‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picardeChapitre 167 sur 335 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

Pour comprendre quantité de monuments que nous a laissés le moyen àg’e, et surtout s’il s'agissait de les compléter en les restaurant, il serait nécessaire d’être initié à certains ordres d’idées communes alors, mais que l’interruption de la tradition nous a rendues tout-à-fait étrangères. D’ailleurs, les modifications que ces idées elles-mêmes ont subies à diverses époques demandent à être connues; si l’on ne veut s’exposer, dans une restauration par exemple, ou même dans une interprétation, à des anachronismes fâcheux. Donnons -en quelques idées, qui fassent voir que la représentation de certains sujets ne peut être étudiée d’une manière complète, si l’on y fait abstraction de leurs caractères chronologiques et locaux.

eprésentation des ames. — Dans le Ménoloeje çjrec1 de Basile II, on voit une âme fîgairée en manière de petite momie1, pour exprimer sans doute

I. Groupons toutefois certaines curiosités qui pourront être utiles pour mettre à profit ce grand recueil en fait d’usages civils ou au- Ires. Les éperons des cavaliers (f°lll et 209 r°.) sont une sorte de petit, dard; répondant ainsi au mot allemand Sporn, et à l'éperon d'un coq ou d'une galère. Les bêches sont des pelles de bois pointues, revêtues de fer à l'extrémité de la spatule. Leurs manches se terminent constamment par une petite traverse (potence) horizontale. On voit des couteaux pour les nettoyer, et les dégager de la terre qui s'y attacherait (f° 108 v°, 199 v°, 27 r°; etc.). On trouvait une charrue au f° 1 1 2 v°.

L'attirail des maçons est représenté au f° 27 v°, à propos de la tour de Babel; des barques et bateaux se trouveront aux fos 110 r° et v°, 102 v°. 221 r° et v°. Pour un puits (f° 126), au lieu de. poulie, la corde s’enroule sur un cylindre horizontal que portent deux montants, à la manière d’un rouleau d’essuie-main.

Pour le service de table, on aurait eu quantité de renseignements à prendre aux fos 34 r°, 36 r°, 60 v°, 1 19 r° et v°, 123 r°, 129 v°, 167 r°, 204 v°, 213 v°. Les torches y sont, toujours une espèce de longue corne où la flamme sort par l'extrémité la plus large (f° 138 r°, I 40, sqq.); comme dans

bien des bas-reliefs sur ivoire, des peintures sur verre et autres.

Le baptême est toujours donné par immersion, et dans une espèce de cuve (f° 167 v°, 186 v°, 189 v°, 190 r°) ; et le chrémeau y paraît plusieurs fois. Cf. D’Achery, Spicilcg., I. 111. (in-4°) p. 1 43.

2. Ce recueil (de la lin du x° siècle), une des plus curieuses galeries de miniatures que nous ait laissées l'art byzantin (Cf. d’Agincourt, t. Il, p. &3; Peint, pl. 31), contient, tout incomplet qu’il est, quatre cent trente scènes de martyres, vues de basiliques et de palais, de monastères, etc. Il en a été donné une édition à Rome vers le milieu du siècle dernier; mais des copies [irises, depuis lors sur le vrai modèle, en donnent une idée bien plus haute encore.

3. Quand je dis une petite momie, je pourrais dire indistinctement un enfant enveloppé de bandelettes, ou un corps enseveli; car la sépulture de saint Ephrem (d'Agincourt, Peint., pl. 82), dans un tableau grec du xe siècle, et la résurrection de Lazare peinte par Giovanni Angclico, montrent le cadavre enveloppé de linges qui se croisent à la manière des bandelettes sur les momies égyptiennes. Dans le même tableau un ange porte au ciel lame du saint, figurée de la même façon. Sur le sceau d'un évêque de Carthage (vn° siècle) publié par Miinlcr, l'enfant Jésus parai! emmaillotlé de même manière; et l'art ecclésiastique de la Grèce n’y manque presque jamais. Cf. Caractérise des SS., p. 133, 463, 740.

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

sa séparation d'avec le corps causée par le trépas. Cette représentation, qui se retrouvait sur les portes de Sain t-Paul-à-Rome (hors des murs), et qui reparaît encore au xvc siècle dans le mausolée du cardinal d’Alençon*, semble être le plus ancien, et d'origine byzantine. Dans l’Occident, elle reçut plusieurs modifications sous la main des artistes latins, chez lesquels l’âme apparaît fréquemment avec la forme d’une demi-fig’ure où la partie supérieure seule est développée. Et s’il est permis ici de chercher les raisons de cette singularité, voici quelques-unes des causes qui ont pu concourir à y donner lieu. Soit dans l’Orient, soit dans l’Occident, Dieu et les Anges se voient souvent peints à mi-corps; à quoi les nuages qui enveloppaient ces figures ont pu d’abord donner occasion. En outre, toute idée de la vie purement matérielle était ainsi à peu près supprimée2; conformément à une pensée dont les Paterniens avaient abusé en l’outrant3, mais qui, prise sobremeut, se retrouve soit dans nos lêtes ailées des Anges, soit même jusqu’à un certain point dans les bustes et dans les statues en gaîne de l’antiquité. Par suite de cette idée, on a voulu dans la représentation des purs esprits, et même des corps glorifiés ou des âmes séparées de leur corps, sinon retrancher, du moins masquer tout ce qui tient de plus près à la terre et à la vie terrestre''. Ce mysticisme ne s’était pas encore développé chez les artistes de la primitive Eglise; car les anges introduits dans les compositions dès le ive siècle, étaient représentés sous la forme d’un jeune homme; quelquefois les pieds nus, quelquefois chaussés du cothurne, les ailes déployées, entièrement vêtus de blanc, ou portant un manteau blanc et une tunique bleue8. L’idéalisme du moyen âg’e ne trouve point ces formes assez immatérielles. Ainsi, au xiv° siècle, Pierre Cavallini termine en une frange de nuages la robe de ses ang’es, à partir du genou6; et les miniatures de la même époque reproduisent ce type avec affection. Egalement dans le tableau de la cour céleste au dernier jour, par Jean de Fiésole, pas un pied ne s’aperçoit sous tant de robes d’anges, de moines, etc.; de même Ghiberti fait voltiger en une longue queue le bas de ses vêtements d’Anges7. Système sans doute, et qui, adopté comme type absolu, ramènerait l’art au schématique de Byzance8; mais bien préférable, s’il fallait opter, à cet autre système qui fait des esprits célestes autant île <paivop.7)p^£ç classiques, en fendant exactement leurs robes, quelquefois de part et d’autre, jusqu’à la naissance de la cuisse, pour l’amour du nu.

époque, nous montre des âmes représentées

chose d’indéfini ; et que l'on pourrait comparer à la forme de transition du têtard, attendant son développement ultérieur pour devenir batracien complet.

5. Gregor. Nazianz., orat. xxiu sub princip. Cf. Emerie David, Discours historique sur lu peinture.

6. D'Agincourl , Peint., pl, 125. Cf. pl. 102 (Giunta?), pl. 154.

7. Cela se retrouve souvent dans la partie la plus moderne du psautier historié de la Bibliothèque royale (suppl. latin. 1 194).

8. Je ne prétends point blâmer l’ensemble de l’art. byzantin d’une manière aussi rigoureuse que l’ont fait plusieurs critiques, habiles du reste. Mais il est certain que I abus de la forme consacrée y est poussé souvent jusqu a la pétrification; moins pourtant que ne l’affirment certains enquêteurs. On y reconnaît cent fois que ce malheureux peuple était en quelque façon poussé à la forme servile, dépouillée de fonds ; à la lettre, privée de l'esprit. Comme sises erreurs sur 1 Esprit-Saint l'eussent condamné a manquer d (une dans les arts en même temps que dans la vie.

MINIATURE AU MOYEN AGE

(peut-être comme signe d’innocence) en forme de petit enfant, dont le corps, depuis la poitrine, se termine en cône allongé comme une queue de lézard, alin sans doute d’annoncer leur séparation d’avec la partie inférieure de l’être humain; mais ce symbole n’est pas commun1, et pourrait avoir été le produit local d’une école isolée qui aurait trouvé peu de retentissement. Aussi ne l’ai-je gmère rencontré, si mes souvenirs ne me trompent pas; quoique j’eusse reproduit cette miniature dans les Annales de philosophie chrétienne.

eaucoup plus fréquente, à partir du xifi siècle, est la forme d’une figurine nue, assez souvent représentée de profil, pour ne point offenser l'imagination du spectateur trop susceptible 2.

La forme de colombe, ou même d’aigle s’élançant vers le ciel, n’a rien qui puisse embarrasser 3; mais un globe translucide, quelquefois lumineux, pourvu d’yeux, c’est ce qui n’a d’explication que dans les idées platoniques décernant à la forme sphérique une prééminence décidée sur toute autre4. Idée consacrée par les légendes 5; car la liaison étroite et l’influence réciproque des légendes et des peintures, est un point extrêmement important de l’histoire du symbolisme, ainsi que l’a fort bien compris M. Zappert, qui paraissait en mesure de jeter un grand jour sur cette matière. Mais, depuis que j’écrivais ces lig'nes, le sujet a été repris sous œuvre avec maints détails par M. le comte de Saint- Laurent {Guide de Fart chrétien, t. III, p. 327, svv.).

L’Église et la Synagogue. Dans la notice de Notre-Dame de Trêves, publiée vers 1839 en Allemagne, M. le chanoine J. -G. Müller (élevé ensuite à l’épiscopat) décrivait les sculptures aujourd’hui mutilées qui décoraient le portail de cette église, et s'efforcait d’en compléter la restauration idéale par la comparaison de ces statues avec celles qui existent à Fribourg en Brisgau, et à Strasbourg. Il eût pu citer encore un vitrail de Bourg’es6, et de Chartres entre autres; mais surtout plusieurs miniatures, et particulièrement YHortus deliciarum. Là, comme à Bourges, c’est au pied de la croix que se fait cette séparation entre l’ancien peuple de Dieu et le nouveau. La figure symbolique de l’Église y est représentée non pas debout comme dans le vitrail dont je parle, mais portée triomphalement sur un animal à quatre têtes qui rappellent les symboles évangéliques. D’une main, elle tient un étendard flottant en signe de victoire, et de l’autre elle reçoit dans un calice le sang qui coule du cœur entr’ouvert de Jésus-Christ7. En face, l’aveugle Synagogue est montée sur un àne (probablement en signe d’ignominie), les yeux couverts d’un voile. Son étendard lui échappe, et tombe

1. M. /appert (op. cit.) en a donné un exemple représentant la mort de la sainte Vierge.

2. De <] uelque manière qu’on la trouve représentée du reste, on peut y appliquer la remarque faite par d’Agincourl, t. II, p. 71, Peint., pl. Et!).

3. Cf. Grimoüard de Saint-Laurent, Guide de l'art chrétien, t. III, p. 330-339.

i. Les Origénistes voulaient que les corps même prissent

la forme sphérique dans leur état glorieux; toujours, probablement pour l’honneur du Timée de Platon !

o. /appert, notes au n° xi.

Page 1