‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picardeChapitre 315 sur 335 · Cf. Yepes, V, escr · texte numérisé non relu

Cf. Yepes, V, escr

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

autres l’Hexaméron de saint Ambroise, le Traité de la Pénitence, les Commentaires de saint Augustin sur l’Evangile de saint Jean, les Questions du même Père sur les Évangiles de saint Matthieu et de saint Luc, le Pastoral de saint Grégoire le Grand, et l’exposition du troisième de nos Évangiles par le vénérable Bède1. D’autres profitaient des chances heureuses qu’amenait une excursion plus lointaine encore, pour satisfaire leur amour des livres. Le prêtre galicien chargé de porter au pape Jean X, vers 916 ou 917, les lettres et les présents de Sisenand I d’Iria, ne laissa pas échapper l’occasion qui s’offrait de butiner, soit pour lui-même, soit pour le prélat qui l’envoyait, dans les trésors littéraires de la ville éternelle. Aussitôt arrivé à Rome, il se mit donc en quête de manuscrits, et il paraît que la chasse1 fut heureuse; car, au dire du vieux chroniqueur auquel nous empruntons ce récit, Janello ou Zanello, c’était le nom de ce prêtre, s’en revint tout joyeux en Galice, rapportant une quantité de livres précieux 2.

uand les moines ou clercs espagnols allaeint ainsi au dehors s’approvisionner d’œuvres théologiques ou littéraires, ils ne faisaient que demander à leurs frères de France ou d’Italie un service qu’à l’occasion, ils rendaient de la meilleure grâce du monde aux étrangers qui le sollicitaient de leur charité. Dans les derniers mois de l’an 930, Gotescalc, évêque du Puy, arrivait en nombreuse compagnie au monastère d’Albelda, se rendant au tombeau de saint Jacques en Galice. Avant de continuer son pèlerinage, ce prélat sollicita des religieux une copie du traité de saint Hildephonse sur la perpétuelle virginité de Marie. Gomez, attaché au scriptorium de la célèbre abbaye, se mit aussitôt à l’œuvre; et, quand Gotescalc repassa par Albelda, au mois de janvier de l’année suivante, il reçut et emporta le manuscrit demandé, qui existe encore aujourd’hui et appartient à notre Bibliothèque nationale3.

En résumé, et raisonnant d’après les seules données que l’histoire nous fournit, il est très-permis de croire et d’affirmer que, dans la période asturienne et léonaise du haut moyen âge, le nord-ouest de l’Espagne posséda autant de bibliothèques publiques ou privées que n’importe quelle partie d’égale étendue de la Péninsule sous les rois goths. Car

1. « Remansit item idem presbiter PetrusapudS. Rufum fere annum integrum, scrutans si aliquid deesset nobis vel in more, seu aliqua ecclesiastica doctrina. Raque ipse... adduxit nobis capitularium integrum, antiphonarii morem, Augustinum super Joannem, item super quasdam questiones Matbei et Luce, Exameron Ambrosii, item de Penitentia, item Pastoralem, et Bedam super Lucam. » Anon., Vit. Tell., n. 12, p. G8. Voir aussi sur le premier voyage de Pierre à Saint-Rufe, Ibid., n. 9 et 10, p. 67. — Les éditeurs des Mon. Port, donnent à S. Theotonio, dans la note-préface placée en tête de sa vie, le titre de premier prieur de Sainte-Croix, et je le lui ai donné après eux. Je vois cependant ici l’archidiacre Tello, mailre de S. Theotonio, prendre déjà le titre de prieur de Sainte-Croix dans sa lettre aux chanoines réguliers de Saint-Rufe ( Vit. Tell. n. 9).

2. « Zanellus per spatium unius anni in Romana curia honorifice morani egit, qui collecta multorum librorum multitudine cum gaudio ad propria rcdiit. » Chron. Iriense, n. 7 (Esp. sage., XX, p. 603).

3. « Ego quidem Cornes, licet indignus, presbiterii tamen ordine i'unctus, in linibus Pampilonc, Albcldense in Arcisterio, infra atrio sacro, ferenlc reliquias sancti ac Beatissimi

Martini episcopi, regulariter degens, sub regimine almi videlicet Dulquitti abbatis, inter agmina Xpi servorum ducentorum fere monacorum, compulsus, a Gotiscalco epo, qui, gratia orandi egressus e partibus Aquitaine, devotione promptissima, magno comitatu fultus, ad fine Gallecie pergebat concitus, dei misericordiam sanctique Jacobi apostoli suffragium bumiliter imploraturus, libenter conscripsi libellum ab sancto Ildefonso Toletane sedis epo dudum edictum, in quo continetur laudem virginitatis sancte Marie perpétue Virginis IhuXpi Dni nsi Genitricis. » Gomes, Prolog., ms. n. 2833 (fond latin), p. 89 verso, 90. A la fin du même prologue (p. 91 du ms.) on lit ce dernier détail : « Transtulit enim hune libellum Gotiscalcus episcopus ex Spania ad Aquitaniam tempore iemis, diebus certis, Januarii videlicet mensis, discurrente féliciter era DCCCCLXXXVIII (a. 931).» On voit, par ce texte, que ce n’est pas précisément un pape de la fin du xic siècle qui inventa le pèlerinage de Compostelle, comme le prétend quelque part M. Génin.— La Gallia Christiana parle de ce pèlerinage de Gotescalc (t. II, p. 694), avec diverses inexactitudes, d’autant plus surprenantes que les auteurs avaient sous les yeux notre manuscrit, écrit cependant de façon à se laisser déchiffrer par le moins habile des apprentis paléographes.

ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE

si, à l’une et l’autre époque, tout monastère de quelque importance avait sa bibliothèque, — et, après ce qu’on a lu dans ce chapitre et dans les précédents, il est impossible de révoquer ce fait en doute, — jamais aucune province de l’ancien royaume hispano-g'othique ne vit plus de grands monastères groupés sur son territoire, que les Asturies, la Galice, Léon, la Navarre ou la Castille. Je me hâte toutefois d’ajouter que ces collections, toute proportion gardée égales en nombre dans l'Espagne nouvelle à celles de l’ancienne Espagne, leur étaient très-inférieures quant aux richesses que chacune d’elle renfermait. Les bibliothèques épiscopales d’Oviédo et de Léon, par exemple, ne sauraient, sous ce rapport, soutenir un moment la comparaison avec celles de Séville sous Isidore, de Saragnsse sous Braulion, de Tolède sous les Eugène et les Julien. Car, tout en prenant plus au sérieux les affirmations de Pélagie de Léon et du chroniqueur d’Iria, que les ineffables gasconnades des habladores musulmans de Cordoue et d'ailleurs, je ne pense pas plus tomber au-dessous de la vérité en ramenant à quelques centaines le nombre infini de volumes, dont il est question dans la charte de Pélagie, et à moins encore, la multitude des livres rapportés de Rome par l'agent de Sisenand I d’Iria, qu’en réduisant au vingtième et au quarantième de son chiffre total le nombre véritablement fantastique de manuscrits, entassés par l'imagination arabe dans la bibliothèque des califes de Cordoue, ou même dans celle d’un simple vizir du principicule d’ Alméria, aux premières années du xie siècle1.

Mais, en constatant cette pauvreté relative des bibliothèques asturiennes ou léonaises, comparées aux grandes collections de l’Espagme wisig*othique , gardons-nous d’oublier les circonstances spéciales qui excusent cette infériorité en l’expliquant. Les bibliothèques espagnoles échappèrent presque toutes, nous l’avons vu2, à l’invasion des barbares dans la Péninsule, au ve siècle, et par conséquent, prélats, moines et lettrés de siècles suivants, héritiers des trésors littéraires ou scientifiques amassés par leurs prédécesseurs, purent immédiatement utiliser ces richesses, qu’ils n’avaient eu que la peine de recueillir et de conserver. Il en fut tout autrement au vme siècle, lors de l’invasion arabe. En moins de trois ans, les nouveaux conquérants étaient maîtres de la Péninsule entière ; pas de ville qui n’eût subi le joug’. Tout ce que chacune d’elles renfermait de précieux, les bibliothèques comprises, ou devint la proie du vainqueur, ou ne fut laissé, à titre plus ou moins précaire, qu’aux Espagnols qui se soumettaient aux dominateurs étrangers. Les chrétiens, réfugiés dans les massifs montagneux du nord-ouest, se trouvèrent donc, au début de leur lutte séculaire contre l’islam, absolument dépouillés de tout. En fait de livres, ils étaient réduits aux collections des rares monastères asturiens et cantabriques , g’rossies des manuscrits évidemment peu nombreux qu’avaient pu emporter les fuyards des contrées envahies par les musulmans. Tout était donc à créer sous ce rapport, et si grand qu’ait été le zèle des clercs asturiens et léonais à remplir la tâche que les circonstances leur imposaient, on comprend sans peine que des siècles entiers d’un travail assidu n’aient pu suffire

I. « Le vizir de Zohair d’Almérie, Ibn-Abbàs, était aussi en effet un homme fort remarquable... sa richesse était presque fabuleuse. On évaluait sa fortune à plus de cinq cent mille ducats. » — C’est-à-dire, comme M. Dozy l’observe en note, cinq millions de francs, et, au pouvoir actuel de l’argent, trente-cinq millions. — « Son palais était meublé avec une magnificence princiôre et encombré de serviteurs; il avait cinq cents chanteuses, toutes d’une rare beauté; mais, ce qu’on y admirait surtout, c’était une im-

mense bibliothèque, qui, sans compter d'innombrables ca-

hiers détachés, contenait quatre cent mille volumes. » Dozy, Hist. des Musulm., IV, 34,35. — • L’annaliste arabe d’où sont tirés ces renseignements a eu tort de s’arrêter en si beau chemin. A sa place, j’aurais grossi le dernier chiffre d’une centaine de mille. Cinq cents chanteuses, cinq cent mille volumes, cinq cent mille ducats : le parallélisme eût été complet, et le récit y eût gagné un charme de plus. Pourquoi se borner, quand on écrit avec tant de verve un supplément aux Mille et une Nuits?

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