‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picardeChapitre 228 sur 335 · S. Valerii opp., n. 45, p. 403, sqq · texte numérisé non relu

S. Valerii opp., n. 45, p. 403, sqq

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MÉLANGES ü’ ARCHÉOLOGIE.

qu’étaient dues ces reproductions compendieuses où, par économie de parchemin, les citations intercalées tout au long* dans le texte original étaient supprimées et remplacées par de simples renvois inscrits en marg*e1. Peut-être aussi ne devons-nous voir là que le fait d’un copiste épiscopal ou monastique pressé de finir sa tâche, et jug*eant inutile la transcription de long*s passages empruntés à des livres possédés par ses patrons ou ses supérieurs, et auxquels ceux-ci pouvaient recourir à volonté.

De l’exécution matérielle des livres que renfermaient les bibliothèques hispano-gothiques à la méthode adoptée et aux règles suivies dans leur composition par les auteurs qui les livraient au public, il n’y a qu’un pas qu’il nous est facile de franchir grâce à ces auteurs dont plusieurs, nous ouvrant eux-mêmes leur cabinet de travail, permettent de les y voir à l’œuvre.

Voici d’abord saint Braulion, cet évêque de Saragosse qui nous est déjà si connu. Sur les instances de l’évêque Jean son frère aîné et son maître, il s’est chargé d’écrire la vie de saint Émilien (san Millan). Il ne s’agit pas ici d’un travail de longue haleine ni d’une œuvre de grande importance, mais d’une courte notice destinée à être lue publiquement, chaque année, au peuple réuni dans l’église pour y célébrer la fête du saint2. Braulion n’en prend pas moins les précautions les plus minutieuses, et les plus sûrs moyens pour arriver au vrai et ne rien affirmer en dehors des faits réels. Il se met en quête d’informations auprès de ceux qui ont connu personnellement les actions du saint personnage dont il va devenir l’historien, ou qui ont vu s’accomplir les miracles qu’on lui attribue. Mais des témoignages donnés de vive voix, que la mémoire peut à l’heure voulue ne pas rendre tels qu’elle les a reçues, ne lui suffisent pas. Il les veut consignés par écrit et, pour plus de sûreté, il les puise à quatre sources différentes3. Au moment où il va rédiger d’après ces documents la notice impatiemment attendue, le manuscrit qui les renferme ne se trouve plus et échappe à toutes les recherches. Braulion alors suspend son travail, pour ne le reprendre que longtemps après, lorsque le manuscrit égaré retombe par hasard entre ses mains, et qu’il peut ainsi composer et dicter à son secrétaire un récit entièrement conforme aux pièces écrites qu’il a sous les yeux4. Il exige en outre qu’avant de rendre son œuvre publique, le destinataire la soumette à l’examen de ceux des quatre témoins encore survivants dont il a reçu les informations, afin que cette révision critique soit pour son récit une nouvelle et dernière garantie de parfaite exactitude quant aux faits et quant aux noms5. Il est difficile, on l’avouera, de porter plus loin l’amour de la vérité et le respect pour ses lecteurs.

Saint Julien de Tolède, traitant dans son Prognosticon un sujet historico-dog*matique de

1 . Il est question d’un ms. de ce genre dans la quatorzième lettre de S. Braulion. J’en ai parlé précédemment.

2. « Libellum de ejusdem sancti ( Emiliani ) vita brevem conscripsi, ut possit in missæ ejus celebritate quantocius legi. » S. Braul. Epist. ad Fronim., n. 2 ( Patrol. , t. LXXX, col. 701).

3. « Tempore... Domini mei et germani majoris natu, communis et sanctæ vitæ, doctrinæque institutoris Joannis episcopi, tam ejus jussis quani tuis obediens præceptis, inten-

deram juxta fidem notitiæ quam sub testificatione Cithonati abbatis venerabilis, Sofronii et Gerontii presbyterorum

atque sanctæ memoriæ Potamiæ religiosæ feminæ collectant .... vitam . . . R . Æ miliani presbyteri... stylojperstringere. » ld., ibid., n. 1.

4. u Sed quia plena pagina, inter ipsa initia, molienti mihi quid dicerem, negligentia administrantium intercepta fuerat, ipsa sub notatione ejus virtutum... prope elapsum etiam a voluntate fuerat ut quamvis ipse cogérés, ibi animum darem. Nunc autem, nutu ut reor divino, cum... notitia ilia diu perdita subito inventa est non quæsita... armavi animum ut... tam crebræ petitioni vestræ parerem. Quocirca, dictavi, ut potui, » etc. (Id. , ibid., n. 1 et 2). Il entendait donc n’écrire que sur données solides.

5. « Yolo autem ut quia... Cithonatus presbyter atque Gerontius adhuc in corpore degunt, omnia quæ in eo (. libello ) scripsi ante recognoscant; et eorum discussione ventilata, si nec nominum nec rerum me fefellit sententia, habeantur confirmata.» Id., ibid.

l’ordre le plus relevé, ne procède pas autrement que le docte évêque de Saragosse. Le jour du Vendredi saint, où l'Église se prépare dans les larmes aux joies de la Pâque prochaine, Julien et son hôte Idalius de Barcelone se sont retirés loin du bruit dans le recoin le plus secret de Y atrium épiscopal. Là, seuls en présence de Dieu, appuyés chacun sur son humble couchette, ils lisent la Passion du Sauveur dans la Concorde des évangiles. Cette lecture fait naître dans leur esprit une foule de questions sur la mort et son origine, sur l’état des âmes séparées du corps jusqu’au jour du jugement, et sur la résurrection de la chair. D’un commun accord, les deux amis croient qu’il est utile et opportun de les résoudre; immédiatement un secrétaire est appelé qui en écrit l’énoncé complet sous la dictée de saint Julien. Mais comment et de quelle façon répondre à ces questions qu’ils viennent de se poser? Leur première idée est, sans recourir aux livres, d’emprunter les solutions désirées aux souvenirs qu’a laissés dans leur esprit l’étude des Pères et des Docteurs. Ce plan est presque aussitôt abandonné que formé; les deux saints prélats ne cherchent dans l’ouvrage en projet ni une occasion de faire briller leur talent personnel, ni toute autre satisfaction d’amour-propre. Us ne veulent que donner à leurs lecteurs futurs l’enseignement catholique dans son expression la plus autorisée. Donc on décide séance tenante que ces réponses seront tirées des ouvrages des Pères les plus célèbres, et que saint Julien restera seul chargé du travail1. C’est ce qu’il fait à ses premières heures de loisir. Avec quelle fidélité scrupuleuse à ne jamais sortir volontairement du rôle qu’il s’est donné, à n’être toujours et partout que l’écho de l’antique tradition, il nous l’apprend lui-même avec la simple et noble franchise qui est un des traits caractéristiques de ce vaillant esprit2. La lecture de son ouvrage nous le démontre encore plus clairement. Nous pouvons donc nous représenter ce savant homme enfermé dans le silencieux retrait, où nous l’avons déjà vu à l’œuvre, en compagnie du même copiste dont il se servait alors, et lui dictant sur des notes précédemment recueillies, comme saint Braulion, ou plus probablement d’après les écrits des Pères dont sa table est chargée et qu’il consulte à chaque question nouvelle, la solution que celle-ci réclame, et dont il emprunte à ses guides ou le texte ou le sens.

Saint Braulion et saint Julien n’étaient ni les seuls ni les premiers à s’imposer ces règles dans la composition de leurs écrits. Tous deux imitent les exemples et marchent dans la voie du Docteur des Espagnes , saint Isidore, dont les œuvres encyclopédiques ne sont qu’un vaste réservoir d’érudition sacrée et profane puisée toujours, autant que possible, aux sources les plus pures; caron n’en pourrait citer une seule qu’il ait volontairement négligée 3. C’est au reste une justice qu’il faut rendre sans exception à tous les écrivains de l’Espagne gothique, ainsi qu’aux représentants des arts et de la science en ce pays; s’ils n’ont pas senti le besoin de se frayer des voies nouvelles, ils ont en revanche déployé un zèle infatigable à garder intact le dépôt des vieilles traditions, et se le sont fidèlement transmis de génération en génération, pendant les trois siècles écoulés entre la double in-

1. Voir la lettre-préface de S. Julien à Idalius, dont ce qu’on vient de lire est tiré. ( Patrol. , t. XCVI, col. 453, sqq.)

2. « ln quo tamen ( libro ), non mea, sed majorum exempta doctrinamque reperies; et tamen si alicubi parum aliquid vox mea insonuit, non aliud quam quod in eorum libris legisse mememini, proprio stylo conscripsi. » (S. Jul. ibid.)

3. Rappelons à ce propos, et les Étymologies dont le texte est presque entièrement extrait des écrivains de l’antiquité, et les Questions sur l'Ancien Testament, où l’interprétation christologique de cette portion des saintes Écritures, lar-

gement développée dans les écrits dOrigène, de Victorin, de S. Ambroise, de S. Jérôme, de S. Augustin, de S. Fulgence et de S. Grégoire (Isid. ,Præf. in Gen., n. 5), est résumée sur chaque point, en quelques lignes d’une admirable limpidité de style, saus que la concision dont l’auteur se pique fasse perdre quoi que ce soit de sa grandeur, de son éclat et de sa divine saveur à cette doctrine, que les Docteurs choisis pour guides par S. Isidore avaient empruntée aux plus anciens représentants de la tradition apostolique et aux apôtres eux-mêmes.

MELANGES D’ARCHÉOLOGIE

vasion qui désola la Péninsule. Le flambeau de la civilisation chrétienne confié à leur garde peut sans doute ne pas briller toujours d’un éclat égal entre leurs mains; mais, grâce à leur zèle, aucune tempête, si violente qu’elle soit, ne parvient à l’éteindre. C’est là leur gloire, et la seule qu’ils aient ambitionnée. On peut se contenter à moins.

Ces bibliothèques ecclésiastiques ou séculières étaient, on le devine d’avance, exposées sous les rois Goths aux mêmes accidents que les nôtres. Tantôt un événement imprévu, — la ruine du propriétaire, par exemple, ou la confiscation de ses biens, ou leur partage entre héritiers après décès, — amenait la dispersion partielle ou totale d’une collection réunie à grands frais et avec amour. Tel fut, nous l’avons vu, le sort de la bibliothèque du comte Laurent1; tel est aussi le sort ordinaire de presque toutes les bibliothèques privées qui se forment de nos jours, sauf qu’en notre siècle de tolérance et de liberté, la confiscation, avantageusement remplacée à l’occasion par le pillage, ne menace plus que les bibliothèques ecclésiastiques ou religieuses. Joignons à cette première série de chances, celles que le transport des livres d’un lieu à un autre n’amenait que trop souvent. C’est ainsi que, dans un de ses voyages, saint Fructueux se vit sur le point de perdre tout ou partie de sa bibliothèque au passage d’un fleuve, et ne la retrouva saine et sauve que par miracle2. Tantôt la négligenceou l’infidélité des emprunteurs pratiquait peu à peu le vide dans les collections dont l’accès avait été trop facilement ouvert. La vérité de l’axiome « Livre prêté, livre perdu » était donc aussi incontestable au vu0 siècle qu’au xixe; demandez plutôt à saint Braulion3. Tantôt l’emprunt forcé, c’est-à-dire le vol à découvert et assaisonné d’injures, ou bien la filouterie discrète et cachée, remplaçaient, au plus g’rand détriment des bibliothèques et de leurs possesseurs, l’emprunt volontaire, mais à fonds perdu, dont il vient d’être question 4. Tantôt enfin les irruptions des Yascons détruisaient en grand ce que les rapines précédentes n’avaient pas ruiné en détail; car il est à peine croyable que ces farouches montagnards qui mettaient tout à feu et à sang sur leur passage, sans même respecter les lieux saints, aient épargmé les bibliothèques annexées aux églises qu’ils pillaient et renversaient5. Mais ces désastres d’un caractère purement local et transitoire étaient promptement réparés, tant était vive et tenace la passion des Goths et des Hispano-Romains pour les livres ; tant

1. « Pro libris Laurentii soliciti fuimus; sed quia illo tempore res, sicut nostis, in dispersionem venit, nihil inde investigare potuimus. » Æmiliani. Epist. inter Braulionianas 26a.

2. « Accidit die quadam, puerulum cum caballo qui codices ipsius viri Dei gestabat, dum transmeare cum ceteris collegis suis nititur, in amnis fluenta profundissima cecidisse, et diutissime barathro gurgitum cum ipsis libris demersum fuisse... Idem autem sanctus virpaulo post eos pede proprio... properabat; cumque ad suos pervenisset comités, dictum est illi quod omnes codices sui in aquam cecidissent. 111e vero... sereno vultu, hilarique facie. .. ejici de marsupiis et sibi præsentari præcepit.Sed ita eos reperit siccos, ut illos fluvialis liquor nnllo modo contigisset, nec madidos... facere potuisset. » S. Valer. Vit. S. Fructuosi n. 13 (Esp. sagr., XV, append.).

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