Le symbolisme du moyen âge commençait à peine à
être bien étudié lorsque ces lignes s’imprimaient dans les Annales de philosophie chrétienne. Les Vitraux de Bourges et la première série de nos Mélanges (t. II, p. 30, svv.) nous ont donné l’occasion de traiter plus abondamment les diverses personnifications de l’Eglise et de la Synagogue. Il reste néanmoins encore plusieurs aperçus à développer avant que le dernier mot soit dit sur cette question qui embrasse une dizaine de siècles dans l'histoire de l’art. Vienne donc celui qui couronnera l’édifice.
7. J’en ai répété l’indication partielle dans le IIe volume des Nouveaux Mélanges ( Ivoires , miniatures, émaux), p. 123- 127, et p. 29,31.
104 MÉLANGES d’aKCHÉOLOGIE.
renversé sur la monture. D’une main elle tient une victime, et de l’autre le couteau du sacrifice.
L’examen des espèces de variations exécutées sur un même thème par les artistes du moyen âge, pourrait conduire à reconnaître ce qu’il y avait de primitif et de fondamental dans les symboles; et, combiné avec l’étude des monuments écrits1, il servirait souvent à reconnaître la source et même le sol où il a été puisé d’abord. Ainsi parviendrait-on peutêtre à constater, avec la localité ou l’influence des diverses écoles, le mode de propagation suivi par leurs enseignements. Le type, par exemple, dont nous nous occupons, paraît avoir été affectionné chez les populations riveraines du Rhin. Tantôt la Synagogue est couronnée d’un diadème tombant, sans manteau, avec un sceptre ou une bannière brisée, ainsi qu’à Bourges; portant les tables de la loi renversées, etc.; pour montrer qu’elle a perdu, avec l’intelligence de la révélation divine, ses titres à la souveraineté. Tantôt elle conserve la couronne et les autres insignes de la royauté, comme souvenir de la vocation qui l’a faite précurseur du Messie, et confidente des secrets du Ciel dans l’ancien monde. Alors elle apparaît plutôt comme introductrice à la loi nouvelle; et son infidélité s’efface presque entièrement flans la pensée de l’artiste, pour ne laisser place qu’à ses titres d’autrefois. Mais il doit me suffire d'avoir touché ce sujet en passant. Tout récemment M. Rohault de Fleury a publié (Tours, 1874, chez Marne) sur les représentations des scènes évangéliques une espèce de musée rétrospectif qui ne permettra plus d’excuse aux tâtonnements chez nos successeurs. Il est vrai que, dans sa belle collection, l’histoire prime le symbolisme de beaucoup, mais je ne lui en adresse nul reproche; les vues symboliques étant difficilement appréciables à l’homme du monde, qui n’a guère le loisir de comparer l’enseignement des SS. Pères pour s’y former un choix bien mûri.
Annonciation. Les plus anciennes représentations de l’annonciation peignent la sainte Vierge assise, et s’occupant d’un travail manuel2; ou debout près d’une fontaine, au moment ou l’archange se présente devant elle. Cette dernière composition de la scène, empruntée aux évangiles apocryphes3, a guidé le peintre de l’évangéliaire syriaque du vT siècle qui est à la bibliothèque Laurentienne; de même quelle avait présidé à F exécution d’un ancien tableau dans l’église de Nazareth4. M. Zappert tient pour type byzantin la représentation de la Vierge occupée à filer en ce moment; du moins ne connaît-il aucune représentation originale de l’Europe latine, où la quenouille se voie entre les mains de Marie.
1. Ces vues sur l'étude des monuments n'ont pas échappé à la sagacité de M. Zappert, et je me plais à les lui rapporter presque toutes, comme à mon guide. Une (elle comparaison aurait pour résultat de faire voir que la prédication et les écrits des docteurs ont eu beaucoup plus de part (pie l’imagination des artistes dans ces diverses modifications données aux sujets sacrés.
2. Voyez d’anciennes mosaïques, par exemple celle du ve siècle à Sainte-Marie-Majeure. — Anastase, Vit. pontifie., ed. Bianchini, t. 111, p. 125. — Ciampini, Y et. monirn., i, 200. — D’Agincourt, Peint., pl. 16. — Griinoüard de Saint-Laurent, Guide de l’art chrétien, t. IV, p. 101, svv.
3. Cf. Protevangel. Jacobi minoris, cap. xi-xn (ed. Thilo, p. 212-210). — Evangel. de Nativit. Mariæ, cap. IX (Thilo, p. 336, sq.) — Trombelli, de Vitu... B. Mariæ V., t. Il, p. 107, sq. — D’Agincourt, Peinture, Ie P., pl. 50. — Kugler, Kl. Schriften zur Kunst Geschichte , t. I, p. 7, 33.
Le fil que manie la Sainte Vierge est souvent écarlate (c occinum). Cf. C. Cavedoni, Mernorie di religione... (Modena,
Sérié IIa, t. XIV, p. 331 ; 334, sg. ; 346). — Griinoüard de Saint-Laurent, Guide de l'art chrétien, t. VI, p. 3 46, sv.
4. Pliocas, de Lacis sanctis , cap. x. Cf. Acta SS. Mail, I. Il, p. îv. Le texte grec a été publié dans la Byzantine de Venise, à la suite de J. Malalas. Voyez le catalogue de la bibliothèque Laurentienne (Biscioni, Catalogus codic. oriental., t. I, p. 44, etc.; et tal». v). Les portes de bronze de la cathédrale de Bénévent (Ciampini, t. Il, p. 26) rappellent cette même légende (xn° siècle). Ciampini s’élève à ce propos contre la présomption des artistes (orientaux) qui se sont permis d’arranger ainsi le récit de l’Ecriture d’après des données purement humaines; mais connaissait-il les apocryphes, ou ne les méprisait-il pas trop? Car si Horace vante le « Nil admirari », ce n’est pas à dire qu'il n’y ait beaucoup de bon dans le « Nil contemnerc > .
On trouve chez Bottari (Borna sotterranea, pl. clxxvi, t. III) une Annonciation fort ancienne, où la mise en scène semble avoir voulu dérouter le spectateur qui n'aurait pas été chrétien.
MINIATURE AU MOYEN AGE
armi nous, du vic siècle au x°, la sainte Vierge est debout et le plus souvent les mains élevées vers le ciel2. Ce n’est gmère qu’au xne siècle qu’on aperçoit derrière elle un prie- Dieu ou un pupitre, avec un livre ouvert. Elle semble alors quitter sa prière, où elle a été surprise par la venue de l’ange. Cette occupation parut aux artistes occidentaux plus convenable que des travaux domestiques3, en dépit des apocryphes; bien qu’alors les communications entre Byzance et Rome eussent pu rendre plus abordable la connaissance de ces sources quelconques.
Vers le xivc siècle, le mysticisme compose la scène d’un mélange de symbolisme et d’historique. Au lieu de poser le livre (psautier) sur le prie-Dieu, on le place entre les mains de la Vierge qui l’appuie sur son sein en signe de méditation. C’est tout au plus à la fin du xme siècle que le lis entre comme partie obligée dans ce tableau4; quoique le lis, comme symbole de la chasteté, pour les deux sexes, fût généralement adopté par les artistes dès le xnc siècle. Ainsi un vitrail de celte époque, à Saint-Denis (publié par M. de Lasteyrie), où le lis paraît dans l’adoration des magies, pourrait bien n’avoir reçu cet accessoire que par une réparation postérieure. Pour ce qui est du lis placé entre les mains de l’ange (au lieu de la baguette de héraut, usitée jusque-là, et qu’on retrouve encore au xv° siècle) il semble que celte représentation ne soit pas antérieure à la seconde partie du xve. Les trois lis, dont le nombre a été assez exactement conservé dans les monuments, pourraient bien y être un symbole de la Trinité qui intervient pour ce grand mystère. Mais il se peut que S. Bernard n’y soit pas étranger, puisqu’il semble en suggérer ou en consacrer l’usage, en donnant les trois lis comme expression d’une vertu parfaite ou même de I Incarnation
Mais le triomphe de la Mère de Dieu dans la peinture, c’est l’époque qui s’écoule entre Giotto et Raphaël. Avec Giolto, Marie revêt la majesté d’une reine et toute la beauté accessible au pinceau. Non pas que le culte de la sainte Vierge ait innové à cette époque. Saint Cyrille d’Alexandrie avait dit, bien avant saint Bernard, tout ce qu’il est possible de dire à son honneur sans la confondre avec Dieu 6; et les tendres effusions de saint Hildephonse étaient bien antérieures à l’àg’e de la galanterie chevaleresque. D’ailleurs la coutume de représenter la Mère de Dieu en reine, remonte pour le moins au ixe siècle7; mais ici c’est comme un concert unanime d’enthousiasme et d'amour. Ce n’est
\. Par exemple sur les portes de bronze d'Hildesheiin (1015) et la Verrière d’Heimersheim (fin du xn° siècle). Cf. Millier, Beitræge ; et dans YHortus deliciarum.