‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picarde (volume 2)Chapitre 1 sur 30 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le présent volume n’est que la moitié d’une étude sur l’architecture romane et de transition dans la région picarde. Au diocèse d’Amiens et à la partie du diocèse de Térouanne qui répond à l’antique cité boulonnaise, succédera l’étude du diocèse de Noyon, où les monuments, beaucoup moins clairsemés et moins incomplets, se prêtent à des conclusions plus formelles et plus générales.

Malgré son territoire restreint, le diocèse de Noyon seul, est donc aussi important que la région dont l’étude fait l’objet de cette première partie, et cela justifie déjà la division adoptée. Ce qui la justifie davantage encore, c’est qu’il existe des différences bien tranchées entre l’architecture romane du diocèse de Noyon et celle des diocèses d’Amiens et de Boulogne : on y trouve en effet

des influences germaniques (i) venues de Tournai par la vallée de l’Escaut, (à Bohain, Saint-Quentin, Nesle, Villers-Saint-Christophe) ; on y trouve aussi des tours-lanternes (Falvy, Fresnes, Villers-Saint-Christophe, Voyennes) qui semblent avoir été inconnues dans les diocèses d’Amiens, Arras, Térouanne et Boulogne (2). Une nouvelle et importante différence est le rôle joué par l’une ou l’autre des régions dans l’élaboration du style gothique. On sait que les diocèses de Meaux, de Beauvais et de Senlis, et surtout celui de Soissons ont apporté dans cette recherche une activité féconde. Dans le diocèse d’Amiens, les églises d’Airaines, Saint-Taurin, Dommartin, et l’église de Lucheux, qui fait partie du diocèse d’Arras mais touche à celui d’Amiens, témoignent aussi de la recherche précoce et de l’adoption très prompte de l’élément générateur du style gothique. Les églises de Lucheux et d’Airaines peuvent avoir été commencées vers 1120, terminées vers 1140; et leurs architectes avaient une inexpérience évidente de la voûte d’ogives

(1) Voir mon article Villard de Honnecourt et les Cisterciens dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes , I895, ire livraison. L’église de Lucheux pourrait aussi avoir subi quelque influence germanique : son chœur à pans coupés avec ses grands arcs de décharge a un rapport intime avec celui de l’église de Morlange près Thionville, qui lui est postérieure, toutefois. L’église de Morlange (xiic et xni° siècles) a été publiée par Raguenet dans ses Petits édifices anciens , Paris, Morel, 1894, in-40. livraison VI.

(2) On sait que les tours-lanternes, comme les chapiteaux cubiques, sont communes à l’école germanique et à l’école normande. Or, il y a entre Péronne et Saint-Quentin un point de contact entre ces deux écoles. On trouvera dans V appendice à la deuxième partie du présent volume des renseignements sur la pénétration de l’école normande en Artois et en Flandre. Sans parler de son expansion en Angleterre, en Norwège et en Sicile, l’école normande a empiété sur les provinces voisines : c’est ainsi que l’église de Gassicourt près Mantes (1200 environ — diocèse de Chartres) a des piliers, un tympan et une tour-lanterne de pur style normand. L’école normande a, de plus, poussé des pointes très au midi comme au nord (arcatures de l’abside de Moulis, dans la Gironde). Son expansion égale celle de l’école romane auvergnate et de l’école bourguignonne de transition.

qu'ils cherchaient à rendre plus solide par l'adjonction de liernes ; néanmoins la net d’Airaines montre un emploi hardi de cette voûte. Les voûtes de Lucheux sont surtout curieuses par les tâtonnements qu’elles révèlent. Quant à l’arc boutant, autre élément constitutif du style gothique, il apparaît dans l’abbatiale de Dommartin consacrée en 1 1 63 comme celle de Saint-Germain-des-Près.

Il semble presque impossible qu’une telle église ait été conçue sans arcs boutants, et ceux dont un ancien tableau nous montre l’aspect peuvent très bien remonter en partie à une date voisine de 1160; en effet les pignons qui couronnaient les culées ressemblent, il est vrai, à une composition de style gothique avancé, mais ils sont semblables d’autre part à celui d'un contrefort ancien du déambulatoire de Morienval (côté nord) et plus encore au couronnement des contreforts de l'église de Nouvion-le-Vineux qui datent aussi de 1160 environ; les chaperons à double rampant qui protègent les arcs sont les seules parties dont la date récente paraisse évidente.

L’arc aigu, qui peut être considéré comme second facteur du style gothique, semble avoir été adopté au moins dès 1100 dans les anciens diocèses de Térouanne et Boulogne (Le Wast, grande fenêtre de Saint-Wlmer de Boulogne, doubleaux de Harn en Artois). Il se trouve parfois employé systématiquement dans toutes les arcades dès le premier quart du xu° siècle (Lillers). On voit que ni les diocèses de Térouanne et Boulogne, ni surtout celui d'Amiens 11e furent retardataires à l’époque romane.

La part du diocèse d’Amiens dans l’élaboration du style gothique est d’autant plus belle que rien ne prouve la grande antériorité des édifices voûtés d’ogives qui existent dans les contrées voisines. Considérons en effet, les titres authentiques du diocèse de Soissons. Les dates certaines y sont tout au moins rares; la première que l’on puisse assigner à une voûte d’ogives est celle qui se rapporte au prieuré de Bellefontaine, près d'Ourscamps et de Tracy-le-Val. Or cette date, 1125, (1) n’est pas même celle d’une construction, il ne s’agit que d’une permission de bâtir (2) ; et qui ne sait qu’entre les fondations et autorisations d’établissements religieux et leur construction, il s’est presque toujours écoulé un certain laps de temps, parfois assez long ? Je ne développerai pas cette considération que M. Anthyme

(1) Voir E. Lefevre-Pontalis, V architecture religieuse dans l'ancien diocèse de Soissons au xic et au xnc siècle. ire partie, Paris, Plon, 1894, in-f°, p. 78.

(2) L’opinion qu’il existe un écart entre la date de l’autorisation de bâtir (1125) et celle de l’érection de la chapelle du prieuré de Bellefontaine, est vraisemblable pour quiconque connaît les documents et les habitudes monastiques, mais devient une certitude pour quiconque examine le monument. Je lui assigne dans mon répertoire la date de 1145 environ, et serais plutôt porté à le croire antérieur que postérieur à cette époque Voici les principaux motifs de cette conviction : rectitude de l'appareil et spécialement de celui de la voûte d’ogives ; similitude complète des fenêtres de bas-côtés et des profils de tailloirs avec ceux de Dommartin (1140-1163), des pilastres, des voûtes d’arêtes, des profils et d’une arcade aiguë surhaussée avec ceux du transept et des bas-côtés de l’abbatiale d’Ourscamps, située à quelques pas de Bellefontaine (ces parties datent authentiquement du milieu du xir siècle) ; coexistence de voûtes d’ogives et de voûtes d’arêtes jusqu’au xrii" siècle dans les églises de Bourgogne et de Champagne où les Clunistes comme les Cisterciens ont parfois pris leurs modèles (Nuits-sous-Beaune, Champeaux). Les dispositions générales et les détails rappellent beaucoup l’église de Quesmy près Noyon, œuvre de 1145 environ, et une foule d’édifices picards du milieu et surtout du troisième quart du xié siècle. Ces observations ont pour but de justifier la chronologie que j'adopte ; je n’entre pas dans la. description de l'édifice qui doit être prochainement l’objet d’une étude sérieuse et approfondie.

Saint-Paul fait valoir magistralement d'autre part (i). On peut, du reste, ajouter que le Soissonnais offre des exemples de voûtes plus archaïques que celui de Bellefontaine, à Morienval et à Rhuis.

Rien ne semble pouvoir démontrer que la lourde croisée d'ogives de Rhuis ne soit pas d'une date voisine de 1100, mais d’autre part je ne crois pas qu’en l’état actuel des renseignements dont disposent les archéologues on puisse donner quelque précision à cette date (2).

Quant à Morienval il est nécessaire que je revienne ici sur ce que j’en ai dit ailleurs. Je viens d’écrire le nom de M. Anthyme Saint-Paul (et quiconque

traitera de notre architecture du moyen-âge trouvera toujours ce nom sous sa plume). Or, M. Saint-Paul a émis au sujet du déambulatoire de cette église une opinion (3) que je n’ai pas cru pouvoir adopter complètement (4). Cette opinion s’écartait tellement de celle qu’avaient soutenue plusieurs bons archéologues (5) que l'auteur lui-même n’osait pas la laisser deviner complètement du premier coup. Il s’agissait, en effet, de reporter à 1122 (6) un monument auquel on avait assigné la date de 1080 (7). Cette date de 1080 ne me paraît pas pouvoir résister à l'examen, mais j'ai cru pouvoir établir que le déambulatoire de Morienval devait

être attribué à 1 100 environ : en effet très analogue aux églises de Saint-Etienne

de Beauvais, Notre-Dame d’Airaines, et surtout Lucheux, le déambulatoire de Morienval a un aspect plus archaïque, et d’autre part il rappelle beaucoup le style du portail du Wast, et du chœur de Saint-Wlmer de Boulogne. Or, nous

savons par une chronique contemporaine (8) que l’église du Wast existait à la

mort de sainte Ide, en 1 1 1 3 , et que cette princesse avait fondé Saint-Wlmer de

Boulogne peu avant le Wast. J’ai fait ressortir aussi l’ancienneté du motif des cordons de billettes, qui existait à la Basse-Œuvre de Beauvais. Tout cela est

exact, mais il est probable que Saint-Wlmer de Boulogne n’a pas été bâti

aussitôt la donation de sainte Ide; il est probable aussi que le portail du Wast était la partie la plus récente de cette église ruinée ; enfin, les différences chronologiques qui existent entre des églises comme celles de Saint-Etienne de Beauvais, Airaines, Lucheux, Bury, Cambronne près Clermont et le déambulatoire de Morienval ne sont pas bien considérables, si tant est qu'il y ait plutôt différence

(1) La Transition. Rev. de V art chrétien, fascicule de janvier 1895.

(2) Voir à ce sujet Ch. Herbert Moore, Gothic architecture. — Gonse, L’Art gothique et article Croisée d'ogives dans la Grande Encyclopédie — A. Saint-Paul : Poissy et Morienval ( Mém . de la Soc. archèol. du Vexin, I894). L Innommée (Bull. Monum. 181)4). Discussion archéologique sur les dates de l'église de Morienval , [Mém. du Comité archéologique de Senlis, 1892, pp. 49 à 58). — • La Transition (Revue de T Art Chrétien , 1894, 6e livraison ; 1895 livraisons 1 et 2) Enlart, Le style gothique et le déambulatoire de Morienval (. Biblioth . de l'Ecole des Charles , 1894, ire livraison) et E. Lefèvre-Pontalis , ouvr. cité.

(3) Discussion archéologique sur les dates de l’église de Morienval . (Mém. du comité archéologique de Senlis , 3° série, t. VII, 1892, pp. 49 à 58).

(4) Le. style gothique et le déambulatoire de Morienval. (Bibliothèque de l'Ecole des Chartes , 18)4).

(5) MM. Ch. Herbert Moore. Gothic architecture (Londres, 1890, in-8°). — Gonse, L’art gothique (Paris 1891, in-f°). — E. Lefèvre-Pontalis, ouvrage cité.

(6) Date de la translation des reliques de saint Annobert dans cette église.

( 7 ) M. E. Lefèvre-Pontalis, revenant sur une opinion précédente, admet qu’on puisse accepter pour date extrême 1110.

(8) Vie de sainte kle par le moine du Wast (Acta Sanctorum, Aprilis, t. Il, 13 apr., publication peu correcte, du ms. 1773 de la bibliothèque de Bruxelles).

de date que différence d'âge, d’éducation et d’habileté chez les maîtres maçons. La similitude qui existe entre plusieurs motifs de IVIorienval et de Lucheux est enfin très digne d’attention.

Je comptais, cependant, je l’ai dit, sur le travail si complet et si approfondi de M. Eugène Lefèvre-Pontalis pour achever la démonstration en faveur de laquelle j’apportais quelques arguments. Aujourd’hui, ce travail a paru en partie (i), et l’opinion de M. A. Saint-Paul y est discutée et combattue (2). Or, dois-je l’avouer ? l’argumentation très-serrée de cette discussion me paraît aboutir tout droit à une conclusion bien nette, il est vrai, mais nullement en désaccord avec 1 opinion de M. A. Saint-Paul : c'est que le déambulatoire de Morienval est antérieur à ii3o, ou tout au plus à 1125. En lisant cette argumentation dune part, en revoyant de l’autre les pièces du procès, j’avoue que sans cesser de croire la date de 1 100 vraisemblable je ne vois pas pourquoi celle de 1122 ne le serait pas autant, et puisqu’un document historique plaide pour celle-ci, M. Anthyme Saint-Paul est bien près de m’avoir converti. Si ayant admis son opinion, l’on considère que Notre-Dame d’Airaines a été donnée dès 1117 à Saint-Martin-des- Champs, qui l’a fait rebâtir quelques années plus tard, et que le chœur de Lucheux, plus maladroitement voûté, peut bien être antérieur à la nef d’Airaines, on trouvera que le rôle de la région qui environne Amiens est d’une haute importance dans l’élaboration de l'architecture gothique.

L’importance du diocèse de Noyon est loin d’être aussi grande sous ce rapport. On s’est radicalement trompé lorsqu'on a compris ce diocèse dans le territoire où le style gothique s’est créé : il est remarquable au contraire qu’aucune tentative ne s’y révèle ; on y adopte seulement de bonne heure, vers iiq5 peutêtre, des voûtes d’ogives qui coexistent avec des culs de four, mais ne révèlent aucun tâtonnement (église de Quesmy) et les architectes se montrent du reste extraordinairement peu préoccupés de voûter leurs édifices (3j.

Au contraire le diocèse de Meaux, si bien étudié par Al. O. Join-Lambert, (4) donne un apport considérable â la genèse du style gothique, avec l'église d’Acyen-Multien, la chapelle épiscopale dont la date, 1140 environ, a été établie par ses savantes recherches historiques, et plusieurs autres monuments fort curieux.

De l’examen comparé des édifices des diocèses de Paris (5), Senlis (6), Beauvais (7), Boissons (8), Meaux (9), Laon (10), Noyon, Amiens, Arras et Térouanne,

(1 Ouvrage cité. L’auteur parait attribuer le déambulatoire de Morienval à une date comprise entre les dernières années du xie siècle et 1110. Il remet du reste à sa seconde livraison la monographie de cet édifice.

(2) Ouvrage cité, pp. 73 à 75.

(3j Voir à ce sujet mon article. Villard de Honnecourt et les Cisterciens (Biblioth. de l'Ecole des Chartes, 1895, icr fascicule).

(4) Thèse de l’Ecole des Chartes, promotion de 1894.

(5) A. Saint-Paul, Eglises des environs de Paris ( Bulletin Monumental, 1868 et 1869) et L. de Crévecœur. Thèse de l’Ecole des Chartes, promotion de 1896.

(6) Voir les Promenades archéologiques publiées par M. le chanoine Millier dans les Mémoires du Comité archéologique de Senlis.

(7) Voir Eug. Woillez, Archéologie des monuments religieux de l'ancien Beauvoisis pendant la métamorphose romane, Paris, 1839, in-f°.

(8) Voir E. Lefèvre-Pontalis, Arcliit. relig. dans l’anc. dioc. de Soissons, ire partie.

(9) Thèse de M. O. Join-Lambert, Ecole des Chartes, 1894.

( 0) Voir Fleury, Antiquités du dèp. de l'Aisne, Paris, 1877-1882, 4 vol. in-40.

il ressort quelques différences de détail comme celles que je viens de signaler plus haut, mais elles ne sont dues qu'au plus ou moins d’action de deux influences étrangères ou aux détails des habitudes et des goûts de quelques maîtres maçons qui partout cependant eurent les mêmes principes généraux ; par conséquent, ces influences sont tout-à-fait insuffisantes pour constituer des écoles.

On a opposé avec quelque exagération d’expression les termes d’école parisienne et d'école picarde pour distinguer ces nuances secondaires que l’on constate entre les édifices des bords de la Seine et de l'Oise. Les deux termes sont exacts, mais les différences ne sont, je le répète, que des nuances secondaires, telles qu’on en constate dans le territoire de toute école, aussi appellerai-je franco-picarde celle à laquelle appartiennent les diocèses que je viens de citer et d’autres territoires dont des études subséquentes nous feront connaître bientôt, je le souhaite, les limites précises.

Que l’on ne s’attende pas à trouver dans ce travail la répétition de conclusions générales déjà connues depuis de longues années (i), ou des assertions chronologiques rigoureusement précises en tous points ; les premières seraient superflues, les secondes risqueraient énormément d'être fausses, et des exemples le prouveront aisément. C’est ainsi qu’on a voulu parfois donner une chronologie précise des profils d’arcs ogives ou de l’introduction de l’arc aigu dans les arcades, portails, fenêtres et arcatures. Or, si dès i ioo environ (exemples précités et église de Villers-Saint-Paul) les grandes arcades ont pu être systématiquement brisées, de 1 1 q5 à 1170 nous avons des nefs à arcades en plein cintre comme à Quesmy ou à Cappelle-Brouck. Pour les portails, l’arc brisé est adopté dès le deuxième quart du xue siècle à Roye, vers 1200 le plein cintre subsiste à Bourbourg ; pour les fenêtres, les cathédrales de Noyon et de Laon ont le plein cintre, mais dès 1170 environ les fenêtres de Cizancourt et de Pithon, les baies de clochers de Guarbecques et de La Beuvrière sont en tiers point. Pour les arcatures on a au xiuc siècle le plein cintre à Gamaches, et vers 1 1 5 5 l'arc aigu à Ames-en-

Artois et à Quesmy.

Quant aux profils d’ogives, il est nécessaire que pour ce membre d'architecture, comme pour tout autre il y ait tâtonnement et par conséquent variété au début

de son emploi, d’autant plus que cette époque est celle où l’on aime à varier les formes à l’infini. Pour citer des exemples, les profils divers de Rhuis et de

M orienval peuvent être contemporains, puisque plus tard encore, à Acy-en-Multien, à Bellefontaine, à la chapelle de l’évêché de Laon, et dans l’abside de Saint-

(1) Par exemple que l’origine de l'architecture gothique doit être cherchée en France et dans le domaine royal : sous le titre Origine française du style gothique , M. F- de Verneilh avait parfaitement établi cette thèse dès 1846 (Annales Archéologiques , t. II) et Daniel Ramée en 1843 (Histoire de /' Architecture, Paris, Paulin, in-8°, t. II) semble avoir déjà pensé de même. En 1868, M. Anthyme Saint-Paul précisa davantage oe point d’origine dans ses Eglises des environs de Paris (Bulletin Monumental , 1868 et 1869'. Viollet-le- Duc partage cet avis dans les derniers volumes de son Dictionnaire d'architecture , Lassus et Darcel dans la préface de l’Album de Villard de Honnecourt (1862), M. R. de Lasteyrie, dans ses cours de l’Ecole des Chartes établit vers 1880 que le berceau du strie gothique était la vallée de l'Oise plutôt que celle de la Seine. La démonstration de ce fait a été reprise par MM. Moore, Gonse et E. Lefevre-Pontalis (ouvrages cités). Quant à l’origine de la croisée d’ogives née de la voûte d’arêtes, elle a été lumineusement exposée par Viollet-le-Duc ; M. Anthyme Saint-Paul et moi avons établi contre MM. Corroyer qu’elle ne pouvait dériver de la coupole ( Bulletin monumental et Revue Critique , 1892).

Georges de Boscherville, c'est en même temps et à dessein qu'on a exécuté des profils variés. Le cas d’Acy-en-Multien si probant a ses analogues dans les diocèses d’Amiens et de Noyon, à Beaufort-en-Santerre et à Questny (i). Il est facile d'apporter des affirmations minutieuses et catégoriques, mais plus difficile de les soutenir malgré la rareté des exemples et la multitude des exceptions. Il est en tous cas plus consciencieux et plus scientifique de ne préciser que les faits et les dates qui paraissent rigoureusement prouvés.

Celles-ci en Picardie comme ailleurs sont la grande exception ; les plus anciennes sont fournies par le diocèse de Boulogne : sainte Ide, mère de Godefroy de Bouillon, y fonda successivement durant les dix dernières années du xic siècle les églises monastiques de Saint-Wlmer et du Wast, et, lorsqu’elle mourut en 1 1 1 3 , elle fut enterrée dans la crypte de cette dernière. Son fils Eustache s’occupait alors de l’érection de Notre-Dame de Boulogne, dont un document ancien attribuait la fondation à l’année 1104. On sait aussi que dans le diocèse de Térouanne, l’abbaye de Ham lut fondée en 1090. Ces monuments datés sont le critérium qui peut permettre de reconnaître les constructions antérieures au milieu du xue siècle.

Pour la seconde période de l’architecture romane, on a une date de fondation, 11 17, à Notre-Dame d’Airaines. La construction dut avoir lieu peu d’années après, vers ti3o.

Enfin, un des plus beaux types des monuments de transition, l’abbatiale de Dommartin, a aussi des dates exactement connues : le terrain a été donné en 1140, la consécration a eu lieu en 11 63 (2).

Tous les autres monuments dont il s’agit dans cette étude ne peuvent être datés que par comparaison avec ceux-ci. J’ai emprunté plus d’exemples de comparaison aux diocèses de Térouanne et d’Arras qu’à celui de Beauvais, connu par l’ouvrage de M. Woillez, ou à ceux de Soissons, Meaux et Paris étudiés par mes savants confrères MM. Eugène Lefèvre-Pontalis ( 1 885), Octave Join-Lambert (4894) et Lionel de Crévecœur (1896). La première partie de l’étude de M. Lefèvre-Pontalis a paru en juin 1894 avec une série de beaux dessins de M. Guellier. C’est un ouvrage dont l’éloge n'est plus à faire. Les positions de la thèse de M. Join- Lambert ont seules été publiées et celles de M. de Crévecœur paraîtront en janvier 1896; il est à espérer que ces excellents travaux ne tarderont pas à être imprimés dans leur ensemble, et que d’autres élèves de l’Ecole des Chartes apporteront le couronnement de ce bel édifice d’études en décrivant l’architecture romane des diocèses de Senlis, Orléans et Chartres.

On sait que celle du diocèse de Beauvais a été l’objet d’un beau travail qui

(1) Cette coexistence de profils d’ogives variés à la fin du xii® siècle, prouvée déjà par le goût de la variété extrême qui régnait alors, et démontrée par les exemples ci-dessus, est rendue plus évidente encore par l’examen de certaines croisées d’ogives de la tribune occidentale de Saint-Leu d’Esserent, du chœur de Namps-au-Yal et du déambulatoire de Saint-Quiriace de Provins. Ces croisées sont formées de deux arcs de profils dissemblables.

(2) Cette date est rappelée par une inscription relatant la seconde consécration et dont j’ai trouvé et estampé les débris dans les ruines en 1886. Elle était ainsi conçue : Deo Opt° Max. Vir | giniq. Marias et S" Ju | doco p<r/ronis hoc tei/i | plum ante A°\ IVe. XLI con j structura, tande/n ia Maii | A1 2 MDCIV per Geol. | Amb. cp. dedicatum est | hoc procurante Ru P1 | Martino Dournel ab | bâte hic tune electo | et confirmato postri | dieq. diclae diei cowse | crato, assistera abba | ti [bus, Nobi] lib. multis | innume [roque] populo, ex | quo supr | a quinq milia j confirma [ta] sunt | Laus Deo.

pour n'être pas au courant de la science actuelle renseigne cependant les archéologues d'une façon presque suffisante.

Mais dès aujourd’hui, une étude d’une haute valeur scientifique et d’un intérêt plus général a commencé de paraître et jette un jour tout nouveau sur la question de la transition du style roman au gothique. J’ai nommé la Transition de M. Anthyme Saint-Paul, œuvre dans laquelle ce maître de l'archéologie française reprend, réunit et condense ses anciennes et nombreuses études en y ajoutant de nouvelles et fécondes observations (i).

Si ma contribution à ce grand ensemble d’études peut être comptée pour quelque chose, le mérite doit en être surtout attribué à ceux qui m'ont dirigé ou aidé dans cette tâche.

Je dois tout d’abord remercier ici le maître à l'école de qui j'ai eu l’heureuse fortune d'être formé, le comte R. de Lasteyrie, membre de l’Institut.

Parmi mes aînés dans cette école, l’un des premiers et des meilleurs à coup sur, M. Georges Durand, archiviste de la Somme, m’a fourni avec une inépuisable obligeance des renseignements et des conseils dont je ne saurais oublier ni le nombre, ni le prix. Je ne saurais oublier non plus le dévouement désintéressé et tout confraternel que j’ai rencontré chez le distingué président de la Société des Antiquaires de Picardie, M. J. Roux, et chez M. l’architecte Pinsard, ce vaillant vétéran de l’art et de l’archéologie. Au premier je dois les magnifiques clichés photographiques qui ont servi à l’illustration de ce volume. Je lui dois en outre plus d'une indication précieuse sur des débris d’architecture romane qui avaient

échappé à ma première enquête. Quant à M. Pinsard, non content de prendre

la peine de recopier au trait pour la zincographie le plus grand nombre de mes dessins, exécutés en lavis, qui ne se prêtaient pas à la reproduction, il y a ajouté une partie de son propre travail : façade et détails de l’église d'Airaines. Je ne puis terminer cette préface sans remercier aussi plusieurs éminents confrères à qui je suis redevable de précieux renseignements : MM. V. J. Vaillant et Lipsin de Boulogne ; à Amiens le baron A. de Galonné, M. Poujol de Fréchencourt, M. Darsy ; à Abbeville, M. Macqueron. Je leur associe dans ma reconnaissance la Société toute entière qui, après m’avoir fait l'honneur d’accorder en 1889 le prix

Le Dieu à une partie du présent travail, a mis depuis lors tant de soin et tant

de générosité à éditer mon livre. Je prie chacun de mes dévoués confrères d'accepter l’hommage public de ma vive et sincère reconnaissance.

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