LES VILLES OU BOURGADES
Un certain nombre de cités antiques couvrent de leurs ruines des territoires bien délimités. Quelques-unes sont intactes; plusieurs ont été visiblement entamées par les travaux agricoles, et, sur d'autres points où nous ne voyons plus à la surface des champs que des monuments isolés et clairsemés, il est encore possible, en cherchant bien, de retrouver les traces qui nous prouvent que là aussi furent des centres d'habitation.
Ces vestiges disparaissent, et bientôt on pourra dire avec le poète : « Les ruines elles-mêmes ont péri! »
Ces monuments, en effet, sont situés dans la partie la plus fertile et la plus peuplée de Minorque et de Mayorque. Les campagnards, dont le zèle est infatigable, ont engagé contre les pierres en général une lutte incessante et vraiment courageuse. Depuis des siècles, ils épierrent leurs champs, et construisent avec
ces blocs des murs épais et élevés qui surtout à Minorquedécoupenlles propriétés en une multitude de parcelles. Si vous sortez de la maison de ferme, un homme du pays vous conduira directement soit aux portes ménagées dans ces murailles et fermées à claire-voie, soit aux escaliers rustiques qui, formés par trois ou quatre pierres laissées en saillie, flanquent la muraille et permettent de passer de Tautre côté. Mais si vous traversez le domaine sans guide, vous perdez votre temps à escalader les murs, et, à la longue seulement, vous pouvez acquérir assez d'expérience pour éviter les écroulements qui vous entraînent et vous jettenl à terre.
Les paysans ne se contentent pas d'enlever les pierres qui émergent du sol, ils arrachent péniblement les roches sous-jacentes ; si la terre est trop rare sur un point pour mériter un tel labeur, ils la ramassent avec soin et lapporlent à de meilleurs endroits. Ils sont en somme payés de leurs peines par de magnifiques récoltes.
Quand on les a vus à l'œuvre, on comprend qu'ils aient pu attaquer une énorme quantité de ruines, dont il reste ici et là des lambeaux ou seulement le souvenir. Ils ne se sont découragés que devant celles qui ne laissent pas un pouce de terre visible, tandis que cependant une végétation luxuriante s'élance du sein des entassements de blocs et les recouvre d'un feuillage épais.
La nature s'est ainsi mise à l'œuvre pour détruire les vieux édifices bientôt après leur abandon. Les vigoureux arbrisseaux de ce climat se sont emparés d'eux. Les racines ont grandi entre les blocs, et, avec cette force prodigieuse dont elles disposent, elles les ont lentement écartés; elles ont rompu l'équilibre des murs, et amené souvent leur chute.
On voit très bien sur mes photographies celte exubérance de la végétation, notamment, sur la pi. XVIII, autour du monument principal, la zone boisée qui correspond à la superficie de la ville de Torre-d'cn-Gaimés ^ Les pi. I, II, IV et V montrent quel fouillis de verdure règne à l'intérieur des enceintes au pied desquelles s'est arrêté le cultivateur. Ordinairement, pour pouvoir lever le plan des monuments, j'ai dû commencer par faire disparaître quantité d'arbres et d'arbustes. Ce n'était pas toujours aisé. A ce prix seulement, des photographies étaient possibles.
1. Mes pliotolypies ont été imprimées avant le texte «le mon travail; je les ai comninniquées à M. Cardona y Orfila, qni a bien vouin me signaler nne suite d'erreurs dans Torlhograplie des noms. 11 ne m'était plus possible de corrifiier les planches; mais dans le texte j'ai tenu compte des bons avis de mon excellent correspondant. Je dois ajouter, pour ma défense, que des cartes géographiques et des publications locales contiennent déjà les variantes que j'avais cru pouvoir adopter.