L’ARCHITECTURE ROMANE
(anciens diocèses d'amiens et de Boulogne).
l’Ecole Romane du Nord de la France.
epuis que les archéologues semblent s’accorder à reconnaître dans l’architecture romane la préparation de l’architecture gothique, et dans l’Ile-de-France et la Picardie le berceau de ce style, l’étude des monuments romans du nord de la France offre un intérêt tout spécial.
La partie de cette région qui avoisine la capitale a souvent été explorée et étudiée par les archéologues ; dès i83q le docteur Woillez (T), après lui MM. Anthyme Saint-Paul (2), Gonse (3), Lefèvre-Pontalis (4) et Join-Lambert (5) ; pour ne citer que les auteurs qui ont consacré des études spéciales à l’art roman de l’Ile-de-France, ont parlé de cette région dans des travaux amplement documentés et illustrés qui permettent à tout érudit de se faire une opinion nette et complète sur le style roman de l’Ile-de-France.
Beaucoup moins étudiée et beaucoup moins riche, du reste, en monuments romans, la région qui correspond aux anciens diocèses d’Amiens, Arras, Térouanne, et Boulogne (6) est au contraire un sujet d'incertitude pour les archéologues.
M. A. de Gaumont (7) ne reconnaît pas d'école romane picarde. M. Anthyme
(1) Etude sur les monuments religieux de l'ancien Beauvaisis pendant la métamorphosé romano-hy\antinè . Paris, 183g, in-40.
(2) L' architecture religieuse dans le diocèse de Senlis du Ve au XVIe siècle, (Congrès archéologique de Sentis, 1877).
(3) L'art gothique. Paris 1890 in-40.
(4) L'architecture romane dans l’ancien diocèse de Soissons. Thèse de l’Ecole des Charles, 1885, (actuellement sous presse, chez MM. Plon et Nourrit).
(5) L’ architecture romane dans l'ancien diocèse de Meaux. Thèse de l’Ecole des Chartes, 1894.
(6) Le diocèse de Boulogne était réuni à celui de Térouanne durant la période romane. Le territoire de l’antique civitas Boloniensium, du comté de Boulogne, de la province de Boulonnais et du diocèse rétabli au xvi° siècle forme toutefois une unité ethnographique ayant sa physionomie propre et que j’ai cru pouvoir détacher dans cette étude du diocèse de Térouanne proprement dit.
(7) Abécédaire d’archéologie, Arcliit. relig., 5e édit., pp. 292 et 293.
Saint-Paul dit que « les écoles champenoise et picarde sont... des écoles gothiques, se reliant à la région française, la seconde sans beaucoup d’originalité (i) ».
Viollet-le-Duc, à l’article Eglise de son dictionnaire, ne mentionne pas la Picardie dans la liste des écoles romanes. Il reconnaît cependant implicitement à l’article École l’existence de celle qu’il appelle picarde, et cette reconnaissance est officiellement consacrée par la carte publiée en 1873 par les soins de la Commission des monuments historiques. L’explication de cette carte (2) dit : « Ecole Picarde, peu caractérisée ; elle suit le cours de la Somme, s’étend dans les Flandres au nord ; au sud elle se fait sentir jusqu’à Beauvais, puis jusqu'aux rives de l’Aisne vers Rethel ; on en trouve des traces sur la Meuse au-dessous de Mézières ».
En 1879 Viollet-le-Duc revient formellement sur sa reconnaissance de cette école : « Reste l’école picarde, dont malheureusement il ne subsiste que des fragments, tant à cause de la friabilité des matériaux employés, que par suite des guerres qui n’ont cessé de désoler cette contrée pendant les xic et xue siècles. Cependant cette école est bien distincte de ses voisines, et est, avec l’école poitevine, une de celles qui dénotent une influence marquée des monuments de la Syrie centrale (3). »
Tels sont les maigres renseignements qui avaient été donnés sur le caractère de l’architecture romane en Picardie jusqu’en 1889, date de la thèse que j’ai soutenue à l'Ecole des chartes sur l' Architecture romane dans les anciens diocèses d'Amiens, Arras et Térouanne. Comme l’établit la carte de la Commission des monuments historiques, une même architecture romane règne dans ces trois diocèses, mais malgré l’affirmation de Viollet-le-Duc, il m’a été impossible de découvrir les caractères qui rendent cette problématique école « bien distincte de ses voisines», au moins en ce qui concerne le côté de l’Ile-de-France. Voici que le même auteur a dit de l'école de cette autre province (4) : « Ces églises (contemporaines de la Basse-Œuvre de Beauvais) n'étaient point voûtées, mais couvertes par des charpentes apparentes. Nous voyons cette tradition persister jusque vers le commencement du xue siècle.
« Les nefs continuent à être lambrissées ; les sanctuaires seuls, carrés généralement, sont petits et voûtés. Les transepts apparaissent rarement; mais, quand ils existent, ils sont très prononcés, débordant les nefs de toute leur largeur. L'église de Montmille est une des plus caractérisées parmi ces dernières. La nef avec ses collatéraux était lambrissée, ainsi que le transept. Quatre arcs doubleaux, sur la croisée, portaient une tour très probablement ; le chœur seul est voûté.
« Dès le xie siècle, on construit à Paris l'église du prieuré de Saint-Martin-des- Champs, de l’ordre de Cluny, dont le chœur existe encore. Déjà, dans cet édifice, le sanctuaire est entouré d'uu bas-côté avec chapelles rayonnantes (5). Même disposition
(1) Les écoles romanes. Anntiair e de V Archéologue français , 1877, p. 112.
(2) E. du Sommerard. Les monuments historiques de France à l'exposition universelle de Vienne. Paris. Imp. nat. 1876, in-40, annexe 4, p. 395.
(3) Rapport sur les monuments historiques, 30 juin' 1879
(4) Dictionnaire d’architecture , t. v, p. 163.
(5) Il est aujourd’hui reconnu que cet édifice ne date pas du Xt° siècle, mais du second quart du XIIe. C’est ce qu'a bien démontré M. E. Lefèvre- Pontalis, dans une étude insérée dans la Bibliothèque de l'École des chartes en 1886 (t. xlviiJ.
dans l’église abbatiale de Morienval (Oise) qui date du commencement du xie siècle (i).
« Mais c’est au xue siècle que dans l’Ile-de-France l'architecture religieuse prend un grand essor.... »
Il n’y a rien dans ces lignes qui ne s’applique parfaitement à la région picarde. Il en est de même des caractères attribués à l’école romane française par M. A. Saint- Paul (2), qui y voit une sorte de compromis entre les écoles de la Loire, du Rhin et de la Normandie, dont elle adopte les tribunes.
L’influence normande et les tribunes se trouvent de même dans l’église de Li 11ers.
La remarquable étude de M. Eug. Lefèvre-Pontalis sur les églises romanes du Soissonnais (3) fournit de très minutieux détails sur les variétés de plans et de dispositions architecturales et décoratives usitées dans cette région au xic et au xue siècles. Toutes ces variétés n’existent pas ou plutôt n’existent plus dans les diocèses d’Amiens, Arras, Térouanne et Boulogne; mais tous les débris d’architecture romane qui s’y rencontrent sont assimilables à des exemples des environs de Senlis, Beauvais, Boissons ou Paris, ainsi qu’on va le voir dans la suite de ce chapitre.
Reste la remarque de Viollet-le-Duc au sujet de l’influence des monuments de la Syrie centrale sur ceux de la Picardie. Cette remarque, si nous nous en rapportons à la suite de son Dictionnaire, est fondée sur le rapprochement des églises syriennes et du portail latéral de celle de Namps-au-Val.
Ce portail, Viollet-le-Duc ne le connaissait, il le dit lui-même, que par un dessin ; cela seul explique l'attribution qu’il a faite de l'église de Namps-au-Val au xie siècle. Quant à la similitude du portail avec les monuments de Syrie, elle est réelle : les moulures du linteau et de l’archivolte se terminent, en effet, par des enroulements très particuliers qui sont un motif fréquent dans ces églises, et dans les monuments gothiques de Sicile et de Palestine. Ce motif s’est perpétué jusqu’au xvie siècle dans le nord de la France (4) et dans bien d’autres régions (5). Vient-il de Syrie ou d’une commune tradition romaine ? il est délicat de trancher cette question, mais ce qui importe beaucoup plus ici, c’est qu’il ne constitue pas une différence entre le style roman de l’Ile-de-France et celui de la Picardie. Il existe en effet à Orrouy près Crépy-en-Valois, à l’entrée d’un souterrain assez singulier qui fait face à l’église, un portail contemporain de celui de Namps-au-Val, ayant le même tracé, les mêmes dimensions, proportions et profils, et couronné d’une archivolte qui se termine par des volutes identiques.
Si l’influence orientale est douteuse, l’influence normande ne l’est pas. L’église de Li 11ers, avec ses colonnes adossées qui s’élèvent jusqu’aux entraits de la charpente de la nef, son vaste triforium, sa façade percée de deux fenêtres, ses archivoltes à zigzags; les portails du Wast, d’Oisemont, de St-Aurin décorés de la même
(1) La nef de l’église de Morienval est bien de cette date, mais non le déambulatoire voûté d’ogives, qui n’y a été ajouté que vers noo. (Voir A. Saint-Paul. Lettre sur V église de Morienval . Bulletin du Comité archéologique de Senlis , décembre 1893, et ma réponse à cet article dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes , 1S94.
(2) Ouvr. cité, p. m.
(3) Positions des thèses de l'Ecole des Chartes , 1885, et ouvrage déjà cité actuellement en cours d’impression.
(4) Au XIVe siècle, dans un tombeau de Saint-J ean-au-Bois près Compiègne, et à Notre-Dame de Douai ; au XVIe siècle, à Cavron-Saint-Martin, près Montreuil-sur-Mer, etc.
(5) Par exemple, au portail de l’église d’Azay-le-Rideau (xvic siècle) et dans quelques monuments de style perpendiculaire anglais.
façon ; les chapiteaux cubiques de Ham en Artois, Ham en Picardie et Picquigny ; les chapiteaux godronnés de St-Wlmer de Boulogne, Airaines, Lucheux rappellent les édifices romans de Normandie. Notre-Dame de Boulogne, avec sa grosse tour centrale carrée et sa façade cantonnée de tourelles, ressemblait à Saint-Georges de Boscherville et à l’église du Bourg-Dun. Des débris de sculpture trouvés à St-Josse-sur-Mer sont identiques à une décoration de l’église de Montivilliers. Cette influence ne distingue pas davantage la région picarde de la région française, dans laquelle un passage déjà cité de M. A. Saint-Paul reconnaît son existence. La plus puissante des influences étrangères qui ont pénétré en Picardie au xue siècle semble avoir été l’influence monastique. Au début de cette période, les abbayes bénédictines, les prieurés de Cluny et les Chanoines réguliers se firent remarquer par la richesse de leurs constructions; mais ni Berteaucourt , Saint-Josse-sur-Mcr , et Saint- Sauve de Montreuil, ni Le Wast, Airaines et Saint-Taurin, ni Saint-Wlmer et Notre-Dame-de-Boulogne, ni Saint- Omer de Lillers n’offrent de caractères qui les distinguent des édifices du même temps et de la même région. Il en est autrement des constructions monastiques élevées dans la seconde moitié du même siècle.
La prépondérance appartenait alors à l’ordre de Citeaux, plus puissamment organisé et plus centralisé qu’aucun ordre religieux ne l’avait encore été. En peu d'années il se répandit dans toute la chrétienté. Il ne serait point téméraire de le comparer à l’empire Romain, tant pour l’étendue de ses conquêtes et la centralisation de son administration que pour l’uniformité de ses monuments, qui tous reproduisaient l’architecture de la capitale, et devenaient des modèles pour les artistes des pays où ils s’élevaient. L’architecture de la Bourgogne, chef-lieu de l'ordre de Citeaux, fut ainsi portée en Italie (i), en Espagne (2), en Grèce (3), en Allemagne (4), en Scandinavie (5), et même dans des provinces françaises où régnaient des écoles artistiques aussi puissantes que l’école de Bourgogne, tandis que les ordres religieux supplantés par Citeaux ou ceux qui s'efforçaient de lui faire concurrence ne croyaient pouvoir mieux faire que de l'imiter.
Les anciens édifices cisterciens, relativement rares dans la région qui nous occupe, ont presque totalement disparu, mais l’influence de l’ordre sur ses rivaux a laissé de curieuses traces dans les constructions des Prémontrés, des Chanoines réguliers et même des Bénédictins.
L’ordre de Prémontré a été surtout florissant en Allemagne ; en France, ses monuments sont rares, mais la région du Nord avait le privilège de renfermer ses principales abbayes : Dommartin, Licques, Beaulieu, Saint-Jean d’Amiens, Saint-Martin de Laon et d’autres maisons importantes et rapprochées telles que Séry, Selincourt, Saint- André-au-Bois. Saint-Martin de Laon est seul resté debout, mais avec les rares
(1) Voir Entait. Origines de V architecture gothique en Italie. Paris, Thorin, 1894, in-8° ( Bibl . des Ec. d’Athènes et de Rome).
(2) Voir Enlart. Origines de V architecture gothique eu Espagne et en Portugal. Mémoire présenté au Congrès des Sociétés savantes, 1894.
(3) Porche de l’abbaye de Dafni, près Athènes.
(4) Abbayes de Maulbronn, Arnsbourg, etc. De même en Hongrie (voir : U architecture en Autriche. Encyclopédie d’ architecture par Ptanat).
(5) Voir Enlart. L'architecture des Cisterciens en Scandinavie (Bull, archèol. du comité des trav. hist. 1893).
débris des autres abbayes cet édifice démontre que les Prémontrés de France, comme les Franciscains et les Dominicains d’Italie, copiaient les formes bourguignonnes des églises cisterciennes. Le plan de Dommartin remarquablement semblable à celui de l’abbaye allemande et cistercienne de Heisterbach, est une modification du plan de Clairvaux. Les chapelles carrées du transept, qui sont un caractère de l’art bourguignon, avaient leurs analogues à Saint-Martin de Laon et même à Beaulieu près Marquise, église de Chanoines réguliers, et dans l’église Saint-Etienne construite à Corbie par les Bénédictins.
Les Chanoines réguliers de Saint-Wlmer de Boulogne, ont, de leur côté, construit à Saint-Etienne-au-Mont une église imitée du type cistercien de Fontenay près Montbard et que les disciples de saint Bernard se sont plu à reproduire un peu partout : en Suède à Alvastra, en Sicile à Girgenti, en Suisse à Bonmont et Wettingen, dans l’Ile-de-France à Saint-Pathus (i), etc.
A cette imitation des formes cisterciennes les Prémontrés seuls ont ajouté une ornementation d’un caractère particulier. La fréquence des supports en encorbellement leur vient encore des Cisterciens, mais le tracé octogone de leurs chapiteaux à la fin de l’époque romane offre un caractère personnel, et c’est avec une réelle originalité et un exceptionnel talent d’artistes qu’ils ont appliqué à ces chapiteaux les motifs usuels de la sculpture française des environs de 1160 : larges feuilles pleines à pointes enroulées, feuilles d’acanthe ou d’artichaut, rinceaux, galons perlés. Les chapiteaux qui subsistent à Dommartin, Saint-André et Selincourt ne diffèrent pas au point de vue du caractère archéologique de ceux du chœur de Saint-Remi de Reims (octogones également), de Notre-Dame de Senlis, de Nouvion-le-Vineux, de Presles et des parties les plus anciennes de Saint-Leu d’Esserent et de la cathédrale de Noyon, mais ils sont l’œuvre d’une école d’artistes qui leur a donné l’empreinte de son génie; tels les maîtres de la littérature ne cherchent pas de néologismes ou de mots empruntés aux langues étrangères mais savent se distinguer nettement du vulgaire par un emploi plus juste et un agencement plus original des termes courants.
L’école artistique dont l’existence à Dommartin et Saint-André vers 1160 reste attestée par des sculptures et par des peintures (2) de premier ordre s’étendait-elle aux autres abbayes des Prémontrés dans les diocèses d’Amiens et de Boulogne ? Il est permis d’en douter. Les mêmes formes se voient dans les rares débris de ces abbayes, mais le travail s’y montre incomparablement inférieur. La sculpture romane de Saint-Martin de Laon est sobre et médiocre ; ce n’est donc pas à la direction générale de l’ordre de Prémontré, mais à un très petit noyau d’artistes rassemblés à Dommartin que l’on doit les merveilles de sculpture que j’ai la bonne fortune d’étudier ici. La Picardie a le droit de se glorifier de ces artistes, et leur originalité est incontestable, mais ils forment une individualité plutôt qu’une école, et leurs œuvres n'ont pas un caractère que l’on puisse appeler
(1) Voir les positions de la thèse déjà citée de M. O Join-I.ambert sur Y Architecture romane dans le diocèse de Meaux. Paris, Picard, 1894, in-8°. L’église de Saint-Pathus avaitété donnée à Molesmes en 1102 par Eudes, seigneur du lieu; en 1112, l'évêque de Meaux, Manassès, confirma cette donation.
(2) Dans une Bible du xne siècle conservée à la Bibliothèque de Boulogne-sur-Mer et provenant de Saint- André-au-Bois.
picard. Il en est de même des autres particularités signalées dans les constructions monastiques de la région, on a vu qu’aucune ne lui est propre.
En résumé, malgré des influences incontestables, l’art roman de la Picardie se distingue de celui de la Normandie, et plus encore de celui de là région germanique, mais il ne se distingue en rien de celui des anciens diocèses de Laon, Soissons, Meaux, Senlis, Beauvais et Paris ; il n’existe à proprement parler ni école parisienne, ni école picarde, mais une école franco-picarde dont le foyer et le centre approximatif peuvent se placer à Senlis. Cette école, comme beaucoup d’autres, ne conserve que très peu de débris antérieurs au xie siècle ou datant même du début de ce siècle; elle renferme des édifices élevés de io5o à iï20 et facilement reconnaissables, d’autres peu différents attribuables à la date de 1120 à ii5o, enfin, des monuments bien distincts appartenant à la seconde moitié du xne siècle et dans lesquels on reconnaît les germes sans cesse croissants du style gothique.