Coupe longitudinale de Notre-Dame d’Airaines
Les ogives sont toriques (fig. 40 n° 1), d’un diamètre de 40 centimètres environ ; les liernes ont le même profil. Une croix de Jérusalem de faible relief orne l’intersection des ogives (fig. 36). Il n'y a pas d’arcs formerets ; la lunette des voûtes de la nef est en plein cintre. Les doubleaux sont en tiers point, simples, très épais, ornés d’un biseau sur les angles.
Les voûtes d’arête des bas-côtés sont barlongues, formées de la pénétration de berceaux plus ou moins brisés ; elles offrent une particularité très rare : c’est une clef ornée d’une rosace sculptée, tracée au compas et exécutée en méplat dans un style assez archaïque. Les voûtes sont appareillées très grossièrement, la taille des voussoirs des arêtes est rudimentaire, irrégulière et négligée.
Les doubleaux sont en tiers point.
Le carré du transept était couvert d’une voûte sur croisée d’ogives dont il ne subsiste plus qu'un tas de charge. Le profil des ogives est un gros tore sous lequel est accolé un tore plus petit.
Les arcades sont toutes en tiers point.
Les supports sont des pilastres et des piliers cruciformes barlongs auxquels sont adossées dans la nef et à la croisée, de grosses colonnes portant les doubleaux et des colonnes plus minces à fûts tracés en amande qui reçoivent les ogives et sont normales à celles-ci. Les tailloirs sont ornés de cavets, d’onglets et de tores (fig. 40 n° 2). Les chapiteaux sont godronnés sauf au carré du transept oû ils dérivent du type corinthien à feuilles pleines (fig. 37, 38, 3g).
Fig. 37. — Chapiteaux de Notre-Dame d’Airaines.
Fig. 38. — Chapiteaux de l’église Notre-Dame d’Airaines.
Fig. 39. — Chapiteaux de Notre-Dame d’Airaines.
Fig. 40. — Profils : 1. Des ogives. — 2. Des tailloirs. — 3. Des impostes. — 4. Des archivoltes, de Notre-Dame d’Airaines.
Les quatre arcs de la croisée sont doublés, brisés et très bas. Pour mieux les buter, on a aveuglé les arcades de la dernière travée de la net d’un remplage sans aucune ouverture. Des dispositions analogues existent au Wast près Boulogne, à Berteaucourt, à Saint-Martin-de-Laon, etc. Dans ce dernier exemple, les arcades sont, comme à Airaines, complètement aveugles ; au Wast, qui est de date plus ancienne, elles sont même supprimées ; à Berteaucourt le remplage est ajouré ; dans d’autres constructions moins lourdes, comme les cathédrales de Bayeux et de Laon, on s’est contenté de donner moins de largeur à la dernière travée de la net.
Les bras de transept et le chœur devaient être originairement trois chapelles carrées, à peu près égales, plus basses que la nef, comme l’indiquent des restes d’ancien appareil et le peu de hauteur des arcs de la croisée. Pareille disposition est conservée dans l’église en ruines de Champlieu près Crépy-en-Valois.
Un reste de gros mur visible dans les combles entre le chœur et la nef, l’effondrement de la voûte du carré du transept, la refaçon du chœur, de l'arc triomphal et de ses piliers concourent à démontrer que l’église avait un clocher central qui s’est écroulé en écrasant l’ancien chœur ; la cause du désastre semble avoir été l’affaissement de l’arc triomphal, et c’est à la fin du xvie siècle que cet accident paraît s’être produit.
Les fenêtres sont toutes en plein cintre, allongées, de peu de largeur, ébrasées au dedans et légèrement au dehors, et couronnées extérieurement d’archivoltes en coin émoussé reliées entre elles en cordon horizontal.
Line fenêtre plus grande surmonte le portail (fig. 41); elle est sertie extérieurement de tores et de gorges dans l’une desquelles sont espacés des fleurons sphériques. Sous l’appui règne un bandeau sculpté en forme de double corde. La fenêtre comme le portail sont encadrés d’un massif saillant en maçonnerie. Pareille disposition existait autrefois à Roye, et la petite église d’Autheuil-en-Valois conserve une façade d’une disposition extérieure toute semblable mais répondant intérieurement à une petite tribune (1).
Le portail est en plein cintre, fort bas, orné de trois tores séparés par des gorges et amortis au bas des piédroits par des bases attiques. Un portail tout à fait analogue existe non loin d’Airaines, à Sorreng (Seine-Inférieure).
Un perron de dix marches descend de ce portail dans la nef. Ce perron est intérieur et correspond aux petites chapelles qui terminent les bas-côtés. L’exhaussement du sol a nécessité l’addition de deux marches extérieures. LTne belle corniche, composée d’un bandeau biseauté porté sur des modillons ornés chacun de trois billettes, traverse la base du pignon et se continuait sans doute autrefois sur les murs latéraux. La croix du pignon était portée sur une colonnette engagée, dont il ne reste que la partie inférieure supportée par une console ornée d’une tête d’animal grotesque.
L’église a été remaniée vers le deuxième quart du xui° siècle, puis à la fin de 1 époque gothique ; enfin vers 1600.
La première restauration a été un agrandissement du transept ou au moins du croisillon sud, que l’on a couvert d’une voûte d’ogives portée sur culots, et que l’on a ajouré de fenêtres à deux formes ayant pour remplage un oculus.
(1) Voir les Notes de voyage , publiées en 1884, par le chanoine Millier (Senlis, Dufresne in-8°).
Fig. 41. - Façade occidentale de Notre-Dame d’Airaines.
Un bel autel de pierre datant de l’époque de ces travaux subsiste encore intact. Sa table est portée sur un massif de maçonnerie et sur trois colonnettes prismatiques avec chapiteaux sans feuillage et bases pourvues de griffes. Au-dessus de cet autel, une grande et deux petites consoles ornées de moulures sont engagées dans la muraille et devaient porter là une statue de saint et deux flambeaux.
C’est probablement au passage des Anglais qu’est dû l'incendie dont les murs extérieurs de la nef conservent la trace. L’église fut réparée à la fin de l’époque gothique ; le bas-côté sud reçut alors une voûte sur croisée d’ogives un peu plus élevée que l’ancienne voûte d’arêtes ; les fenêtres y furent remaniées et l’on pratiqua dans la chapelle qui termine à l’ouest ce bas-côté un escalier accédant aux combles. Ceuxci furent entièrement modifiés : un seul toit aigu fut établi sur la nef et les bascôtés, et la façade reçut la forme d’un pignon unique d’une grande acuité. Un porche de bois aujourd’hui détruit fut alors établi devant le portail, comme à Mareuil-Caubert. Une petite flèche de charpente très aigüe et assez élégante fut élevée à la même époque au-dessus de la croisée. Postérieurement à la reconstruction du prieuré, qui date du deuxième quart environ du xvie siècle, l’écroulement de la tour centrale nécessita la reconstruction du chœur et du croisillon nord. Les ressources de l'église étaient évidemment très faibles à cette époque ; les parties reconstruites n’ont ni voûte ni aucun ornement. L’aspect des contreforts, celui des piliers à pans coupés ; le caractère des arcs, les uns brisés, les autres en plein cintre, accusent l’extrême fin de la période gothique, période qui s'est prolongée dans la région au xvnc siècle. Le procès-verbal d’une visite pastorale de 1692 (1) constate que le chœur était alors « en très mauvais état par la faute du prieur. » C’est peut-être seulement vers cette époque qu’il fut rebâti. Dans la suite, le prieuré accapara, pour s'en faire des celliers, le bras nord du transept et la dernière travée du bas-côté qui s’y rattache ; ces portions de l’ancienne église sont encore aujourd’hui une dépendance de la maison voisine.
Le mobilier comprend, outre une remarquable cuve baptismale romane, décrite plus haut (fig. 3q), des débris de clôture en bois et un bénitier en dinanderie appartenant à la fin de l'époque gothique.
C’est à bon droit que Notre-Dame d’Airaines a été classée parmi les monuments historiques. C’est un des monuments romans les plus complets et les plus curieux de la région.
Amiens.
L’église Saint- Martin-aux-Jumeaux était bâtie selon la légende au lieu même où Saint Martin aurait coupé son manteau. C’était à l’origine un monastère de femmes.
Cet antique sanctuaire était abandonné lorsqu’en 1073 l’évêque Guy y installa un prieuré de bénédictins qui en 1 iq5 fut érigé en abbaye. Cette date est probablement celle d’une reconstruction.
(1) Bibl. d’Amiens, ms. 514, f"9/.
Selon le Père Daire (i) des chapelles auraient été ajoutées vers le début du xme siècle au chœur qui subit une reconstruction totale en i33o.
L’église donnée aux Célestins en i63q, fut démolie en 1725.
Des dessins datés de 1726 conservés à la bibliothèque d’Amiens (2) nous font connaître le plan (11g. 42) et l’aspect de la façade du monument. Cette façade a été reproduite par Taylor et Nodier (3), elle était en grande partie moderne. Le chœur, demi-circulaire avait la plus grande analogie avec celui de Dommartin ; il était séparé du transept par deux travées droites ayant pour support un pilier, et correspondant à une chapelle carrée ouverte à la fois sur le déambulatoire et sur le transept. Cinq autres chapelles carrées ouvertes sur le déambulatoire répondaient aux travées du rond-point que séparaient de grosses colonnes. Ces chapelles étaient séparées entre elles par des massifs triangulaires de maçonnerie, de telle façon qu’elles ne dessinaient au dehors qu’un seul demi-cercle, sans contreforts. C’est le plan de Citeaux, de Pontigny et des nombreuses églises dérivées de ces modèles de l’architecture cistercienne, telles que celles de Savigny, du Breuil-Benoist, de Warnhem en Suède, de Saint-François de Bologne, de Saint-Antoine de Padoue, d’Alcobaza en Portugal, etc. — La chapelle du fond ou de la Vierge à Saint-Martin-aux- Jumeaux avait été allongée après coup et avait reçu un chevet polygonal à contreforts; cette refaçon répondait à une mode qui se généralisa en France au xme siècle. Chaque bras du transept avait deux travées. La nef en avait six ainsi que les bas-côtés étroits comme ceux de Dommartin et munis de contreforts larges et peu saillants
qui formaient les culées des arcs-boutants. Les piliers de la nef et du transept
étaient carrés avec quatre colonnettes remplaçant les angles, comme à Beauval. Le
pilier qui séparait la dernière de l’avant-dernière travée de la nef est au contraire un simple rectangle barlong cantonné d’une colonne du côté de la nef pour porter un doubleau. Les stalles occupaient ces deux travées. Les voûtes ne sont malheureusement indiquées nulle part mais les dimensions sont rapportées en ces termes: « Cette esglise par le plan icy représenté estoit de la longueur de 186 pieds pris en dedans ; et de la largeur prise a l’endroit de ses deux aisles jusqu’au chœur de 74 pieds. Et du premier pilliers du chœur jusqu'à la porte de cette
esglise sa largeur estoit de 44 pieds pris en dedans. La haulteur des vouttes du chœur estoit de soixante-et-un pieds compris l’époisseur de la maçonnerie. Et les vouttes de la ne fie estoient haultes de 25 pieds apparents et 4*à 5 pieds enterrés ; ce qui fait que dans le temps de sa construction cette voutte estoit de la haulteur de 3o pieds. Lesquels 3o pieds ne faisoient que la juste moitié de celle du chœur et ainsy la très grande difformité de cette esglise. »
En i835, des fouilles pratiquées sur l’emplacement de cet édifice amenèrent la découverte de chapiteaux qui furent alors dessinés et publiés par M. Rigollot, sans aucun commentaire (4). La plupart de ces chapiteaux sont conservés au musée
(1) Hist. litt. d' Amiens.
(2) Bibliot. d’Amiens, Ms. n° 523.
(3) Voyage Pittoresque. Picardie.
(4) Mèm. de VAcad. d' Amiens, année 1835, p. 69g, pl. 1 et 2. L’auteur renvoie à ces figures dans un Essai historique sur les arts du dessin en Picardie depuis l'époque romaine jusqu'au xvie siècle {Mèm. de la Soc. des Ant. de Picardie, ire série, t. III, 1840, pp. 274 et suiv. — p. 347).
Fig. ^ i .
Plan de l’église Saint-Martin-aux- Jumeaux.
d’Amiens. Plusieurs pouvaient ne dater que des travaux entrepris au début du xme siècle, mais la plupart sont du milieu ou de la tin du xue, et doivent se rapporter à la reconstruction commencée selon toute vraisemblance en 114?.
Ils sont donc contemporains de ceux du portail de Berteaucourt, de Saint- Etienne de Corbie et de Dommartin, et leur ressemblent.
On remarque dans les dessins de M. Rigollot un chapiteau où deux animaux à tête unique formant crochet ont le train de devant d’un quadrupède et la queue d’un dragon. Un motif semblable se voit déjà au portail du Wast. Sur un autre chapiteau, des créatures fantastiques d’espèce analogue ont de plus des ailes et une tête humaine coiffée du bonnet phrygien. C’est la sirène telle qu’elle se rencontre à Berteaucourt.
D’autres chapiteaux ont de larges feuilles lisses et pleines en forme de
Fig. 43. — • Chapiteaux provenant de St-Martin-anx-Jumeaux.
losange. C’est un simple épannelage dans lequel on a sculpté sur certains autres des feuilles d’acanthe ou d’artichaut à redents multiples et à enroulements fantasques, rappelant tout à fait le style de Dommartin. Ceux-là sont les plus nombreux, et j’en donne une série de dessins faits au musée d’Amiens (lig. q3 et 44).
Un groupe de deux chapiteaux dessiné par M. Rigollot semble avoir couronné un piédroit de portail. La corbeille de ces chapiteaux est très surélevée, comme dans certains exemples de Valloires et du portail de Beaufort-en-Santerre. Cette corbeille est garnie de deux rangs de feuilles de fougère affrontées, dont les petits lobes minutieusement découpés rappellent les anciens chapiteaux du portail de Beaufort et ceux des porches du transept de la cathédrale de Noyon.
Autant qu’011 en peut juger par les dessins et débris qui nous en restent, l’église Saint- Martin-aux-Jumeaux était bien un monument contemporain de Dommartin et de Saint- Etienne de Corbie. Elle avait déjà des arcs-boutants et quelques fenêtres en tiers point. Les arcs-boutants simples et massifs, à culées sans clochetons et sans
Fig. 44. — Cliapiteaux provenant de St-Martin-aux-Jumeaux.
ornements étaient analogues à ceux de Saint-Germain-des-Prés et de l’abbatiale du Breuil-Benoist près Dreux. L’église appartenait donc, sinon tout à fait au style gothique, au moins à un style de transition très avancé, analogue à celui de l’église de Dommartin.
La nef devait ressembler à celle de Saint-Martin-de-Laon et le monument a dû être élevé sous l’influence des Prémontrés. L’opinion du P. Daire est vraisemblable quant à une reprise exécutée vers 1200 dans le chœur, mais l’aspect du plan permet de croire que la reconstruction du chœur en i33o ne fut pas totale. Ce n’est probablement pas le chœur, mais la chapelle de la Vierge qui fut l’objet de cette reconstruction.
Beaufort-en-Santerre.
L'église de Beaufort-en-Santerre (1), qui remonte en majeure partie au xuc siècle, a été fortement restaurée vers l'époque d’Henri IV (2), probablement à la suite des ravages des Espagnols. Les bas-côtés furent d’abord reconstruits ; bientôt après, le chœur eut à son tour grand besoin de réparations. Heureusement pour l'art et pour l’histoire, les seigneurs ne les exécutaient qu’avec parcimonie ; encore fallait-il plaider pour les obtenir : en ibbQ, il y eut procès au bailliage de Montdidier entre MM. du Chapitre d’Amiens, demandeurs, et les curé, marguilliers et habitants de la paroisse de Beaufort, défendeurs, au sujet de la fourniture des objets nécessaires au culte et Vies refaçons à faire au chœur de l’église. Celles-ci sont qualifiées de « restablissement » ou « réparation » sans autre détail.* En novembre 1713 nous trouvons une requête adressée au lieutenant-général du bailliage de Montdidier par René Boutin, seigneur de Beaufort, à l’effet de faire contribuer les gros décimateurs aux réparations de l'église : « disant que le cœur de l’église et la fabricque de Beaufort est en ruine et décadance par raport au nombre de réparations à faire au cœur et cancelle de laditte église, fournissement de livres, de lingerie et ornement » (3),
Ces réparations se réduisaient à peu près à des travaux de charpente et de men uiserie.
L’église de Beaufort-en-Santerre (fig. q5) se compose d’un chœur carré d’une seule travée, d'un transept, et d’une nef de quatre travées (4). Le haut de la façade, les bras du transept et les bas-côtés avec la tour basse et massive établie à l’angle
(1) Ancien doyenné de Lihons-en-Santerre.
(2) C’est de la même époque que date le château de Beaufort, jolie construction de la Renaissance, en brique et pierre, analogue aux châteaux de La Boissière, près Montdidier ; de Steene et d’Esquelbecq, près de Bergues.
(3) Arch. de la Somme. Armoire III ; liasse 17.
(4) Profondeur du chœur dans œuvre, 4 m. ; largeur 4 m. 20 ; hauteur sous voûte 6 m. ; longueur de la nef 18 m. 25 ; largeur 4 m. 65 ; hauteur des murs 8 m. 65 ; largeur des piliers 1 m. 15 ; épaisseur o m. 72, hauteur 2 m. 20. Dans la coupe jointe à cet article, le mur nord du chœur a été restitué d’après le mur sud encore intact. Il est en réalité détruit depuis le xvP siècle par une arcade qui relie le chœur à une grande chapelle de cette époque.
Fig. 45. — Eglise de Beaufort-en-Santerre. — Coupe longitudinale.
sud-ouest du monument, datent du xvie ou du xvnc siècle. Le clocher primitif semble avoir surmonté le carré du transept.
Le carré du transept et le chœur ont seuls des- voûtes ; elles sont portées sur croisées d’ogives. Les ogives du chœur (fig. 46 n° 4 et 48 n° 2), soutenues par des colonnettes dans les angles, ont pour profil trois tores accolés que séparent des
Fig. 46. — Eglise de Beaufort-en-Santerre. — i. Profil de la corniche de la nef. — 2. Corniche du chœur. — 3. Clef de voûte du chœur. — 4. Encorbellements des arcs du transept. — 5. Ogives du chœur.
denticules, et dont le principal est muni d’un bandeau. Les ogives du carré du transept (fig. 48 n° 3), plus minces, se composent de trois tores accolés. Des formerets de profil torique s’y ajoutent, les colonnettes sur lesquelles ces arcs retombent du côté de la nef sont coupées en encorbellements coniques à quelques centimètres sous le chapiteau (fig. 46 n° 5). Celui-ci appartient à la sculpture du milieu du xuc siècle. Line sculpture du même style (fig. 46 n° 3) décore la clef de voûte du chœur: elle figure l’agneau pascal dans une rosace d’acanthes, et deux bustes de lions affrontés dans chacun des quatre angles.
Les arcades sont en tiers point, et portées sur des pilastres et piliers à simples tailloirs, formés d’un tore, d’un cavet, d’un onglet et d'un bandeau. Seules les arcades de la nef sont doublées ; l’arc supérieur a un angle abattu amorti par de petits congés. Les piliers ont le plan d’un simple rectangle. Une fenêtre en plein cintre, ébrasée au dedans et au dehors, s’ouvrait sur chaque face du chœur et immédiatement au-dessus de chaque arcade de la nef. Le peu d’espace qui sépare les arcades des fenêtres, indique que les bas-côtés primitifs n’étaient couverts que de simples toits en appentis.
A l’extérieur, les fenêtres sont couronnées d’une moulure d’archivolte qui
forme des retours horizontaux reliés entre eux. Cette moulure est décorée de dents de scie dans le chœur, et deux têtes plates ornent les angles de la retombée de l’archivolte de la fenêtre de l’est.
La corniche des murs latéraux du chœur (fig. 46 n° 2 et 48 n° 4) se compose d’une tablette portée sur des arcatures en plein cintre reposant sur des modillons variés, décorés de moulures simples ou ornées de quelques billettes. Les arcatures contiennent des motifs variés parmi lesquels dominent des retombées en forme d’arcatures géminées, avec tympan criblé de petits trous.
La corniche de la nef (lig. 48 n° 4) se compose d'une tablette sur modillons. La tablette épaisse est ornée d’un gros tore, d'un petit cavet et d'un onglet ; les modillons évidés sont en cavet contenant un tronçon de tore, plus gros qu’une billette ordinaire (fig. 46 n° 1).
Le portail (fig. 47) est en plein cintre, ses trois voussures sont ornées d’un tore,
prismatique à la voussure supérieure et d’un cavet entre onglets (tig. 48 n° 1). Une moulure d archivolte les surmonte ; d’élégantes colonnettes à fûts indépendants en reçoivent les retombées. Les scoties des bases sont ornées de cannelures verticales ; les chapiteaux surélevés ont des volutes de feuillages variés dont le style appartient
aux dernières années du xnc siècle. Le tympan a été détruit ; le linteau est porté sur des corbeaux évidés en cavet et ornés de très belles tètes humaines à barbe tourmentée. Ce portail est en pierre de Caen tandis que les autres parties anciennes de l'église sont en craie (1).
Le lambris qui couvre la nef, appartient au xvie siècle. Les fonts baptismaux, très remarquables, datent du xivc siècle (2).
Le cordon à dents de scie et la corniche qui décorent le mur du chevet, permettent d’attribuer le chœur à la première moitié du xiC siècle. La corniche,
analogue à celle* de Namps-au-Val, la voûte du chœur et celle du carré du transept
peuvent dater de ii5o à 1170; la sculpture rappelle en plus grossier, celle de Dommartin. La nef appartient à la seconde moitié du xne siècle ; il est difficile de lui assigner une date plus précise. Le portail peut avoir été exécuté de 1170 à 1190 environ.
(1) Depuis que cette description a été écrite (1877), le portail de Beaufort a été reconstruit et complété
par des ornements assez originaux, mais on n’a ni respecté ni essayé de reproduire les figures des corbeaux
et les cannelures des bases. Le nouveau linteau a une accolade dans le stvle du xvc siècle et le nouveau tympan imite le dessin d'une doublure ouatée.
(2) Je les ai publiés dans mes Notes sur quelques fonts baptismaux du nord de la France. (Bull. arch. du Comité des travaux historiques , 1890).
!‘ig. 48. — Eglise de Beaufort-en-Santerre. — ■ Profils : 1. Des voussures du portail. - 2. Des ogives du chœur. — 3. Des ogives du carré du transept. — 4. De la corniche du chœur. — 5. De la corniche de la nef.
Becquigny.
Il ne subsiste de l’ancienne église de Becquigny (i), que le bas de la façade occidentale. Ce débris permet de constater que l’église n’avait qu'une nef simple,
Fig. 49. — Eglise de Becquigny. — Ornements du portail.
et quelle était enterrée à l’ouest comme Notre-Dame d'Airaines, par suite de son assiette sur un escarpement. Elle a de même un perron intérieur et deux marches extérieures au portail, par lequel l’eau des pluies d’orage s’engouffre parfois en inondant l’église.
(1) Ancien archidiaconé d’Amiens et doyenné de Montdidier.
La façade est bâtie en craie, à l’exception du portail et des contreforts qui sont en pierre de Caen. Les contreforts n’ont que 55 centimètres de saillie.
Le portail était surmonté d’une fenêtre de q5 centimètres de large ; il est en plein cintre. Ses deux voussures ornées de moulures toriques séparées par des angles, reposent sur des colonnettes ; son linteau, formé d’un bloc de 55 centimètres sur i m. 8o, est entaillé en queue d’aronde- à ses extrémités supérieures pour recevoir les claveaux extrêmes d’un troisième arc de décharge. Il est porté sur des corbeaux dont le profil peu accentué est semblable à une base attique renversée.
Un larmier richement sculpté en feuilles recourbées, divisées en trois folioles trilobées (fig. 49), encadre les voussures du portail et forme des retours horizontaux rejoignant les contreforts. Ce larmier n’est pas une protection, car il est en craie, et les gelées l’ont considérablement endommagé.
Un corbeau figurant une tète de monstre sort du tympan au-dessus du linteau (fig. 49) ; il était sans doute destiné à porter une statue. Le tympan est lisse. Les colonnettes sont appareillées avec les piédroits. Elles ont de très belles bases attiques des tailloirs ornés d’un quart de rond surmonté d'un cavet et des chapiteaux variés (fig. 49), figurant des animaux fantastiques affrontés, entourés de rinceaux à bagues perlées. Le style est très voisin de celui des chapiteaux de Dommartin, la composition a le même mérite et la même richesse, et l’exécution n’est pas beaucoup inférieure. Ces chapiteaux rappellent ceux des baies de l’ancienne salle capitulaire de Saint- Remi de Reims, ceux de Saint-Etienne de Corbie et du portail de la cathédrale de Senlis. Les tailloirs sont semblables à ceux des arcatures de la nef de Nampsau-Val. Le profil des voussures semble d’autre part quelque peu plus archaïque que le style - de ces monuments de 1160 à 1180.
Le portail de Becquigny paraît donc appartenir à une date comprise entre 1 140 et 1 165. C'est un des meilleurs modèles d’art roman de la région, aussi doit-on grandement déplorer que la main d'un aliéné ait à tout jamais défiguré celles de ses sculptures que les intempéries avaient épargnées (1).
Berteaucourt-les-Dames.
Une abbaye de femmes de l'ordre de Saint Benoit, fut fondée à Berteaucourt en 1095. La première abbesse, Godelinde, fut sacrée le 4 avril, et le i3 novembre un synode plénier tenu à Amiens, ratifia l’autorisation de fondation donnée par l’évêque. Les publications et surtout les manuscrits des Bénédictins renferment un certain nombre de détails sur l’histoire de cet établissement qui a vécu jusqu’à la Révolution française. Au sujet de l’architecture, ces documents ne nous apprennent guère que deux faits : le premier est qu’il a existé à Berteaucourt une église de
(1) Largeur de la façade 8 m. 60 ; dimensions de la porte i m. 35 sur 4 m. ; rayon du cintre 3. m. 25.
(2) Un étudiant en médecine, devenu fou par suite d’un chagrin d’amour, a naguères martelé les quatre chapiteaux du portail de Becquigny.
SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE PICARDIE
Notre-Dame qui déjà en 1095 était qualifiée d’antique (1). On ne trouve plus aujourd’hui aucun vestige de cette construction.
Nous lisons encore qu'en i6q3 Angélique-Marie de Bournel, vingt-huitième abbesse, institua la clôture des religieuses (2). Cette mesure entraîna la division de l’église en deux parties complètement séparées dont l’une, réservée aux bénédictines, a été vendue et démolie il y a cent ans avec l’abbaye (3), tandis que l’autre est devenue et est restée la paroisse des habitants de Berteaucourt. Deux plans du monument (fig. 56} qui ont dû être dressés à l'occasion de cette division en i6q3 pour l’abbaye et pour la paroisse, sont aujourd’hui conservés aux archives de la Somme. En 1842 l’église de Berteaucourt menaçait ruine. Sur les instances de feu M. Dusevel, une restauration fut commencée par M. Duthoit père qui prit alors soin de relever en détail les parties subsistantes et les vestiges des portions démolies. La restauration a été poursuivie jusqu’à ces dernières années par le regretté M. Duthoit, fils de l’éminent artiste, et ce travail est resté inachevé.
L’église (4) formait le côté sud de l’abbaye, ou plutôt le côté sud-est, car l’orientation dévie un peu vers le nord.
L’appareil est de craie bien taillée ; le mortier est très médiocre.
Le plan primitif de l'église, d’après les documents graphiques que j’ai cités, consistait en une nef de sept travées flanquée de collatéraux (fig. 5i), un transept sur lequel s’ouvraient deux absidioles (5) répondant à ces derniers, un chœur simple de deux travées et une abside ( 6j .
Le grand portail est à l’ouest, un portail plus petit s’ouvre dans le bas-côté sud ; celui du nord communiquait avec le cloître. Ce bas-côté a été démoli et rebâti ; le transept et le chœur ont disparu ; une abside moderne a été construite à la suite de la nef.
Le clocher primitif pouvait occuper le centre ou l’un des angles du transept.
(1) « Est enim villa infra raeum episcopatum noraine Bertolcurtis, juxta quam ecclesia in honore et nomine Dei genitricis et perpétuas virginis Mariæ antiquitus sita est in loco qui pratum vocatur... » Charte de l’évêque Gervin, de 1095. Gai/. Christ, t. X, col. 294, ch. XIII (Ex chartario).
L’église précitée appartenait à un seigneur laïque, et saint Gautier, abbé de Pontoise, mort en 1003, avait vainement tenté d’y installer des religieuses. C’est Adam, évêque d’Amiens, qui obtint en 1095 la cession du lieu dit Le Pré, sis à Berteaucourt, à la future abbesse Godelinde et à sa compagne Helgaude ( Helegui dis ). Ouvr. cité, Monasticon bcnedictinum , bibl. nat. ms. lat. 12662, fos 332 à 333 v°. Mém. sur la fondation de 1 abbaye, accompagné de copies de pièces et Vie de saint Gautier, abbé de Pontoise. (Act. SS connu Ord. S. Beued. Saec. VI, p. 2, p. 831).
(2) G ail. Christ, t. X, col. 1323, Berteaucourt.
O) Il subsiste une 23artie des bâtiments abbatiaux, mais elle est entièrement moderne.
(4) L’église de Berteaucourt a fait l’objet de nombreux articles dont la substance est toujours la même, et dont aucun ne donne de description archéologique exacte et précise. M. Dusevel en a rédigé sept à lui seul. Mém. de la Soc. des Ant. de Pic. t. I, p. 170. — La Picardie , t. XIV. — Journal d'Amiens, 14 mai 1862. — Eglises, châteaux, beffrois, de la Picardie et de l’Artois (lithographie d’après M. Duthoit). — Revue des Soc. Savantes IVe série, 1869, t. IX, p. 124 (mention d’une notice manuscrite). Ibid. V° série, t. II, 1870, p. 120. — Revue de /Art chrétien, t. VI, p. 114.
D autres notices sommaires ont été données par Rigollot. Hist. des arts du dessin. Mém. de la Soc. des Ant. de Pic. t. 111 et Taylor et Nodier. Voy . Pitt. dans l’anc. France, Picardie t. I, lith. de M. Duthoit.
(5I Elles sont omises dans les anciens plans, mais celle du sud a subsisté jusqu’à ces dernières années, et M. Duthoit l’a relevée avant qu’elle fût démolie.
(6) Mesures de l’église dans œuvre: Longueur de la nef 29 m. 70 ; largeur 7 m. 15. Largeur des bas-côtés 3 m. 13 ; largeur totale 15 m. 40 ; largeur des grandes arcades 2 m. 85 à 3 m. 80. Hauteur des murs de la nef xi m. 60, des bas-côtés 5 m. 85. Largeur de la façade ouest x 8 m. 80 ; hauteur 21 m.
tiG. 51. — Plan de la nef de Berteaucourt en 1887.
Noir : parties primitives. — Hachures croisées : xni siècle. — Hachures simples : du x\T au xi.V siècles.
Aucun renseignement ne permet d’en proposer la restitution, mais le peu de saillie des piliers d’angle du transept permet d'affirmer qu'ils n’ont jamais pu porter un clocher de quelque importance.
Aucune portion de la nef, des collatéraux et des bras du transept n’était originairement voûtée. Les absidioles étaient couvertes d’une voûte en cul de four précédée d'un doubleau ; l’abside offrait vraisemblablement la même disposition ; le chœur et le carré du transept avaient tout au moins des arcs doubleaux, comme le démontrent les colonnes engagées figurées dans les anciens plans. Il n'est pas invraisemblable que ces colonnes aient porté une voûte d’ogives comme celles des églises de Lucheux et d’Airaines. Ces colonnes ont été retrouvées dans les fouilles pratiquées par M. Duthoit, en même temps que les piliers du carré du transept, composés de demi-colonnes et de dosserets, que les anciens plans ne figurent pas.
Deux chapiteaux dont on trouvera ici la ligure (fig. 5 2) sont conservés au musée d’Amiens et proviennent des parties démolies de l'église de Berteaucourt. Des feuillages très lourds s'y mêlent à des figures ; ces sculptures peuvent avoir été exécutées de 1 100 à 1 140, mais plus probablement vers 1 120 ou 1 i3o. Elles ressemblent, du reste, à celles des colonnes de la nef et du portail sud de l'église.
Fig. 52. — Chapiteaux de l’église de Berteaucourt, conservés au musée d’Amiens.
La nef (fig. 53) devait être couverte d’une charpente apparente portée probablement sur sept fermes, une par travée. La disposition du revers du pignon montre qu il n’y avait pas de plafond.
Les grandes arcades ont une triple voussure tracée en tiers point.
Les piliers qui les portent sont alternativement circulaires et composés d un faisceau de huit colonnettes dont le plan s inscrit dans un cercle de même rayon. Pareille alternance est jointe à des détails a peu près identiques dans la collégiale Saint-Aubin de Guérande (fig. 5q), et un exemple antérieur de faisceaux circulaires de colonnettes se voit à Saint-Remi de Reims.
Les colonnettes de Saint-Remi ne répondent qu’imparfaitement au tracé de la retombée. A Guérande, au contraire, elles l’épousent parfaitement, mais le tailloir qui les en sépare est unique et circulaire comme le socle du pilier. A Beiteau-
court, le socle est circulaire aussi, mais les tailloirs suivent le tracé des chapiteaux et des sommiers. Une autre différence consiste dans l’égalité des colonnes de Berteaucourt ; à Guérande, en effet, les arcades n’ayant que deux voussures, et la nef étant voûtée d’ogives, des colonnettes de plus fort diamètre reçoivent la voussure inférieure des arcades et chaque retombée des voûtes ; de plus, chaque travée de voûte répondant à deux travées de collatéraux, les piliers simples sont ceux qui ne portent pas de retombée. L’alternance est ainsi justifiée, tandis que rien ne l’explique dans l’église de Berteaucourt, copiée sans doute, sinon sur celle de Guérande, du moins sur un modèle commun.
Peut-être les piliers les plus massifs de Berteaucourt répondaient-ils aux fermes de la charpente. Quoi qu’il en soit, ils constituent une économie dans la main d’œuvre, tandis que les piliers en faisceaux introduisent une variété agréable et des détails de petite échelle d’un excellent effet, qui marquent déjà une tendance vers le style gothique.
Les chapiteaux de ces petites colonnes sont ornés de sculptures variées; on y voit soit des guerriers combattant, comme à Saint-Georges de Boscherville et à Graville-Sainte-Honorine (1), soit de larges feuilles pleines, soit des godrons ornés, soit des entrelacs, quelques-uns formés de tiges de maïs tressées en réseau losangé et portant leurs épis. Du côté sud, les bases ont des griffes et leurs socles ne sont pas normaux aux chapiteaux.
Les chapiteaux des piliers cylindriques contrastent avec ceux des colonnes par leur simplicité et leur uniformité. Ils se composent d’une partie supérieure cylindrique rattachée à l’astragale et au fût par un cavet (fi g. 55 n° 5). L’angle de rencontre de ces deux parties est orné d’un onglet.
La sixième arcade de la nef du côté non restauré est murée jusqu’à la hauteur de deux mètres. Sur cette clôture s’élève une colonnette soutenant deux arcs en plein cintre surmontés d’un tympan percé d'un petit oculus. Le pilier qui sépare cette arcade de la partie occidentale de l’église, est accosté vers la nef d’une colonnette engagée un peu moins haute que le mur qui ferme l’arcade. A ce pilier répond un contrefort, à l’extérieur du bas-côté. Ces dispositions paraissent avoir répondu à l’ancienne division de l'église, dont les religieuses occupaient le chœur, le transept et deux travées de nef. Le mur qui fut construit en i6q3 entre cette partie et celle qui servait de paroisse aurait remplacé une clôture ajourée dont la colonnette adossée à un pilier serait Lin dernier reste. Le contrefort extérieur n’aurait eu d'autre fonction que de marquer cette division ; quant au remplage de la sixième arcade de la nef, il a dû servir à appuyer le dossier des stalles, concurremment avec un remplage semblable qui probablement existait dans la septième et dernière arcade. Ces remplages avaient une autre utilité, celle d’opposer un plein à la poussée des grandes arcades de la croisée ; ils sont à rapprocher de ceux qui existent à Notre-Dame d’Airaines et dont l’utilité est la même. L'abbatiale romane de Lobbes en Belgique, présente une disposition encore plus voisine de celle de Berteaucourt, mais le remplage y a quatre arcatures.
Les fenêtres sont toutes semblables et n’ont jamais été remaniées. Elles sont toutefois percées d’une façon très irrégulière, au nombre de sept comme les
(i) A Berteaucourt toutefois ce ne sont pas des cavaliers, mais des archers à pied.
SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE PICARDIE