‹ Monuments primitifs des îles BaléaresChapitre 16 sur 42 · LES TOURS OU TALAYUTS · texte numérisé non relu

LES TOURS OU TALAYUTS

d'un plan différent : il est rond; le grand pilier central fait défaut; de plus petits sont encore intacts; il y a des restes bien visibles de murs intérieurs h peu près concentriques à l'enceinte, une porte basse, un vestibule, et, au dedans ou au dehors, des caves mégalithiques qui longent le mur et s'appuient sur ses assises inférieures (pi. X et XI et fig. 16).

De curieuses constructions confinent à ce monument. L'une d elles, circulaire, ayant un pilier unique au centre, a conservé en place une des pierres de sa couverture ; les autres, à leur rang, gisent au pied des piliers. Cette ruine a de loin, cl notamment sur ma photographie, une certaine ressemblance avec un dolmen en partie démoli; mais, en réalité, c'est tout autre chose; on en jugera d'après la vue photographique (pi. X) et d'après le plan {fig. 16, fgh).

Je n'ai rîen vu dans les Baléares, je dois le dire à celle occasion, qui soit analogue aux dolmens soit de France, soit des autres pays.

LES TOURS OU TALAYbTS

Le nom que les habitants donnent à ces monuments est dérivé de celui d'Atalaya en castillan ou de Talaya en minorquin, par lequel on désigne les tours à signaux si communes sur les côtes des lies Baléares, et qui, après avoir servi jusqu'en 1830 à surveiller les descentes de pirates, furent utilisées comme télégraphes aériens. Atalaya est un mot arabe ou dérivé d'un mot arabe qui veut dire « vigie ».

Les talayots sont des constructions en forme de tour, légèrement coniques, rondes et quelquefois carrées. Aucune d'elles n'est absolument intacte. Le sommet présente toujours un certain bouleversement qui ne permet pas de reconnaître l'état primitif. Était-ce une plate-forme ou une sorte de dôme? Je ne le sais. J'ai pourtant observé à Torrauba-de-Salorl un détail qui doit avoir à cet égard une certaine importance. La tour est des plus hautes. Au sommet et à deux pas du centre glt une grande pierre de plus d'un mètre de diamètre (l°',2.o) en forme de champignon épais, assez bien circulaire, plate d'un côté, et ayant de l'autre un large mamelon en saillie. Il serait possible que ce bloc eût couronné jadis le point culminant de l'édifice.

Les plus grands talayots que j'ai visités sont ceux de Moréll près la baie d'Al-

34 MONUMENTS PltlMITlFS DES BALEARES.

cudia (.Mayorque) et de Torre-Llafuda (Minorque). Ils ont près de 16 mètres de diamètre à la base et li au sommet; beaucoup d'autres ont des proportions analogues. La hauteur du second est de 12 mètres. Les talayots entiers de Saat- Agusli et de Torre-Nova, celui-ci a même deux étages, n'ont que 6 mètres de haut. Bien rares sont ceux qui dépassent cette élévation.

Les blocs qui les composent sont tantôt bruts, simplement choisis, tantôt épannelés. ou même, dans certains cas, complètement taillés. Dans le talayot de BenicodrélI, les pierres ont une régularité parfaite ; elles sont tout à fait ajustées, et témoignent d'un art perfectionné. Dans le talayot de Torellô, la partie supérieure est presque aussi bien soignée ; elle contraste avec la partie inférieure, grossière et primitive. On doit admettre que la tour dans son ensemble date de deux époques, et le simple

Fio. n. — Talsyot île Sa-AjjuiU, pri^» Capecorp-vall, Mayon|ue. Kchollc 0

AU. g)i]srie d'eDirita ; D, pllisr csDtral : OC, crjpts iDl<ri«ars.

examen de mes photographies (pi. XXXVIII et XXXIX) permet de distinguer les eux constructions.

Les blocs ne sont jamais dressés en hauteur, mis sur champ, comme il arrive dans les autres monuments : ils sont toujours ù plat, ce qui assurait une plus grande solidité. Les murs ont une épaisseur étonnante : les constructeurs ne reculaient pas devant un travail formidable. Les blocs atteignent en efifet souvent un gros volume : 2 et 3 mètres cubes, et ceux-là sont parfois placés dans les rangs supérieurs.

La construction est formée par une série d'assises assez régulièrement superposées, et qui étaient sans doute entièrement construites l'une après l'autre. La largeur de la muraille permettait de peser sur elle sans crainte de l'ébranler, et de charrier par-dessus les larges dalles destinées à former le plafond des chambres

LES TALAYOTS.

Quelquefois les matériaux employés étaient facilement attaqués par les agents atmosphériques, et alors des monuments très voisins, tels que ceux de Moréll (pi. XXVIII et XXX), offrent des aspects tout différents : l'un a gardé ses parois intactes, l'autre n'est plus qu'un amas carré de blocs bouleversés. Une de mes photographies (pi. XXXI) montre le talayot de Son-Oliver, Mayorque, dont les pierres s'elîritent et tombent en poussière.

Laplupart des talayots renferment une simple chambre, d*au très ont des cavités plus compliquées.

Les parois de ces cryptes intérieures ne sont plus bâties avec des blocs volumineux : leur appareil est de dimen-

y^MJ//

sion beaucoup plus modeste. Grâce à l'état de ruine de ces monuments, j'ai pu photographier l'intérieur de celui de Moréll (pi. XXIX) et de celui

de Cafiamel près Arta (pi. XXXIV). Les pierres empiètent l'une sur l'autre et surplombent peu à peu, comme pour former une voûte; mais jamais la voûte n'est terminée suivant ce système qui est, dit-on, la règle pour les Nuraghes de Sardaigne. Les murs étaient encore éloignés l'un de l'autre, le vide était encore grand lorsque les constructeurs posaient de larges dalles en guise de plafond, et clôturaient la chambre.

Si la chambre était vaste, on plaçait au centre un pilier fait avec de gros blocs superposés : trois ou quatre énormes rondelles suffisaient pour former une colonne de soutènement dont le sommet supportait une série de dalles rayonnant sans symétrie. C'est ce qui existait à Moréll. Sur la photographie, en a, se voient les deux blocs les plus élevés de la colonne. C'est ce que j'ai vu aussi dans un talayot de la marine de Llumayor (fig. 17). Quand un seul pilier paraissait insuffisant.

iti MftNUMKNTS PRIMITIFS DES BALK\RKS.

on iMt c'onRlrtiisiiil iteux cl môroc (i-ois. C'esl ie eus du Uiuyul de Saat-AgusU, diml lii»;otiservalioD, à l'inlérieur, est [larfaitc (fig. 18i.

Il est arrivé fnîqueminenl que l'on a coDsidcré un (alayot comme uae carrière di> |iicri-e à biltir, et on a été déterminé par sa présence pour le choix de l'cmplacriiu-nl d'une métitirie à construire. Ccllc-ci s'est élevée, et le talayot a disparu. Sos (rares existent parfois. Non loin de M.untuiri, Mayorquc, au pied de la métairie de Son-Sabo, il ne reste que deux ou trois blocs des murailles, mais le pilier est encore debout fpl. XXXVIIi. Sur le coteau immédiatement voisin, il y a encore un grand cercle de pierres au niveau du sol : c'est la rangée extérieure dos blocs du soubassement; au centre, on voit aussi la base de la colonne. Il y avait là un groupe de lalayots.

Un d'entre eux, le plus petit, a été transformé en four à chaux, peut-être dès l'époque romaine, dont les vestiges se rencontrent aux abords, a Ia: four à chaux, me disait un membre de la Société archéologique Luliana, est vénlublcmenl le grand mangeur de nos talayots*. » Tous ceux de Palma, quinze ou vingt, ont disparu grilce à lui.

n-.-i.oW. [■ iin.-irf-i.ii-i. Les chambres même avec

[dusii'urs piliers n'ont pas une grande >urrare. r.elU- d.' San(-.\gusli a bien sept mrhvs sur six. Mais elle est rir^uiaiiv. cl il faut on oulre défalquer l'espace occupé par les piliers. La courbe dos parois commence en général à deux niclrcs do Iiauleur; sur quelques points

an niveau du sol. Au demeurant, c'est un fuble cube que rbomme pouvait utiliser. Késullal bien modeste pour un si long travail I

Lorsque le pilier central est formé par une maçonnerie volumineuse comme à l'Hostal, la cavité est réduite à un couloir circulaire de un à deux mètres de large sur vingt de long et deux de haut. J'ai examiné ce monument avec une attention suffisante pour pouvoir affirmer que cette galerie ne donne accès à aucune crypte et ne conduit pas à un étage supérieur : c'est pour elle seule qu'on avait construit le talayot.

Celui de Torre-Nova-de- Lozano présente au contraire deux cavités superposées, mais de proportions très inégales.

L'inférieure est une chambre ovale de quatre mètres sur six.

Quand on y pénètre, on voit, à gauche, dans la paroi, audessus du sol, une ouverture qui parait être d'abord une fenêtre obstruée. Nullement c'est l'entrée d'un passage ménagé dans le mur et ascendant. On le franchit tantôt à genoux, tantôt en rampant; il est douteux qu'il fût autrefois beaucoup plus praticable.

Ce couloir, à deux mètres de son entrée, tourne brusquement et vous conduit sur les dalles qui constituent le plafond de la salle inférieure ; là il s'élargit en hauteur,

Fio. 20. — TaUïot de Torro-Noia-de-I.oiaiic près Ciiidail)-!».

fidielle 0,005 p. I mètre. (PI. XXXV.)

AB, eninte: BC, crypta; E',eucraedu punage murs] ; KO, cry|iM lupêricure

el, quatre pas plus loin, il est clôturé par la maçonnerie. L'état de ruine de la façade du talayot ne me permet pas d'affirmer qu'il y avait au-dessus de la porte d'entrée une ouverture donnant du jour à cette petite cellule supérieure. J'attribuerai cependant volontiers à la rupture du linteau ou des montants de celle fenêtre la chute de cette partie de l'édifice. (Fig. 20.)

Je n'ai pas constaté ici, comme à Torellô, des traces d'un remaniement de la construction, d'une addition correspondant au second étage. Au contraire, l'édifice a été fait tel quel tout d'abord, et on comprend ici l'utilité de l'épaisseur du mur dans lequel on devait établir un passage.

D'autres talayots avaient de tels conduits; mais les éboulemcnts ont été, semble-t-il, facilités parl'existeDce de ces vides, et on ne peut pas donner une restitution même approximative du monument complet. Un talayot très voisin de la ferme de Biniatzem est dans ces conditions.

A sa base, une entrée remaniée donne accès à un corridor courbe et large de 0',90, dont les parois sont dressées sans soin. Le long, le sol est d'abord horizontal, puis s'élève par des escaliers successifs et réguliers.

Le plafond , formé par des dalles transversales, est seulement à un mètre de hauteur sur le seuil; il s'élève immédiatement à l^.SO et à l'*,40 au-dessus de la première marche. 11 se maintient à cette dislance jusqu'au bout de l'escalier, où il redescend à un mètre. A la sortie, on se trouve sur la plate-forme actuelle du talayot.

Son voisin, dit Pou-de-Torn, possède une galerie transversale, mais horizontale, où l'on ne peut plus pénétrer el dont les extrémités sont méconnaissables. Plusieurs talayots enfin ont des cavités irrégulières bizarres; on trouvera ici le plan de l'un d'eux, très exactement dressé [lar M. J. Pons y Solcr. (Fig. 21.)

J'ai vu un assez grand nombre d'entrées de talayofs pour pouvoir assurer qu'elles se ressemblent toutes et que celle de notre pi. WXVl donne une idée parfaite

— TalBjol de FoatsreilonaB.

isin de M. J, Ponsj Soler. Or.

LES TALATOTS. 29

du type ordinaire. Ces ouvertures, encadrées par de très gros blocs, ont généralement une élévation suffisante pour donner passage à un homme debout ou légèrement courbé. Aucune trace de fermeture ne se montre, aucun travail n'a régularisé les pierres bien choisies qui forment le couloir à travers le mur épais.

Mais le plus souvent Tentrée est inaccessible : elle est cachée sous les éboulis entassés au pied du talayot, formés par les blocs d<îscendus du sommet et mêlés aux ruines des constructions adjacentes. Il faudrait, pour la retrouver, enlever ce talus; et peut-être, après avoir accompli à grands frais un gros travail, ne rencontrerait-on qu'une porte écroulée, tellement obstruée qu'il faudrait renoncer à tenter le déblaiement.

Les talayots que les cultivateurs et les ouvriers ont entamés formaient tous des masses compactes et chaotiques. Si à mes observations personnelles j'ajoute celles des témoins de ces destructions anciennes, je puis assurer qu'ils étaient depuis longtemps désorganisés. C'est justement le propre de ce genre de construction que les grands blocs extérieurs et supérieurs surtout, pesant de tout leur poids sur les murs intérieurs, augmentent l'intensité de l'ébranlement qui vient à se produire sur un point, et précipitent alors la chute des voûtes et l'écrasement des galeries.

Les murs intérieurs étaient, comme je l'ai dit, assez mal soignés, et leurs matériaux étaient de taille relativement menue.

J'ai rencontré plusieurs talayots qui présentaient une particularité curieuse et bien embarrassante au premier abord : ils semblaient avoir été augmentés régulièrement de tous côtés. On constate en effet une masse intérieure bien délimitée, aux parois bien dressées, et tout autour l'addition d'un mur circulaire de quatre mètres d'épaisseur. J'aurais admis volontiers que la construction primitive avait paru insolide, et qu'on avait jugé utile de prévenir sa chute en la revêtant d'une chape bâtie en plus gros blocs et d'une solidité définitive. C'est l'hypothèse qui paraissait la plus logique en face des talayots de Benicodréll-Nou, de Sant- Agustf, de Son-Moréll-de-Baix (Minorque). Mais, après avoir étudié celui de l'Hostal et tant d'autres, j'ai pensé plus probable qu'il avait existé autrefois une galerie intérieure circulaire, étroite, dont la partie supérieure et la paroi excentrique ont disparu. Si l'on regarde ma phot. pi. XL, on verra l'un de mes guides à la place même qu'occupait la galerie, et le chien est probablement au niveau du plafond disparu. Que le lecteur remette sous ses yeux le plan du talayot de l'Hostal (fig. 19), et il comprendra la vraisemblance de mon explication.

On avait supposé, et c'est surtout le talayot de Benicodréll-Nou qui donnait une base à cette opinion, que des talayots avaient des rampes extérieures donnant

le moyen d'arriver aisément sur leur sommet, sur leur plate-forme. Or, je n'hésite pas à refuser absolument cette assertion. La rampe du talayot de Benicodréll-Nou et autres n'ont aucun caractère d'ancienneté. Elles sont faites avec des blocs éboulés; elles ont été rendues possibles par la ruine partielle du monument. Encore aujourd'hui des campagnards transforment leur talayot en un belvédère, en un mirador ; on facilite la montée par des rampes ou par des escaliers. Il en était de même dans les siècles passés.

Voilà tout ce que j'ai pu apprendre sur les talayots : ce sont des édifices qui, dans un cube formidable de matériaux parfois très volumineux, offrent des cryptes toujours exiguës et de formes assez variées ; la porte est presque toujours au niveau du sol, rarement plus haut. Un petit nombre avait deux étages. L'étage supérieur, sauf dans un seul cas, est tellement démoli qu'on peut le déclarer inconnu. On ne sait si la grande ouverture que l'on observe à la hauteur du second étage, dans deux ou trois talayots, est une fenêtre ou une porte à laquelle on serait parvenu au moyen d'échelle, bien que l'escalade à l'aide des pieds et des mains seulement ne soit nulle part difficile.

Étudions maintenant la situation des talayots. Dans la ville de l'Hostal, nous en voyons trois placés en triangle, et nous pouvons penser qu'il n'y en eut pas d'autres. Ils paraissent à peu près à la limite des constructions. Je dis ils paraissent, car je ne suis pas certain que l'agriculture n'ait beaucoup réduit la cité, dont aucune muraille ne vient préciser le pourtour.

A Son-Carlé, il y a deux talayots, et il ne paraît pas que ce nombre ait été jadis supérieur. L'un d'eux est à l'intérieur, vers le milieu de la cité. Le plus volumineux est au sommet de la colline, contre le rempart, auquel il est rattaché par une sorte de mur circulaire qui enveloppe sa base et par d'autres constructions ruinées comme lui.

A Santa-Kosa, on n'en rencontre que deux; mais nous ne connaissons qu'une partie de la ville. Sur l'emplacement de l'autre partie, s'élève une vaste habi tation moderne qui pourrait bien avoir absorbé les pierres de plusieurs talayots. Un des trois est au centre de constructions antiques; un autre est sur le passage du rempart, qui s'interrompt contre lui; le troisième, qui est douteux et pourrait cire un monument d'un autre genre, se voit h droite d'une porte de la ville, intercalé dans la fortification (voir fig. 2).

A Torre-d'en-Galmés, trois talayots se dressent presque contigus au sommet de la colline et par suite au centre de la ville (pi. XXllI).

Ailleurs, dans certaines localités où les ruines abondent, où nous avons retrouvé

LES TALAYOTS. 31

le plus souvent Tédifice à T, où nous avons le droit de voir remplacement de centres habités, nous trouvons de semblables petits groupes de talayots, jusqu'à six ou sept, comme à Capecorp-Nou de Mayorque, plus souvent deux ou trois, édifiés à des distances inégales.

Il convient de ne pas exagérer ma pensée, et de ne pas s'imaginer que partout où il y a des talayots il y eut une agglomération de demeures. Il y a des talayots dans toutes les villes incontestables, et il n'y a pas de monument à T qui ne soit accompagné d'un ou plusieurs talayots. Mais il est très probable que bon nombre de talayots ont été isolés. C'est ce qui ressort de l'examen même de certaines régions où ils abondent, où il y en a vraiment trop pour qu'on puisse imaginer un réseau de centres habités qui les comprendraient tous.

Serait-il possible que les talayots eussent préexisté à toutes les constructions et qu'ils eussent en partie servi de points de ralliement? Ce serait ainsi qu'on en trouverait un ou plusieurs par hasard dans chaque ville. J'avoue que je n'ai jamais trouvé de continuité entre les murs de ces monuments et les autres. Bien au contraire, il y a simplement juxtaposition, quelquefois même un changement d'appareil. L'appareil des talayots est différent de celui des murailles, de celui de la plupart des autres monuments que contiennent les villes. De sorte que cette hypothèse de l'antériorité du talayot serait acceptable, et elle est soutenue par mon savant ami M. F. Cardona. Faudrait-il admettre que le talayot ne cessa pas d'être utilisé aux mêmes usages?. On ne sait.

Lorsque j'aurai dit que ces monuments ne sont pas toujours placés sur les points culminants du pays, j'aurai terminé le chapitre qui les concerne. Beaucoup sont sur les hauteurs, et, Iwsque le général Ibanez fit la triangulation de l'archipel, il put en prendre plusieurs pour bases de ses opérations. On trouve au sommet des talayots de Torre-Llafuda, de Torellô, etc., les piles de l'éminent géographe. Ces talayots dominent au loin. D'autres, sans avoir une vue aussi étendue, permettent de parcourir d'un regard un territoire riche en ruines antiques. Du haut du talayot de Benicodréll-Nou, j'en ai compté dix-neuf autres. Furent-ils intentionnellement mis ainsi en rapport? Non. Il faut observer que, dans un tel pays, il suffit de s'élever à peine pour agrandir singulièrement l'horizon. Ce qui est certain, c'est que les talayots occupent aussi les dépressions, légères d'ailleurs, de la plaine.

Sommes-nous en mesure de déterminer quelle fut leur destination? Aucun des détails que nous avons relevés n'est significatif ; aucune des hypothèses que l'on a faites ne trouve en eux de confirmation .

Nous avons essayé de procéder par élimination, mais nous avons été bien vite aussi embarrassé.

Le talayot n'est pas une forteresse : il n'en a pas les conditions élémentaires. Si plusieurs, grâce à leur état de ruine, pourraient être considérés comme des tours dont la plate-forme était accessible par un escalier intérieur, d'autres suffisamment intacts n'étaient pas bâtis en vue d'une utilisation quelconque de leur sommet, mais simplement en vue de l'établissement d'une crypte intérieure simple ou composée. L'introduction d'un talayot dans le tracé des remparts de Son-Carlâ et de Santa-Rosa n'a probablement pas d'autre but que l'économie d'un pan de muraille. Ce serait l'analogue du fait que j'ai constaté plusieurs fois en France, où des dolmens, c'est-à-dire des tombes de la fin de TAge de la pierre, ont servi à limiter des possessions territoriales, et se trouvent englobés dans les murs mitoyens.

La crypte, quelles que soient ses dispositions, est toujours trop exiguë pour avoir abrité plus d'une famille. Ce n'est pourtant pas une habitation ordinaire, puisqu'on n'en trouve que six ou sept au plus dans les cités les mieux déterminées et les plus considérables.

Est-ce un magasin? Quelle est donc cette chose de si grande valeur, qu'on élevait pour la conserver un tel monument? Nous avons peine à croire que les trésors, qui étaient en Orient une illusion des anciens archéologues, soient ici une réalité. D'ailleurs, il y en a trop : trouverait-on dans les deux îles près de 600 talayots debout ou disparus du sol, mais non de la mémoire des habitants? Il y en eut davantage. Si je ne me trompe, on peut dire que les soi-disant trésors de la Grèce n'étaient que des tombeaux. Serait-ce ici le même cas? Il est établi par des observations attentives que le talayot ne surmonte aucune cavité souterraine. Lorsque la charrue a labouré leur emplacement, elle n'y a rencontré aucun débris humain*. On dira que la crypte avait été dépouillée des corps à 1 époque romaine ou plus tardivement, et qu'elle avait ensuite servi à un tout autre usage. Il est aisé de répondre que les monuments funéraires, donl nous n'avons encore point parlé, mais qui existent et que nous distinguons à merveille des talayots, malgré certaines similitudes de construction et de dimension, ont aussi été violés plus ou moins anciennement, et qu'ils n'ont pas perdu, eux, ces vestiges.

1. Ramis dit qu'on y a rencontré des urnes et des os, il ne précise pas davantage. M. J. Pons y Soler observa au fond d'un talayot des silos qu'il nomme funéraires, mais sans l'établir. Ces faits

Fia. 23. — Coupe e

34 MONUMENTS PRIMITIFS DBS BALKARES.

lu mâme forme qu'à la navela d'Es Tudôns. On les appelle <> galères ». Cela prouve

qu'il ne faut pas ajouter beaucoup d'imporlauce à la forme de la naveta d'Ës

Tudôns, quand bien même il serait acquis qu'on a voulu imiter un bateau renversé. Il n'est pas besoin de se mettre à la recherche des idées qui, dans d'autres pays, ont conduit les gens à placer effectivement les morts dans une barque véritable : de tels documents n'ont rien à voir ici , où nous avons une trop grande somme d'inconnu pour essayer raisonnablement la restitution des motifs, des traditions, des mythes qui régnaient dans l'esprit des anciens habitants.

La façade de la naveta, la poupe, est légèrement concave. En bas, au centre

est l'entrée, qui n'a guère que 0" 50 de largeur sur 0" 72 de hauteur On voit .

immédiatement combien elle est

différente de celle que nous ont

présentée les talayots. Les blocs

decetleentréeontlelongdu bord

une étroite dépression, une feuil

lure qui contourne l'ouverture et

permettait l'emboîtement d'une

fermeture. Le seuil franchi, on

trouve un passage plus élargi , sur

tout plus haut; on peut même

se mettre droit, et peut-être y

avait-il là un vide en forme de

cheminée {sb). Puis, vers le troi

sième mètre, le couloir est de

nouveau rétréci brusquement autant qu'à l'entrée. C'est ici le seuil du caveau proprement dil, dont les blocs

éboulés ferment le passafie. Mais on peut pénétrer \>uv la brèche du toit, et,

m'ont donné une impression contraire. Je suis tenté de croire que toutes ces navetas se terminaient par un plateau.

J'en ai vu plusieurs autres construites suivant les types d'Es Tudôns et de Hafâl Rubi, autant qu'on en peut juger par leurs ruines. Celle de Sanla-Mônica, à Minorque, n'a rien de notable. Il n'en est pas de même du groupe de Calviâ, au nord de Falma (Mayorque). Bien qu'elles soient absolument délabrées, grâce au four à chaux et aux fermes voisines, celles-ci se font remarquer par la présence de

zrr:^

Fia. 26. — Une des nau de Calvie, Majorque, a D'apri* la plan drcsié av«c noua \iat M. li. Kerrû.

certaines constructions extérieures qui paraissent établies sur un plan analogue et pourraient être contemporaines, comme si, la naveta étant devenue insuflisanle, on l'avait flanquée de cryptes additionnelles, profitant en partie de sa muraille. Des fouilles ne seraient pas trop difficiles : on aurait ainsi le moyen de dresser un plan exact de la bftlisse au niveau du sol, et peut-être, si récrouicment des navetas date de loin, aurait-on la cUanco de rencontrer encore les ossements humains et quelques vestiges industriels.

Les navetas sont dos ossuaires. .\ Itufid llubi, l'une m'a livré quelques débris d'os encore déterminables encliAssés dans les joints de ses murs ; l'autre, une quantité d'ossements humains dans un sol déjà bouleversé cf en grande partie excavé par les cultivateurs qui, périodiqucmenl, emportent aux champs le fumier. Le tombeau des ancêtres est une bergerie de chèvres; ailleurs, c'est l'écurie des porcs. Pourtant, dans ces pays où on ne connaît pas le morcellement des terres.

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