Si quis vcro de civibus urbis aut rusticis de ruralibus
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
toujours en action, sont aussitôt soulagées dans l’immense hospice, largement doté par la munificence épiscopale, où tous sont reçus et choyés sans distinction de religion, et de nationalité1. Signalons enfînà Mérida le concours de trafiquants grecs venus pour échanger contre l’or ou les denrées du pays les précieuses marchandises de l’Orient2 ; de médecins de la même nation qu’y attire l’appât d’une riche clientèle3; de moines africains espérant y trouver la paix et la sécurité bannies de leur patrie4. Bref, de tous les représentants de l’ancienne civilisation, les avocats seuls ne fig’urent pas dans le récit de l’historien qui nous sert de guide, sans doute parce que les saints évêques dont il écrivait la vie se tenaient soigneusement en dehors de toute chicane et de tout procès. Mais qu’on se rassure : l’Espagne gothique, et Mérida par conséquent, ont eu des avocats aussi bien que des médecins. Les premiers y foisonnaient même à tel point que le code wisigoth autorise le juge à réduire la multitude de ceux qui se pressaient autour des clients, pour garantir la paix de l’audience contre d’assourdissantes et tumultueuses clameurs5.
Ce tableau de Mérida au vic siècle, tracé d’après un écrivain contemporain, n’offre rien, ce me semble, qui trahisse la barbarie ou même une décadence quelque peu sensible. Or, ce qui est vrai de cette ville, l’était à plus forte raison de celles, en si grand nombre dans la Péninsule, qui n’eurent point à subir les rudes et multiples épreuves par lesquelles passa la riche capitale des Lusitaniens.
ad atrium (palais épiscopal) ob necessitatem accessisset, et, liquorem vini, olei, vel mollis a dispensantibus poposcisset, et vas parvulum in quo levaret exhibuisset, vir sanctus.... mox ipsum vasculum confringi, et ut majus deferret præcipiebat... Tanta illi cura erat pro omnium ærumnis miserorum, ut — duo millia solidos dederit, a quibus mox ut aliquis urgente necessitate adveniret, facta cautione, quautos vellet, absque aliqua mora... acciperet, suisque angustiis consuleret. Id., ibid., c. ix, n. 24. » Voir aussi le passage cité plus haut (p. 221, not. 5).
1. Deinde Xenodochium fabricavit, magnis patrimoniis ditavit, constitutisque ministris vel medicis, peregrinorum et ægrotantium usibus deservire præcepit; taleque præceptum dédit, ut cunctæ urbis ambitum medici indesinenter percurrentes, quemeumque servum, seu liberum, christianum, seu judæum reperissent ægrum, uluis suis gestantes ad Xenodochium déferrent. Straminibus quoque lectulis itidem præparatis , eumdem infirmum ibidem superponentes, cibos delicatos et nitidos eo usque præparantes, quousque, cum Deo, ægroto ipsi salutem pristinam reformarent — llis beneficiis adjiciens majora, præcepit medicis.... ut ex omnibus eximiis... ex omni patrimonio ecclesiæ in atrium ( palais épiscopal) inlatis, medietatem acciperent et eisdem infirmis déferrent. Id., ibid., c. îx.
2. « Accidit, die quadam, de regione qua ipse oriundus extiterat, negotiatores græcos in navibus de Orientis partibus advenisse, atquc Hispaniæ littora contigisse. Clinique in Emeritensem civitatem pervenissent , etc., etc. » Paul Emerit, c. v, n. 12. — 11 est très-permis de croire que Mérida s’approvisionnait par cette voie , des soieries dont on la voit si abondamment pourvue à la même époque: <> Non tantum fratribus et amicis, quam et servis ipsis ecclesiæ se muneribus largum , ultra quam credi potest, præbebat. Ita nimirum temporibus ejus ditati sunt ut in die sanctissimo Paschæ cum ad ecclesiam procederet [episco-pus] , pueri plurimi elamides holosericas
induentes corameo incederent. » Id., ibid., c. ix, n. 24.
3. « Referunt mufti sanctum virum, nomine Paulum, natione Græcum, arte medicum, de Orientis partibus in Emeritensem urbem advenisse...; et qui peregrinus nihilque habens advenerat, factus est cunctis potentibus potentior. » Id., ibid., c. iv, n. 9 et 1 1.
4. kl., ibid., c. ni, 7. L’abbé Nunctus, dont il est ici question, émigiait à Mérida vers le même temps que son compatriote S. Douât avec ses moines cherchait aussi un asile en Espagne, et très-probablement pour la même cause. Or saint Hildephonse n'en n'assigne pas d’autres à la fuite de saint Donat que les troubles ou insurrections dont l’Afrique romaine était alors le théâtre, et que Jean de Valclara signale sous les années 570, 57 1. Cf. Ildef. Tolet., Suppl, ad Catal. VV. lllustr., c. iv; Esp. Sagr., t. V; et Joann. Biclar., Chron., ibid., t, VI, p. 376, 377.
5. Si pars adversariorum litigatores una plures habeat, et alia pauciores, judicantis inter eos erit electio... quia
omnes ad causam dicendam consurgere non debebunt
ut nulla pars multorum intentione aut clamore turbetur. For. Judic., Il, fit. II, 1. 3. — Ces litigatores ou adscrtores, comme on les appelle ailleurs (ibid., 1. c. tit. II, 1. III), de la première période du haut moyen-âge, se perpétuent dans la seconde (712-1200), sous le nom singulièrement significatif de voceros (cf. les Voceri de la Corse), que beaucoup d’entre eux tenaient à justifier, car la rage de parler les poussait à plaider sans titre légal qui légitimât leur intervention, c’està-dire sans pouvoirs écrits et signés du client qu'ils prétendaient représenter (Cf. For. Jud., II, III, 3); c’est du moins ce dont on se plaignait en Portugal au xnc siècle : « Prohibemus omnes hujusmodi qui se faciunt vozarios làlsos, et non habent cartam. Per taies enim omnis terra perdita est. » Fueros de Thomar (a. 1174), reproduits par les fueros postérieurs de Zezere, d’Ourem, de Pombal et de Torres- Novas. Cf. Monum. Portug. Hist. (Leges et consuetudines), pp. 400, 402, 404, 420, 478.
ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE
Les campagnes participaient, comme les villes, à ce renouveau de prospérité. Énergiquement protégé par la loi dans sa personne et dans ses biens1, l’ouvrier des champs, quelle que fût d’ailleurs sa condition, client libre2, colon plus ou moins attaché à la glèbe, ou esclave, se livrait activement aux travaux les plus variés. La culture des céréales , de la vigne, de l’olivier, des arbres fruitiers de toute espèce, s’associait dans l'Espagne du vic siècle et des suivants, à l’exploitation des forêts, à l’élevag*e du bétail, à l’éducation des abeilles 3. La pêche fluviale était si largement pratiquée par les riverains, que le législateur dut intervenir pour protéger la navigation que leurs empiétements sur le lit des fleuves menaçaient d’interrompre4. Les eaux sagement aménagées mettaient en mouvement de nombreux moulins, ou étaient distribuées par des canaux d’irrigation sur tous les points du territoire que la sécheresse du climat aurait, sans cette précaution, condamnés à une perpétuelle stérilité5. Les routes, défendues, comme le lit des fleuves, contre l’avidité des riverains ouvraient une libre circulation aux voyageurs et aux marchandises6. Tout ceci nous explique un fait assez étrange à première vue, la disparition sous les rois wisigoths de ces bandes de Bag’audes que la misère et le désespoir avaient multipliées en Espagne et dans les Gaules aux derniers jours de l’Empire. Il nous aide aussi à comprendre par quels moyens l’Espagne gothique s’éleva à un tel degré de prospérité, accumula tant de richesses qu’il fallut aux pillards musulmans du vme siècle près de vingt années pour la ruiner complètement7.
La vie littéraire, que les désordres et les malheurs de l’invasion avaient singulièrement alanguie, reprend, elle aussi, toute son activité et sa vigueur sous l’influence de l’Égdise espagnole, dès que la tranquillité commence à se rétablir en Espagne. Evêques et moines, étrangers et regmicoles concourent avec une ardeur égale à cette restauration des lettres et des sciences. Ils n’attendent même pas pour se mettre à l’oeuvre que les races diverses qui se partagent le pays se soient fondues dans l’unité d’une même foi et d’un même gouvernement.
1. « Qui in itinere vel in opéré rustico constituto aliquid violenter intulerit aut abstulerit, ubi ex hoc judici fuerit interpellatum, illc qui abstulerit quadruplum restituât. » For. Jud., 1. VIII, lit. i, I. 12.
2. Sur les clients libres et les concessions de terre qui leur étaient faites au temps des rois wisigoths. Cf. ibid., lib. Y, tit. m.
3. Cf. ibid., lib. VIII, tit. iii-vi. Les lois renfermées sous les titres précités, et destinées à protéger ces industries agricoles, en constatent, par cela même l’existence.
4. Ibid., lib. VIII, tit. iv, I. 20. Dans le texte de cette loi, je propose de lire rates au lieu de relia, bien que cette dernière leçon, défectueuse à mon avis, soit très-ancienne.
3. « Si quis molina violenter fregerit, quod fregit infra viginti dies reparare cogatur, et insuper viginti solidos com-
pellatur exsolvere Eadem et de stagnis quæ sunt circa
molina et conclusionibus aquarum præcipimus custodiri. » Ibid., 1. 30. — « Multarum terrarum situs qui indiget pluviis, foveri aquis studetur inriguis, cujus terræ ita expcrimentum tenetur, ut si defecerit aquarum solitus usus, desperetur confisus ex fruge proventus. Proinde ubi majores aquæ sunt, si quis furtive aut malitiose aquam ex decursi-
bus subtraxerit alienis, per quatuor horarum spatium det. solidum unum. Ubi autem sunt minores derivationes aquarum, per quatuor horas exsolvat. tremissem unum. Aqua vero quantis horis alibi dilapsa convincitur, tantis ad inrigandum, competenti tempore, domino reformetur. » Ibid., 1.31.