‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picarde (volume 2)Chapitre 11 sur 30 · CORBIE · texte numérisé non relu

CORBIE

Eglise Notre-Dame et Saint-Etienne .

La grande abbaye de Corbie avait, comme beaucoup d’autres, deux petites églises indépendantes de son église principale. C’étaient celles de Saint-Jean et de Notre-Dame situées l’une près de l’autre au nord-ouest du reste des constructions. La nef de la seconde subsiste encore dans les bâtiments d’un couvent de religieuses.

Une gravure de 1677 rééditée par Taylor et Nodier (1) et par Peigné-Delacourt (2) permet de restituer les parties disparues ; quant à l’histoire de l’édifice, elle est malheureusement obscure. Nous savons toutefois qu’en 1137 toute la ville de Corbie périt dans les flammes et que, des reconstructions ayant suivi ce désastre, l’église Saint-Jean fut consacrée le Ier juin 1174 par Milon, évêque de Térouanne, sous le gouvernement de l’abbé Hugues Ier de Péronne ou de Mauvoisin. Malheureusement, nous ne savons rien de la date de consécration de Notre-Dame, qui pourtant avait plus d’importance que Saint-Jean. Il est peu probable que ces deux cérémonies aient été simultanées, car ce fait eût été mentionné dans la relation qui nous est parvenue. D’autre part, l'extrême similitude de forme et de détails des deux églises figurées sur la gravure de 1677 est frappante, et il n’est guère

possible qu’elles n’aient pas été bâties presque en même temps. 11 ne reste mal-

heureusement aucun vestige de Saint-Jean pour permettre une comparaison complète.

Notre-Dame servait de paroisse et changea de vocable entre le xme et le

xvuc siècle, à une date que l’on pourrait préciser en compulsant les nombreux

documents laissés par l'abbaye de Corbie et partagés entre la Bibliothèque Nationale et les Archives de la Somme.

Dans ce dernier dépôt, l'inventaire des titres de l’abbaye dressé en 1780 mentionne, à la date du 12 août 1657, un ordre d’enlèvement des grains et fourrages déposés dans cette église durant les années précédentes (3). Il s'agit sans nul doute, d’approvisionnements militaires faits pour la campagne de Turenne contre Condé et les Espagnols, campagne qui commença par la levée du siège d'Arras en i65q et se termina en 1 65 8 par la bataille des Dunes. Cette mention et l’acte de vente de l’église Saint-Etienne de Corbie et de son cimetière le 11 avril 1792 sont tout ce que les archives de la Somme renferment de documents relatifs à ce monument.

L’église bâtie en craie dure des de craie tendre, comprenait une

Fig. 62. — Église Notre-Dame et Saint-Étienne de Corbie. — Chapiteau.

carrières de Croissy ou de Bonneleau, mêlée abside â trois pans, une travée de chœur, (fig. 62) un transept ayant à chaque bras deux chapelles carrées et au centre une tour également carrée, une nef de trois travées dont une formant narthex et tribune et des bas-côtés ayant deux travées en regard de chacune de celles de la nef (4).

La nef, le narthex et la tribune étaient voûtés d’ogives. Un doubleau central traversait la clef des croisées d’ogive de la voûte haute ; celle du narthex était portée sur quatre croisées et sur un pilier central.

(1) Voyage pittoresque , Picardie T. I.

(2) Monasticon gai tic aman.

(3) Corbie. Armoire F0, liasse 12. « Jurisdietion de la paroisse Saint-Etienne anciennement Notre-Dame, n" 3. Le 12 août 1657. Ordonnance de M. l'official, d’oter dans les six jours pour tout delay les grains et fourages entassés dans l’église de Saint-Etienne, ou il avoit été mis les années précédentes». Cette liasse 12 a disparu-

(4) Voir le plan publié par Taylor et Nodier. Voyage pittoresque ; Picardie T. I.

Les supports des arcades de la croisée, de la nef et des bas-côtés sont des piliers rectangulaires surmontés d’un tailloir orné d'un tore et d’un cavet. Comme à Airaines, les doubleaux des bas-côtés reposaient sur de simples pilastres, tandis que les voûtes de la nef étaient portées sur des faisceaux de trois colonnes adossées. Les doubleaux intermédiaires étaient portés sur des supports en encorbellement qui ont disparu. Les arcades sont en tiers point avec angle abattu ; les fenêtres étaient en plein cintre, au nombre de deux par chaque travée de nef, couronnées au dehors d’archivoltes à billettes reliées entre elles en cordon horizontal. La partie supérieure de la nef ayant été démolie, des fenêtres plus grandes ont été pratiquées plus bas, au-dessus des piliers, au centre de chaque travée.

La gravure de 1677 (fig. 63) nous montre la nef sans contreforts et le bas-

Fig. 63. — Église Notre-Dame et Saint-Étienne à Corbie, d’après une gravure de 1677.

côté nord n’en ayant que toutes les deux travées, en regard des retombées des voûtes de la nef, auxquelles répondaient sans doute soit des pans de murs chargeant les doubleaux du bas-côté, soit de petits arcs boutants (i) dissimulés sous les combles. Le bas-côté n’avait pas de fenêtres. Le narthex est d’un style plus riche que le reste des débris qui subsistent.

Les supports sont, au centre un pilier rond cantonné de quatre colonnes adossées portant les doubleaux de la voûte, à l’ouest un groupe de trois colonnes adossé au trumeau du portail, au nord et au sud des groupes semblables, à l’est un pilier carré à angles coupés cantonné de quatre colonnes. Celle qui regarde la nef porte le sommier commun aux voussures supérieures des deux arcades en tiers point qui reliaient la nef au narthex. Une statue était sculptée sur le fût de cette colonne ; elle est aujourd’hui trop mutilée pour pouvoir être identifiée. Les deux

(1) Comme ceux que l’on voit à l’église de Saint-Germer et à Saint-Evremond de Creil.

arcades sont richement ornées de tores et de gorges dont le tracé appartient déjà au plein style gothique. Les doubleaux du narthex n’ont au contraire que des arêtes abattues. Les bases attiques sont déprimées, cantonnées de belles griffes et élevées sur un stylobate de profil analogue. Les tailloirs ont le profil de ceux de Saint-Taurin et de Dommartin. De très riches chapiteaux (fig. 62 et 64) ornés de feuilles d’artichaut couronnent tous les piliers et colonnes du narthex et rappellent beaucoup la sculpture de cette dernière église. Quelques chimères d’un beau style et des galons perlés s’y mêlent aux feuillages ; l’exécution de ces morceaux est d’une grande beauté. Le style et la richesse du portail ne sont pas moins remarquables.

Il est tracé en arc brisé et subdivisé en deux baies à linteaux portés sur corbeaux. Une archivolte en larmier surmonte la première voussure ornée d’une gorge et d’un tore qui descendent sur les piédroits. Une seconde voussure repose sur des colonnettes aux fûts desquelles s’adossent des statues. Cette voussure forme un large biseau sur lequel se détachent douze statuettes en haut relief, figurant les apôtres. Comme les prophètes du portail de Braisne, ils tiennent des banderolles sur lesquelles étaient peints leurs noms. Ils sont assis sur des trônes, et les terrasses sur lesquelles chacun d’eux repose sont taillées en forme de calotte basse pour servir de dais à celui qui est placé au-dessous (1).

Les chapiteaux des colonnettes sont semblables à ceux de l’intérieur du narthex ; les statues qui faisaient corps avec le fût étaient abritées sous un dais placé immédiatement sous le chapiteau. Une seule de ces statues subsiste, c’est un homme barbu tenant un livre. Au trumeau est adossée une autre figure, la tête levée, les mains jointes, entourée de nuages et d’anges placés au niveau de sa tète et de ses genoux. Ce doit être l’Assomption de la Vierge, patronne de l’église. De belles figures d’hommes, un genou en terre, ornent les corbeaux.

Le linteau, très épais, ne porte pas de sculpture. Le tympan, encadré d’une voussure simulée en biseau, porte des figures en haut relief. Au centre, sur une petite terrasse en saillie, est la Vierge couronnée par le Christ assis à côté d’elle sur un banc. A leurs côtés se tiennent debout deux anges céroféraires ; au-dessus, dans la pointe du tympan, se voient l’ange et l'aigle, et dans les angles inférieurs le lion et le bœuf ailés.

Toutes ces figures sont d’un très beau style. Elles appartiennent à la fin du xuc siècle, sauf le groupe du couronnement de la Vierge, qui a été relancé ou

exécuté après le reste, dans une pierre simplement épannelée, car il semble

appartenir au xme siècle. Les têtes et les mains de toutes les figures ont été brisées. Au-dessus du portail s’ouvre une large fenêtre en plein cintre refaite ou

retaillée à la fin de l’époque gothique. D’après la gravure de 1677, les pignons

du transept étaient percés chacun de deux fenêtres surmontées d’un oculus à redents lobés. Cette disposition rappelle Notre-Dame de Châlons et plus encore le pignon occidental de Roye-sur-Matz ; dans le chœur, un oculus quadrilobé éclairait la première travée au-dessus du toit des chapelles du transept, comme dans l’église de Houdain, près Béthune, qui appartient à la même époque. Les pans coupés, plus étroits que le mur de fond, comme à Saint-Wlmer de Boulogne (vers 1100) et à Angres,

(1) On peut comparer ces voussures à celles du portail royal de Chartres ou de la porte nord-ouest de la cathédrale de Sens.

SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE PICARDIE

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