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D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE

BIBLIOTHÈQUES DU MOYEN AGE

INTRODUCTION

e fond du volume que voici date de 1834, à vrai dire. Mes condisciples de théologie pourront attester ce que j’en affirme ; et plusieurs vivent encore, parce que, chez nous, la théologie est affaire des vingt-six ou vingt-huit ans.

Tous les mois, outre un exercice public de théologie dogmatique, trois ou quatre élèves devaient lire une dissertation sur l’Ecriture sainte, l’histoire de l’Église, la liturgie et le droit canon. L’on ne devenait pas docteur pour cela; lq tâche étant donnée presque à tour de rôle d’après le choix du préfet d’études , et les véritables examens portant sur la théologie toute pure; mais c’était un coup d’éperon quasi perpétuel qui faisait comprendre à tous ce qu’il y a de points curieux dans les sciences ecclésiastiques , si on en creuse un peu la surface première.

1 m’arriva donc d’être charg’é d’un mémoire sur les bibliothèques du moyen âg’e; et j’avais rassemblé des matériaux qui dépassaient beaucoup la mesure d’une dissertation à lire durant trois quarts d’heure environ, tandis que j’aurais pu remplir aisément une demi-journée (pour le moins) avec la mise en valeur de ces premières glanures dans le champ du moyen âge monastique.

Plus tard, vers 1838, il me sembla que l’on continuait encore beaucoup trop à nous répéter les phrases convenues sur l’ignorance monastique et les ténèbres du moyen âg’e. M. Libri venait de recommencer cette indélébile ritournelle, et je ne me sentis pas d’humeur à laisser perpétuer des vieilleries si outrageuses. Les études médiévales devenaient assez à la mode, mais pour l’art beaucoup plus que pour le reste; et il était encore bien entendu qu’abbayes ou couvents, moines ou religieuses, ne devaient guère en bénéficier. Je repris alors sous œuvre mon brouillon g’rossoyé dans le Velay, où trop peu de livres étaient à ma disposition pour des recherches définitives; et M. Bonnetty voulut bien accueillir cet essai dans les Annales de philosophie chrétienne. Là, presque

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chaque mois jusqu’à l’automne de 1839, le sujet alla se développant petit à petit; si bien que d’autres occupations impérieuses, survenues ensuite, n’en permirent pas l’achèvement projeté d’abord. Aussi le mémoire ou volume interrompu est-il demeuré à l’état primitif dans le recueil qui avait abrité ses fragments successifs durant plus d’une année. Quelque journal d’alors (surtout en province) et plusieurs hommes sérieux depuis témoignèrent le désir de voir réimprimer ces articles en un volume.

Or de tels suffrages où mon intervention n’avait aucune part , puisque j’en connais à peine aujourd’hui un ou deux votants, n’étaient pas dus aux sympathies personnelles pour l’auteur qui se tenait dans l'incognito le plus simple. Ne jouissant d’aucune notoriété qui pût ajouter quelque valeur aux preuves allég’uées dans le débat, et ne sachant si mes supérieurs entendaient me donner la tâche d’écrivain, je signai tout bonnement par une anagramme de mon vrai nom. Puis la monarchie de juillet, avec ses plus zélés adhérents, se souciait généralement peu d’entendre même nommer les jésuites; en sorte qu’il était bon de cheminer avec modestie sous ce régime si libéral.

Les Annales de philosophie chrétienne , qui s’imprimaient en Champagne sur une seule épreuve d’auteur, s’avisèrent de clore mon anagramme par un y (pour Acheri, qui était la vraie signature du premier article) ; et cette faute typographique une fois commise, il n’y avait pas raison majeure pour faire dédire l’atelier. Je me bornai donc à prier le directeur de ne pas continuer l’enjolivement d’une telle mascarade ; et surtout de ne point laisser écrire d’Achery une autre fois, afin que je n’eusse pas l’air de m’affubler frauduleusement en bénédictin de Saint-Maur.

Voilà toute l’histoire de ma pseudonymie durant dix-huit mois, laquelle fut dévoilée ensuite à mon insu par M. Bonnetty dans ses tables, et reprise dans les curiosités bibliographiques postérieures; en sorte que depuis assez longtemps ce n’est plus un mystère. Cette explication pouvait sembler utile après diverses paroles décochées par l’introduction du IIIe volume des Nouveaux Mélanges contre un anonyme de la Revue critique en septembre 1874.

Pour en revenir aux articles mensuels de 1838 et 1839, ils étaient alors intitulés à peu près : « Le christianisme a-t-il nui au développement des connaissances humaines?» Gardons-en quelques traces encore cà et là, quoique ce puisse bien sembler une mauvaise plaisanterie maintenant. Que voulez- vous? c’était assez bien porté en 1838. Depuis ce temps-là on a imprimé qu’il fallait étouffer le catholicisme dans la boue, on a confisqué des biens ecclésiastiques et des maisons religieuses, fusillé, emprisonné ou exilé des prêtres et des évêques; etc. Lequel de ces procédés est le pire? J’aime autant la violence brutale, parce qu’elle parle plus nettement, et que sa vraie mère est la subversion des esprits qui lui frayait traîtreusement le chemin sous mine de science et de littérature. A bas les masques! et que les cœurs s’ouvrent : «Ut revelentur ex multis cordibus cogitationes (Luc. II, 33).» En attendant, et par manière d’engager tout doucement les troupes qu’on voulait conduire au feu, Espagne, France et Allemagne tiraillaient sur la hiérarchie, le clergé, les corporations religieuses, l’inquisition, etc. L’archevêché de Paris saccagœ impunément, les assassinats au Collège impérial de Madrid, laissés tout aussi bien sans répression, les redites insupportables de calomnies plus ou moins usées contre l’Ég'lise dans les chaires publiques salariées par l’État, pouvaient faire croire aux braves fils de Voltaire qu’ils auraient le terrain libre désormais. On parle d ’ intolérance ; où est-elle ici, vraiment, si ce n’est chez ceux qui préparent et attisent les fureurs populaires (peut-être inconsciemment), pour se dire ensuite avec un calme absolu : « Qu’ai-je fait qui soit qualifiable d’après le Gode Napoléon? » J ai bien

INTRODUCTION

connu quelqu’un (Raymond Brucker) qui avait brisé sa plume de journaliste vers 1835, en disant à ses confrères du National, etc. : « Je ne veux plus de ce métier. Ne voyez- vous pas que nous sommes des assassins; et que les machines infernales ou coups de fusil en traître partent de nos bureaux soi-disant littéraires et purement politiques? » Or ce n’était pas qu’il n’eùt point fait le coup de feu lui-même dans les rues et jusque dans l'église de Saint-Merry; mais c’était en émeutes, à visage découvert, en y mettant sa tête comme enjeu bien franc. Lorsque Dieu permit que la conscience de cet homme droit s’ouvrît sur les instigations homicides que des amis trop peu attentifs répandaient avec lui, la voie chrétienne se traçait déjà devant son cœur; et il la suivit bientôt jusqu’au dernier jour de sa vie. D’autres sont moins francs ou voient moins clair.

Toutefois, revenons aux écrivains et professeurs du temps où je commençai à faire g*émir la presse. Leurs procédés me semblèrent abusivement renouvelés du dix-huitième siècle, et je m’engag'eais à prendre la plume pour montrer que les catholiques n’étaient pas encore plus consternés que de raison par ces fadaises ressassées imperturbablement à la queue des encyclopédistes.

Quant à réaliserdès 1840 une réimpression, ou surtout un achèvement des pagrs qu’on voulait bien redemander, il eût fallu, pour conduire ce projeta bien, que le travail fût complété par des études ultérieures. Le temps a manqué par suite de pensers tout autres, que l’on m’imposait; et encore aujourd’hui, où je me décide enfin à réunir ces divers morceaux jadis séparés, ils ne recevront pas le couronnement qui leur avait été assigné dès l'origine par l’auteur.

En somme, l’opuscule primitif reparaîtra ici avec un certain nombre d’additions, mais non pas remanié comme il aurait vraiment besoin de l’être. Les recherches sur le moyen âg’e ont accompli bien des progrès depuis 1838; et la Bibliothèque de l' Ecole des chartes a répandu le goût de travaux beaucoup plus précis, ou pris de plus haut que l’opinion publique ne l’exigeait communément il y a une quarantaine d’années. Convenons-en avec la franchise qui est de simple justice, mais disons aussi que ces dissertations quelconques n’ont pas été inutiles à plus d’un amateur qui les a mises à profit sans indiquer la source où il puisait. Des trouvailles de vieux textes peuvent être faites par divers chercheurs, néanmoins on ne se rencontre guère si facilement à écrire de deux côtés les mêmes phrases modernes; ce qui n’a pas empêché des applaudissements aux derniers venus. Ainsi le point de départ semblait n’être pas tout à fait à mépriser.

Ce sera pourtant (tel que c’est), une sorte de jalon pour signaler le point où se trouvait arrivée l’appréciation des manuscrits de la vieille chrétienté, lorsque parut notre essai ; puisque plusieurs personnes jugèrent qu’il s’y rencontrait beaucoup de bon , et qu’on pouvait y trouver de quoi prendre assez copieusement.

Depuis lors il a été fait, sans contredit, de grands pas en avant pour la connaissance de l’art au moyen âge; aussi maintes balourdises en ce genre, qui se disaient et s’écrivaient encore avec aplomb doctoral il n’y a pas très-longtemps, seraient peu de mise chez nos contemporains actuels. Sur la calligraphie et la miniature claustrale principalement, le progrès des travaux chromolithographiques ne permet presque plus qu’on s’en rapporte désormais à la simple parole d’autrui ou à des traits dépouillés de toute couleur. .Je serai donc d autant plus dispensé de recourir à des planches nombreuses, comme aussi de renvoyer çà et là le lecteur à des publications importantes qui sont quasi ès mains de tout le monde, du moins à l’aide des grandes bibliothèques; mais que je ne me suis pas cru obligé de mettre

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en lumière par le menu, comme on pourrait l'attendre d’un répertoire dressé par des amateurs spécialistes ou par un bibliographe décidément voué au moyen âg*e.

Cependant le P. Arthur Martin, dans son zèle d’ornemaniste, avait projeté, durant nos travaux communs, une collection d’initiales copiées sur les manuscrits du moyen âge; et généralement son attention s’était fixée sur l’œuvre des calligraphes de la haute époque. Peut-être voulait-il rassembler plus tard des séries moins anciennes; mais je livrerai au public ce qu’il avait déjà fait graver lui-même. Presque tout provenait principalement de la Bavière, si je ne me trompe. Pour servir d’encadrement à cette collection, qui ne comportait guère de texte, adoptons un moyen terme; ce sera de la parsemer, pour ainsi dire, dans un ensemble consacré aux Bibliothèques du moyen âge. Si je réussis (ce qui est fort chanceux) à trouver l’indication sûre des manuscrits copiés par mon ancien collaborateur, je me ferai un devoir d’indiquer la vraie provenance ; mais il ne semble pas honnête de promettre plus qu’on ne peut tenir, ou d’affirmer ce que l’on devrait donner sous forme de doute. Or je tiens à être honnête [honnête homme , entendons-nous; car il se fait quelque abus de ce qui paraît confondre l’honnêteté invariable avec la politesse de pure convention).

La forme générale demeurera ce qu’elle fut d’abord, et le lecteur verra sans peine comment les idées y prirent leur place peu à peu malgré un désordre apparent. C’était le résultat d’une question soulevée par M. Libri dans son Histoire des sciences mathématiques en Italie, avec cette âpre hostilité contre l’Ég'lise à quoi’ la mode récente n’avait pas encore accoutumé le public 1 lorsque le cléricalisme n’était pas inventé par les journaux.

uelqu’un pourra demander pourquoi l’on ressuscite ces vieilles querelles : ce serait faire mine de ne pas savoir qu’elles ne sont point mortes du tout, et qu’on les renouvelle chaque jour sans tenir nul compte des réponses antérieures. M. Letronne lui-même, par lequel je commençais jadis, écrivait à M. Bonnetty, sur la fin de 1838, une lettre (lue et copiée par moi) où se trouvaient ces paroles : « J’aurais beaucoup à répondre à celte réfutation, mais je serais obligé de dire des choses que vous accueilleriez difficilement dans votre recueil orthodoxe. Je réserve donc pour ailleurs une réponse générale; non pas sur ce point, mais sur un point plus étendu qui comprendra toute ma manière de voir, laquelle n’est pas aussi hérétique que ces messieurs le disent. Etc. »

En conséquence de cette promesse, je me suis ingénié de mon mieux jusqu’à la mort de M. Letronne, pour savoir si cette réponse générale avait jamais paru en quelque recueil plus ou moins orthodoxe, et il ne

1. L’Italie et même la France nous ont fait voir depuis lors que c’était là une simple reconnaissance de cavalerie légère, derrière laquelle se massait le corps d’armée. 11 ne s'agissait apparemment que d’explorer le terrain et de tâter l’ennemi afin de voir ce que l’on pourrait frapper de bons coups au moment opportun. M. Libri a été mal récompensé par les siens pour ce zèle. Au sud et au nord des Alpes, ses plus vifs adversaires n'ont pas été précisément les cléricaux (comme on s’est mis à nommer les catholiques). Pour moi, je persiste encore à penser que plusieurs des accusations dont il a été poursuivi, ne sont pas absolument prouvées malgré le grand bruit qui s’est fait autour de ses collections bibliographiques. Que d’autres, s'ils veulent, crient l’ancien Væ

victis ! C’est une consigne qui ne me va point, quoiqu’elle passe pour venir de nos ancêtres les Gaulois. Le vieux et savant libraire M. H. Merlin était de mon avis en cela, et il avait eu lieu de peser bien des assertions présentées comme écrasantes, mais qu’il tenait pour fausses de tout point.

2. 11 ajoutait que la forme de mes réfutations n’était pas toujours très-polie, mais qu’enfin chacun a sa manière. J’ignore si la manière de M. Letronne a paru polie au public de la Revue des Deux-Mondes; un catholique avait droit de la trouver à peu près grossière en maint passage, et l’auteur pouvait me savoir gré de n’avoir point transcrit plusieurs véritables impertinences éparses dans son opuscule. Je ne voulais relever que le fond des choses.

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m’est pas arrivé d’en rien savoir. D’ailleurs, une réponse quelconque eût-elle été publiée, ces sortes de polémique ont presque toujours l’inconvénient de porter l’attaque et la défense devant des auditoires différents; d’où il arrive que chacun, lisant son journal ou sa Revue, tient la question pour décidée dans le sens de son parti. Et puis on nous ressasse des objections vingt fois réfutées, que l’on tient pour irréfutables! Il est donc utile que pareilles discussions sortent quelquefois des recueils périodiques pour être mises sous les yeux de ceux qui ne s’abandonnent pas aveuglément à penser comme la feuille de leur choix. On veut avoir une opinion pour son argent. Notez qu’il vient encore de nous être préconisé (Journal des savants , 1874, p. 404) X excellent travail de Letronne sur les doctrines scientifiques des PP. de l'Eglise; en sorte que ce n’est pas moi qui aurai remis cela gratuitement sur le tapis à notre époque, si l’on s’avisait de méjuger batailleur incorrigible.

lonc ces fragments déjà un peu vieillis reparaissent de nouveau, ce n’est pas du tout que leur auteur ne reconnaisse combien ils étaient hâtés, principalement à leur origine 1 ; et que depuis lors plusieurs travaux remarquables sur les mêmes matières sont venus éclaircir davantage la question. Quant aux études du moyen âge, M. Ozanam en a parlé bien plus abondamment que moi dans ses publications diverses qui ont reçu un juste accueil. On a prêté aussi en France à M. Hurter une histoire quasi générale des institutions du moyen âge, tandis que le savant biographe d’innocent III avait tout simplement prétendu faire comprendre les établissements contemporains de ce grand pape; comme le dit en toutes lettres le titre allemand de son livre.

Nonobstant ces progrès fort réels, venus d’ailleurs, et malgré le cercle fort restreint où prétendait s’enfermer mon ébauche, je ne la reproduis pas moins dans son ancien état à peu de choses près; me bornant quasi à citer plusieurs des nouveaux venus, pour qu’on puisse s’y référer au besoin. Ainsi, les grandes lignes du premier opuscule n’ayant pas été modifiées, il n’y avait pas de raison pour que l’ancien titre ne demeurât point ici ce qu’il était d’abord. Les diverses sections conserveront aussi leur sommaire primitif, à trèspeu de chose près, pour qu’il soit bien entendu que tant de vieilles affirmations n’étaient pas demeurées sans réponse même en leur temps; quoiqu’on nous les donne encore comme définitives.

I. Ç’avait été l’affaire de quinze jours pour le premier article (fac.it indignatio versum), tant il était aisé de répondre à un savant fourvoyé sur le terrain théologique ! Car il y a savant et savant, aussi bien (pie fagot et fagot. L’affaire est que chacun s’en tienne à la science qu'il connaît; hors de là, il est ignare, si patenté qu’il soit en d’autres facultés. Ne parlons tous que de ce que nous connaissons.

Certes, je ne veux point dire que M. Letronne ne puisse figurer parmi les savants qui font honneur à la France ; mais s’il s’agit de déclarer qu’il savait tout, je dirai que non. Cela n’ôte rien à sa véritable valeur dans les matières qui étaient de son vrai ressort ; mais qu’avait-il besoin de s’engager dans une sphère qui n’était pas la sienne? D’autres, qui ne le valent point, pourront profiter de sa mésaventure.

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