VOL IV. PL IV
SAINT VENANCE FORTUNAT, ÉVÊQUE DE POITIERS, ÉCRIVANT LA VIE DE SAINTE RADEGONDE
D'après un manuscrit poitevin du xic siècle, à la bibliothèque de Poitiers.
MINIATURE AU MOYEN AGE
églises ou monastères. De son temps, disent les bénédictins de saint Maur, la dévotion consistait à démolir lés églises pour les remplacer par d’autres construites selon la nouvelle mode. Cette ardeur à rebâtir s'explique depuis une cinquantaine d’années par un ou deux textes qui ont fait croire à la frayeur universelle qu’avait causée l’attente de la fin du monde en l’an mille. Ne troublons pas la joie de ceux qui exploitent ce mince témoignage, mais prenons la liberté de ne pas nous mettre à leur suite. Cf. supra, t. I, p. 186, note 3.
Sur la miniature vers ce temps-là, on peut consulter, outre les grands ouvrages indiqués précédemment, M. Scbnaase, Geschichte d. bildenden Künste, t. Y ( Mi ttelal ter, t. III), p. 626, svv. — YVaagen, passim. — Revue archéologique, IIe année (1845), p. 92-96.
Pour ne pas laisser uniquement le lecteur sur des données si générales qu’elles risqueraient de répandre beaucoup de vag’ue chez plusieurs esprits inexpérimentés, donnons en couleurs, et avec fac-similé très-présentable, deux pages (Planches IV et V) d’un manuscrit poitevin, qui indiquent la transition entre le xi° siècle et 1c xne dans nos provinces. Ce n’est pas œuvre exécutée pour haut baron ou roi vivant, mais pour une sainte chère au Poitou depuis l’âge mérovingien. Il s’agit d’une compilation biographique (saint Fortunat, saint Grégoire de Tours, etc.) en l’honneur de sainte Radegonde, et qui a déjà été utilisée en partie dans les Annales d’Aquitaine de J. Bouchet. J’en dois l’indication et diverses copies a M. de Longuemar, soit pour lettres ornées, soit pour miniatures entières. L’un de ces feuillets historiés a déjà paru précédemment, réduit au seul trait, et de copie un peu lourde (ci-dessus, p. 153). Celui où saint Venance Fortunat rédige la vie de notre sainte reine (pl. IY) semble antérieur aussi à la miniature ou paraît sainte Radegonde sur un trône sans dossier (pl. V). I! reste encore dans ce livre dix-neuf feuillets peints en page pleine, ou peu s’en faut. Poitiers ne pourra donc pas dire qu’on lui ait fauché sa moisson. Je lui laisse plutôt matière à se piquer d’honneur pour mener à bonne fin ce qui n’est ici qu’entamé ou indiqué modestement. Ne publiât-on que le trait (même réduit) des autres peintures, il y aurait fort à gagmer pour nos études sur le moyen âge et b hagiographie. Ce qui s’y trouve même d’outrag’edes ans peut éclairer la technique d’un ancien scriptorium : or appliqué parfois sur du vert, et tantôt pâle, tantôt foncé; usage fréquent du brun rouge, même pour esquisser les chairs; bandes parallèles de divers tons pour éviter un fond trop monotone, etc. Aussi n’avons-nous pas souffert que la chromolithographie dissimulât outre mesure l’injure des temps.
Les travailleurs ou travailleuses employés à ce livre n’y sont désignés en aucune manière, mais il semble bien que cela ait dû être exécuté dans le couvent même fondé par sainte Radegonde, et qui subsista jusqu’à la grande révolution si peu soucieuse de la vieille France. Aussi pourrait-on lui appliquer (en sens inverse, comme sanction positive ou négative) le précepte biblique : « Honora patrem Luum et matrem tuam, ut sis longævus « super terram. »
Ce qui montre que le sommeil apparent de l’art à cet instant du moyen âge n’était vraiment qu’une reprise d’haleine, c’est que, vers la moitié du xii° siècle (1150 — 1250), il se fait tout d’un coup une sorte de puissante révolution. L’imagination s’éveille avec un élan passionné. Les visages se développent, les traits se prononcent, le dessin acquiert delà
sempiternel texte de Glaber Radulphus qu’on nous ressasse t-on aujourd’hui à ne plus servir cette vieille ritournelle,
abusivement, comme definitif ou péremptoire, en disent même en des recueils qui ne se piquent nullement de glori-
assez pour faire entendre que cette appréhension de la fin fier ni d’excuser les âges de foi. Cf. Revue critique, avril du monde n’était point du tout universelle. Aussi commence- 1873, p. 203.
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MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
précision et de la fermeté, le coloris tente des effets de lumière. On reconnaît que quelque chose prend pied; ou plutôt que l’art se détend, parce qu’il s’appuie désormais sur une société assise. L’emploi du costume contemporain passe décidément dans les représentations artistiques. Plus habiles en peinture, les imagiers donnent moins de prix aux encadrements calligraphiques ; aussi les initiales commencent à n’être guère que des cadres pour de petits tableaux. Plus capables de vérité, ils abandonnent les fantaisies bizarres; et au xm° siècle, les ornements empruntés au règme végétal prennent delà prépondérance sur tous les autres. Les sujets de chevalerie, de chasse, d’histoire naturelle (Aristote par exemple) conduisent à l’étude de la nature, et à l’imitation des objets réels. Cependant on ne tombe point pour cela dans le matériel. L'imagination embrasse de plus en plus, comme un immense thème, les sujets dramatiques et merveilleux de l’Apocalyse1, si bien d’accord avec la tendance mystique et emblématique du moyen âg’e.
i pas, certes, qu’il ne reste plus rien à faire. Les extrémités sont trop petites, les membres grêles; les yeux, encore tout grands ouverts, poussent la prunelle fortement en dehors. Dans les visages vus de face, il est très-fréquent, durant tout le xn° siècle, de voir la pointe et les ailes du nez représentées par trois demi-cercles à peu près égaux. Les pommettes sont larges et saillantes, la bouche étroite, etc.2. Mais enfin, le costume ancien qui disparaît, la naïveté qui se manifeste dans l’expression, indiquent un tout autre monde que l’antique. Et pourtant la ligme ondoyante se montre, le dessin se perfectionne, et la grâce s’empare déjà de la peinture, avant que l’architecture ait pu la réaliser. D’ailleurs, chose remarquable pour apprécier le progrès, si l’on aperçoit encore dans l’emploi des couleurs l’ancienne manière d 'enluminer, la sûreté de la main est déjà telle que l’on ne distingue nulle trace d’esquisse. La g’ouache prend du corps; les ombres encore étroites sont traitées avec soin. L’école byzantine s’y peut reconnaître à la hardiesse de l’empâtement, à l’imitation des motifs antiques de draperie, à la reproduction des sujets transmis par l’ancien art chrétien; et à l’adoption de l’or pour les fonds, où il se maintient longtemps à partir de cette époque, parmi les Occidentaux.
Les Pays-Bas, vers le xm° siècle, noble époque pour les princes et les seigneurs flamands, percent dans les arts comme une nation de première ligne. Quelques miniatures flamandes de ce moment annoncent, par le clair-obscur et le dessin de l’ornementation, un travail de maître. L’Angleterre, restée en arrière au commencement de cette période, ne participe au mouvementque durant lexiu0 siècle. L’Italie atteint le premier rang (à Rome surtout) parmi les peuples occidentaux, dès le xne siècle; et ses sculpteurs se montrent habiles en plus d’une occasion3 * S.. Néanmoins on y retrouve encore les proportions courtes, les figures écrasées et lourdes qui caractérisent généralement les productions artistiques italiennes du moyen