‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picardeChapitre 316 sur 335 · V. supr. p · texte numérisé non relu

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îv. — il

à élever les nouvelles bibliothèques formées sur tous les points du territoire, au niveau des bibliothèques hispano-gothiques. On le comprend d’autant mieux que, dans les trois premiers siècles de la reconquête, les vicissitudes de la g’uerre entre chrétiens et musulmans amenèrent souvent, avec le pillage ou l’incendie des grands établissements monastiques de l’Espagne chrétienne par les Sarrasins, la destruction totale ou partielle des bibliothèques reconstituées avec tant de peine par les religieux, et ajoutèrent ainsi des pertes nouvelles, parfois irréparables, à celles qu’avait causées la première dévastation de la Péninsule par les Arabes. Une large part du temps et du travail qui, en des circonstances plus favorables, auraient été exclusivement consacrés à l’accroissement continu des bibliothèques préexistantes, devait donc, sous les rois asturiens et léonais, être employée à combler les vides produits par la guerre dans celles de ces collections qui n’avaient pas péri en entier, à renouveler celles que la tourmente avait anéanties1.

Quant aux bibliothèques épargnées par le fléau de la guerre, un autre fléau vint les frapper avant la fin du haut moyen âge, qui rendit nécessaire leur reconstitution presque complète, et contraignit les copistes de chaque scriptorium monastique à recommencer sur nouveaux frais leur tâche déjà très-avancée. Vers le milieu du xne siècle, la mise à la réforme de l’ancienne écriture hispano-gothique était un fait accompli. Sauf quelques lettrés ayant gardé le culte des vieux usages et des vieux souvenirs, clercs et moines espagnols ne connaissaient et n’employaient plus que l’écriture française. Par une conséquence naturelle, les manuscrits d’écriture différente, c’est-à-dire tous ceux qui étaient l’œuvre des copistes des siècles précédents, tous ceux dont se composaient les bibliothèques de Castille et de Léon, devinrent inabordables à l’immense majorité des lecteurs, et partant inutiles ou à peu près. Il fallut les remplacer, et on le fit2. Mais, ici encore, que de temps et de travail perdus à tourner sur place, sans avancer d’un pas! On comprend maintenant pourquoi les écrivains ou copistes de cette dernière période du haut moyen âge n’ont pu, en dépit de leur dilig’ence et de leur zèle, donner aux bibliothèques monastiques ou épiscopales, qu’ils étaient chargés d’alimenter et d’entretenir, le développement qu’avaient donné aux leurs les copistes de l’Espagne gothique.

Honneur toutefois à ces humbles et dévoués travailleurs que l’obéissance clouait sur les tables du scriptorium! Ils ont déployé au labeur ingrat de la transcription et de la multiplication des anciens manuscrits une ardeur infatigable, une patience à toute épreuve. Ce que nous possédons encore aujourd’hui de copies exécutées par eux dans les monastères du

1. Les écrivains du scriptorium de Cardena durent une fois, sinon deux, consacrer leur temps et leur peine à reconstituer la bibliothèque de leur monastère mis à sac et détruit par les Mores avec tout ce qu’il contenait.

2. Sahagun nous en fournit à lui seul une preuve sans réplique. Lors du voyage de Morales, eu 1398, les débris de son ancienne bibliothèque comprenaient en manuscrits de lettre française du xne siècle, la Cité de Dieu de saint Augustin et les œuvres complètes du même, le Commentaire de Pierre Lombard sur le Psautier, les Sentences de saint Isidore et les Scintillæ d’Alvaro de Cordoue (Morales, Yiagc, p. 38). Mentionnons en outre trois Bibles, de même type et du même temps, celle de saint Isidore de Léon, de l’an 1162 (id., ibid., p. 33); celle que copiait, en 1189, un écrivain du nom de Pierre (id., ibid., p. 10), et, enfin, la belle Bible actuellement aux archives de l'Université centrale (Eguren, p. 18, col. 2); les Morales de saint Grégoire,

les Commentaires sur le Pentateuque et le livre des Bois, les Synonymes et les Sentences de saint Isidore, les Énarrations de saint Augustin sur les Psaumes, etc., de la même bibliothèque de Saint-Isidore de Léon (Morales, ibid. , p. 32, 33); les Étymologies du Docteur de Séville, et un commentaire sur les Psaumes conservés à la bibliothèque épiscopale d’Oviédo (id., ibid., p. 98); les Aies des Pères et l’Expomonogeron de Celanova (id., ibid., p. 153), un abrégé latin du Forum Judicum (id., ibid., 26), etc., etc. Parmi ces manuscrits de lettre française ou commune, je crois devoir signaler celui que possédait le monastère de Sandoval. D’après ce qu’en dit Morales (ibid., p. 41), ce manuscrit pourrait bien avoir été un exemplaire de la Clc de Méliton, ou quelque chose d’approchant. 11 est fâcheux que le prieur de ce monastère n’ait pas donné suite, en 1598, au projet qu’il avait de le publier; et plus fâcheux encore que le manuscrit lui-même se soit perdu depuis lors.

ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE

nord-ouest de la Péninsule n’est qu’une infinitésimale portion de leur œuvre totale , et cependant l’on est tenté, en parcourant la longue série de ces manuscrits encore subsistants en Espagne et hors de l’Espagme, de se demander comment les ouvriers ont pu suffire à pareille tâche. On ne se l’explique, et on ne revient de son étonnement, qu’en se rappelant combien les monastères, dont chacun avait son scriptorium en activité, étaient multipliés dans toutes les provinces des royaumes chrétiens de ce pays ; quelle foule de religieux se pressait dans les cloîtres pour y vaquer à la prière et au travail 1 ; et enfin quels nombreux copistes une telle multitude de moines devait fournir au scriptorium de chaque monastère.

l est à croire d’ailleurs qu’en dehors des religieux, bien d’autres clercs se seront appliqués au même travail de transcription. Le besoin de livres était trop grand, , le prix qu’on en offrait trop rémunérateur, pour que l’abstention volontaire et inexplicable de quiconque pouvait se livrer à cette industrie et en recueillir les fruits ait quelque vraisemblance. Je suis donc persuadé qu’il existait dans les villes principales de la Castille ou de Léon, comme autrefois dans celles du royaume de Tolède, des librarii au service du public, exécutant sur commande et à prix d’argent les copies d’ouvrages qu’on leur demandait. C’est de ces officines mercantiles qu’ont dû sortir, en grande partie, les livres réunis dans les bibliothèques privées dont il a été précédemment question; ceux que possédait saint Rosendo ; les ouvrages que les parents de sainte Senhorine durent se procurer pour l’éducation de leur fille; ou bien encore la collection que l’infante doua Urraca donnait à l’abbaye d’Eslonza. Car, bien que les écrivains de tel ou tel scriptorium monastique aient parfois mis leur plume au service d’autrui, moyennant indemnité ou gratuitement, ce n’était là et ce ne pouvait être qu’une très-rare exception, motivée soit par la destination finale du manuscrit, lorsque, par exemple, dans l’intention de celui qui le commandait et en faisait les frais, ce manuscrit devait être appliqué à l’usage de la communauté ou de son chef; soit par les titres tout particuliers que possédait à la complaisance des religieux celui qui leur demandait ce service. L’histoire bibliographique de Cardena et celle de Saint-Millan nous ont déjà fourni l’exemple de ces deux sortes d’exceptions 2. Mais l’amour des livres dans les hautes classes de la société

i. Au ixc siècle, lors de sa destruction par les Arabes, Cardena comptait deux cents religieux au moins, puisque tel fut le nombre de ceux que les musulmans égorgèrent. 11 en renfermait autant au Xe siècle, lorsque Endura et Sébastien copiaient pour leur abbé Étienne l’Exposition des Psaumes par Cassiodore; Albelda, en 931 et 976, était habité par un nombre égal de moines, ainsi que l’atteste le prologue de Goinez, et l’inscription métrique du manuscrit de Vigila reproduite par Risco (JE. s., XXXIII , p. 472) :

« Unatim post, illuc uniti jugiter ipsis, conletemur angelo-

rum cetu,

Eoo instar, turma cencies bina cenobii Albelda plurimum

[candida. »

Voir aussi ce qu’au chapitre précédent (p. 274) nous avons raconté des monastères fondés au ix° siècle par saint Froylan de Léon.

2. A Cardena (nous l'avons vu précédemment), deux moines copiaient pour leur abbé Étienne, en 949, aux frais de Munio et de sa femme Gugina, la Décade des Psaumes: « Divino presertim munere inspirante, est (inspiration est?) Munnioni... nobili orto généré, simul cum conjuge clarissima Gugina... hoc peculiariter munus offerrent. Et obtulerunt optimum precium ad conscribendum librum Décade, videlicet, omnium Psalmorum... fruendum Stephano abbati, pastoralis cure digne ferenti ducentorum numéro monachorum, Caradignc in Ascisterio. » En-

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

léonaise ou castillane d’une part, et de l’autre, la reconnaissance des moines pour les princes et les seigneurs , fondateurs ou bienfaiteurs insignes de toutes les abbayes espagnoles du haut moyen âg*e, nous autorisent à croire que des faits de ce g*enre ont dû se reproduire très-fréquemment *.

J’ai dit plus haut que tous les monastères de Léon et de Castille possédaient, à la deuxième période du haut moyen âg’e, leur scriptorium en activité. Sur ce point les preuves historiques abondent, et, bien qu’un certain nombre aient déjà passé sous les yeux du lecteur, je crois utile de grouper ici toutes celles qui sont venues à ma connaissance. Si incomplet qu’il soit, ce catalogne suffira, je pense, à démontrer ma proposition; j’y vois en outre une introduction toute trouvée aux détails que je me propose de donner sur l’org*anisation du scriptorium, et sur l’exécution matérielle des manuscrits par les religieux appliqués à ce g'enre de travail dans les monastères espagnols, avant l’introduction de la réforme bénédictine de Cluny dans les provinces chrétiennes du nord-ouest de la Péninsule, c’est-à-dire de l’invasion arabe, en 712, à la fin du xie siècle.

En ce qui concerne les monastères d’Albares, d’Albelda, de Cardena, de Saint-Isidore de Léon, de Sainte-Marie de la même ville, de Saint-Millan, de Saint-Prudence2, de Sahagnn, de Saint-Sauveur d’Oviédo, de Silos, de Valeranica et de Saint-Vincent, un simple rappel est suffisant : car l’existence d’un scriptorium dans chacune de ces maisons nous est déjà connue par les manuscrits sigmés et datés, dont nous avons fait mention dans la revue des bibliothèques espagnoles qui ouvre ce chapitre3. Passons donc outre sans plus de retard. En 968, le chef du scriptorium de Tavora, une des fondations monastiques de saint Froilan de Léon, le prêtre Magûus entreprenait au profit de son monastère la transcription du commentaire de Beatus sur l’Apocalypse. La mort, qui le frappa cette même année, ne lui permit pas d’achever sa tâche. Émétérius son disciple la reprenait deux ans plus tard et la terminait le 27 juillet 970, après trois mois d'un labeur non interrompu qui semble avoir mis ses forces à bout4. Vers la même époque, les copistes de Celanova dotaient la bibliothèque de leur célèbre abbaye d’un grand nombre d’ouvragrs, entre autres d’un magnifique exemplaire de la collection hispano-gnthique des conciles, le plus complet de

dura et Sebastien, dans Berganza. (16., p. 221, 222.) — L’évêque du Puy, Gotescale, recevait une copie d’un traité de saint Hildephonse exécutée pour lui dans le scriptorium de saint Millan, sur son instante demande, et très-probablement en considération de sa liante dignité.

1. C’est peut-être pour un motif de ce genre que le prêtre Munio s’imposait, en faveur d’un certain Froïla, la tâche de copier en entier le code wisigoth. Cf. Risco, Iglesias , p. 150. .l’ai parlé de ce manuscrit dans l’article consacré à la bibliothèque de Saint-Isidore de Léon.

2. Barthélemy, moine de ce monastère, rédigeait en 1052, par ordre de Dominique son abbé, l’Ordinal dont j’ai cité quelques passages et sur lequel j’aurai à revenir bientôt.

3. Voir, dans les deux premiers articles du présent chapitre, les détails donnés sur les manuscrits dus à la plume des écrivains de ces monastères.

4. « 111e erat desideratum volumiminiu ( volumen , jamjam?) ad porturn item consutum ( constitution ?), arcipic-

tore honestum ( honesti ?) Magii prsbtu {'presbyteri) et conversi emittitlabore inquoatum... et discessit ab evo era MVI. Ego vero Emeterius presbyter, et ad inagister meus Magi presbyteri nutritus, dum domino ( damini ?) suorum librorum construere eum voluerunt, vocaverunt me in Tabarense asceteri[umj... et de quos inveni inquoatum, dckldas magias usque ad vi kladas Augustas, inveni porturn ad librum... O turre Taborense alta et lapidea, insuper prima teca, ubi Emeterius, tribusque mensi[bu]s, cucurvior sedit et cum omnimcmbra calamum conquassatusfuit. Explicit librumVI kldas Augustas era millesima VIII, hora vim. » Florez, Præf. in Beatum, p. xxxix. C’est sur ce manuscrit, aujourd’hui perdu, qu’un copiste du xme siècle, et par conséquent de lettre française, transcrivit le commentaire de Beatus, y compris cette note finale de ses prédécesseurs du xc. On peut donc mettre sur le compte de son ignorance de la lettre hispano-gothique une partie des monstruosités grammaticales dont cette note fourmille.

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tous, puisqu’il renfermait les actes perdus aujourd’hui du dix-huitième concile de Tolède1. Le 8 septembre 970, deux mois après l’achèvement du manuscrit de Tavora, Oveco, religieux d’un monastère dont le nom nous est inconnu, mais qu’on peut supposer avoir appartenu à l’évêché de Léon2, entreprenait, par ordre de son abbé Sempronius et pour l’usage de ce dignitaire, une nouvelle copie du commentaire de saint Beatus3. Le scriptorium de Yalvanera au ixe siècle nous est connu par un magnifique exemplaire de la Yulgate, avec les variantes, tirées des Septante, de Théodotion et d’une troisième version grecque, écrites en marge du texte4. En 902, Trasamond, abbé d’un monastère aussi ignoré que le précédent, recevait d’un des copistes de son scriptorium les œuvres de saint Valère , précédées de la Vie des Pères par saint Jérôme5. D’un autre scriptorium monastique également anonyme, mais probablement asturien, vu la représentation de la croix angélique d’Oviédoqui décore la première page du manuscrit, sortait, en 948, une copie de la collection conciliaire d’Espagne, destinée à Théodemir, abbé du monastère6. A Bobadilla, filiation de Samos, une religieuse bénédictine nommée Léodegonde transcrivait, en 912, un recueil de Règdes monastiques remarquable par l’élégance de son exécution7. Enfin nous devons à Trasamond, moine de Samos, un recueil du même genre que le précédent, copié en 902 8.

On l’aura remarqué sans doute, sur la liste qu’on vient de lire, à côté des plus riches et des plus puissantes abbayes de Castille et de Léon, figurent un assez grand nombre d’humbles monastères qui n’ont laissé aucune trace dans l’histoire ecclésiastique de la Péninsule, et dont le nom même aurait péri, si les manuscrits que nous a légués la plume diligente des écrivains de leur scriptorium respectif, ne l’avait sauvé de l’oubli. C’est là une preuve nouvelle et sans réplique de l’universalité de cette institution et de son fonctionnement en Espagne durant toute cette seconde période du haut moyen âge.

Dans les monastères Isidoriens la charge de bibliothécaire était annexée à celle de sacristain ; c’est à lui que, chaque matin, les religieux devaient demander les livres dont ils avaient besoin, à lui qu’ils devaient remettre, chaque soir, ceux dont ils s’étaient servis pour leurs études particulières dans le cours de la journée 9. Il est donc très-vraisemblable que ce même officier était chargé du scriptorium, d’en surveiller et d’en diriger le travail ; car nul n’était mieux que lui en état d’indiquer aux copistes les ouvrages qui manquaient à la collection confiée à ses soins, et dont il jugeait la transcription nécessaire. Au fond, le scriptorium était le complément indispensable de toute bibliothèque, et c’est pour ce motif

1. Cf. Morales, Viage, p. 155, et surtout Florez, E. s., VI, Tr. VI, c. xix, n. 5, et c. xx, n. 4.

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