‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picardeChapitre 92 sur 335 · Schannat, Vindcmiæ, i · texte numérisé non relu

Schannat, Vindcmiæ, i

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

Les religieuses n’apportaient pas seulement à cette tâche la délicatesse soigneuse et l’élégance du travail des mains, naturelle à leur sexe. Initiées à la languie1 des livres ecclésias-

I. Avant d’entrer dans quelque développement sur l’instruction des religieuses, et même des femmes séculières au moyen âge, il est bon d’écarter par quelques faits les préjugés communs sur la civilisation farouche et brute de ce temps. On nous a répété tant de fois que la qualité de gentilhomme était incompatible avec la connaissance même de l’écriture, et il est si commode d’adopter un jugement tout fait, sans aller s’enquérir des preuves!

La croix, au lieu de signature, était une espèce de serment; et le témoignage de l’écrivain public la légalisait, sans qu'il fût besoin d’un seing véritable comme nous l’entendons aujourd'hui. Cf. Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, ire série, tome I, p. 541, sv.; me série, tome I, p. 529 (pour Bertrand du Guesclin). — D’Achery, Spicileg., t. XIII, p. 65.

Le fait est, pourtant, que tous les laïcs d'alors n’étaient point des Turcs, comme eût dit Charlet. Si l’on veut se faire une idée de ce qui les occupait parfois, on peut voir dans le testament d’Eberhard , comte de Erioul , et gendre de Louis le Débonnaire, ce qui regarde la bibliothèque de ce prince. On y trouvera saint Isidore, saint Ephrem, saint Basile, etc. (Ceillier, xix, c. xjv, 6).

Sur Charlemagne, parfois cité comme n’ayant pas su écrire (!), voyez les éloges (ampoulés sans doute, mais trop singuliers pour un prince qui n’aurait pas même eu le talent de tracer l’alphabet) que lui donne Hilpéric. Ap. Fabric., Biblioth. latin, med. ævi (ed. .Mausi, t. Il, p. 102).

Ce n’est pas que plusieurs de ces vieilles pauvretés n’aient été remises à neuf dans la Revue des Deux-Mondes (octobre 1 874, p. 898, etc.); mais, comme disait l’ancienne philosophie : « Propter nostrum affirmare, vel negare, rerutn veritas « non mutatur. » En outre, cela se trouve dans le même article qui veut bien enseigner aux deux mondes que Jézabel écrivit aux habitants de Naboth (ibidem, p. 892)! Jugez, sur tel échantillon, de la science archéologique (ou même simplement biblique) qui présidait à ce travail.

Les cinq mille écoliers de Saint-Benoit sur Loire, pour ne parler que d’une seule école, ne prenaient sûrement point la tonsure, tous jusqu’au dernier. Jean Erigène ( Scotus , ixe siècle) était laïc, quoiqu’il citât Aristote, Platon, Cicéron, Virgile, etc. Charlemagne avait menacé de son courroux ceux des jeunes seigneurs qui ne prenaient pas soin de relever leur noblesse par l’étude des lettres. Quantité d’hommes qui embrassèrent l’état ecclésiastique ou la profession monastique dans un âge avancé y entrèrent néanmoins avec des études suffisantes ; et ainsi saint Thomas de Cantorbéry (xn° siècle) n’eut qu’à suivre des cours de droit canon pour compléter les connaissances nécessaires à un ecclésiastique. Orderic Vital (lib. III) parle de seigneurs (Radulf Male-Gouronnc et Robert de Grandmesnil) qui avaient fait de bonnes études avant d’entrer en religion ( xie siècle) ; saint Odon (fin du ix° siècle) raconte de son père qu’il était fort au fait, de l’histoire ancienne, et savait par cœur des passages de Justinien (Ceillier, xix, c. xl, 18). En outre, nous savons que plusieurs seigneurs, qui n’avaient pas étudié, ne laissaient pas de lire, et se faisaient faire des extraits (xte el xn° siècle) ; cf. Ann. Benedict., t. IV, p. 541, ap. Lebeuf, Dissert., 1. c. J’en citerais bien d’autres si ce

n’était donner trop d’étendue à une digression. D’ailleurs nous aurons à y revenir sous le §. xix.

Quant aux princes, Jean de Salisbury (Potier., iv, 0) et Pierre de Blois (ep. 48) leur recommandaient de faire étudier leurs fils, afin qu’ils apprissent dans les historiens à suivre de bons exemples. Aussi notre roi Robert est bien connu pour latiniste, et avait suivi les cours publics de Reims; Louis VI fut élevé dans l’abbaye dé Saint-Denis; Louis VII avait fait quelques études au cloître Notre-Dame à Paris; et Vincent de Beauvais a écrit un traité de i Éducation des enfants nobles, où il ne leur épargne point les études classiques. Plus tard, nous voyons que Louis XI savait sa prosodie, etavait assez présentsàsa mémoire les vieux vers techniques de son enfance, puisqu’il en fit une application parodique si bizarre aux procédés diplomatiques du cardinal Bessarion. Cf. Colonia, Jlist. litt. de Lyon, u, 393; el Fénelon, Dialogues des morts.

Voici comment Brantôme (éd. Monmerqué, t. Il, p. 41 sv.) raconte cette singulière saillie d’un roi de France, dans une audience donnée à l'envoyé du Pape. Le docte archevêque de Nicée, alors âgé de 76 ans, avait été député vers le roi et le duc de Bourgogne : mais, comme il avait jugé à propos de commencer sa mission par le duc, cette marche oblique choqua le monarque, lequel, dit Pi cire de Bourdeilles, trouva fort estrange la façon de ce pauvre philosophe d’avoir abordé premier le vassal que le seigneur, cuidant que ce fust par mépris. Non obstant, il ouyt sa harangue philosophale, tellement quellement; en après, d’un visage moitié courroucé, moitié ridicule et de mespris, et lui ayant mis doucement la main sur la barbe révérenciale, il lui dist : Monsieur le révérend,

Barbara, Græca, genus retinent quod habere solebant; et, sans lui faire autre response, le planta là tout esbahv. Et quant, quant et aussitost, lui fist dire par quelque autre, qu’il eust à se retirer, et qu’il n’aurait autre response ni despesche. De laquelle le pauvre révérendissime eut tel desplaisir et despit que, retourné à Rome (c’est-à-dire en retournant à Rome), il en mourut. Où diable ce roi avait-il appris ces vers, pour les dire et les appliquer si bien à propos?

Sur la question de l'auteur, où diable, etc.? la réponse est bien facile, dit Legrand d’Aussy, à qui j’emprunte cette citation. De tout temps, en France, l’éducation des rois et des princes ayant été presque exclusivement confiée à des membres du clergé, ces instituteurs y firent entrer, comme élément primitif, la connaissance du latin, langue qui était celle de leurs auteurs, de leurs écoles, de leur liturgie. Louis XI l’avait apprise comme la plupart de ses prédécesseurs, et par conséquent le vers dont il s'agit avait pu, ainsi que beaucoup d’autres du Doctrinale puerorum (d’Alexandre de Ville-Dieu), rester dans sa mémoire; parce que, pour l’étude du latin, on avait affligé son enfance de ce livre, comme on a tourmenté la nôtre du Despautère ( Notices et extraits des manuscrits, t. V, p. 314).

Les rois de France antérieurs à Louis XI ne faisaient point exception parmi les têtes couronnées, comme je le montrerai incessamment (outre les preuves données déjà) ; et la bibliothèque Riccardi, à Florence, possède encore les

BIBLIOTHÈQUES DU MOYEN AGE

tiques, elles ne les transcrivaient point à l'aveugle , et savaient profiter de ce qu’elles copiaient. Ziegelbauer et le savant Mabillon lui-même 1 se sont trop laissés aller au désir de louer leur ordre, quand ils ont fait de la connaissance du latin, etc., parmi les religieuses, un attribut quasi exclusif des annales bénédictines. Les dominicaines n’étaient point illettrées : on trouvera dans la Bibliothèque ascétique de D. Pez (tome VI 1 1) les vies des religieuses les plus exemplaires d’Underlinden en Alsace, rédig’ées en latin par Catherine de Gebwiler, dominicaine de Colmar. Quoi qu’il en soit, la connaissance du latin était ordinaire, et même de régie, dans nombre de couvents au moyen âge2; et il existe quantité d’opuscules latins écrits alors par maintes religieuses 3 comme on le

verra incessamment, enance Fortunat, évêque de Poitiers, énumère ainsi les livres dont sainte

— Ziegelbauer, l. c. Sur l'érudition des femmes anciennes et modernes, cf. Tiraqueau, In leg. connubial. — Guevara, Horloge clés princes , 1. II.

— Morhof, Polyhistor , passim. — Struve, Deusu Ubliothecarum (introd.

ad notit. rei litterariæ , cap. 5). — Kornmann, Tractatus cle statu et jure virginum. — Thomasius et Sauerbrei, Dissertations académiques ad hoc; etc., etc. Lebeuf, qui avait promis des détails à ce sujet (Dissertât., t. II), paraît avoir reculé ensuite devant sa tâche; les matériaux cependant ne lui manquaient pas, comme on voit. Sur les Espagnoles en particulier, on rencontre pins d’une notice dans Nicolas Antonio, Biblioth. Iiispana nova (2e édit.), t. II, p. 343 ; et dans Masdeu, op. c., passim. Sur les Italiennes, on trouvera probablement quelques données dans] un ouvrage de madame Canonici Facchini, intitulé : Prospetto biogrctfico delk donne italicme rinomate in letteratura. Voir aussi Vesp. Bisticci, dans YArchivio storico italiano , t. IV, p. 439, sgg.

Dans la Bibliotheca ascetica de D. Pez (t. IX, p. 224, etc.), un cistercien répond à diverses questions sur la règle des religieuses; et le chapitre iv est celui-ci : « Quæritur « utrum teneantur jejunare quartaferia a festo Pentecostes « usque ad festurn Exaltationis S. Crucis, simul juvenes et <i senes, scilicet illæ quæ debent adhuc studere, legere et « cantare. » Et au chapitre xn : Quæritur utrum valeat quod... una det alteri aliquid quod « sibi seribat vel « laboret. » Et il répond : « Non licet quod monialis alteri « seribat quidquam, vel laboret pro aliquo pretio vel...

« favore. » En sorte que plusieurs religieuses faisaient de leur talenl à écrire, etc., l'objet d une petite spéculation domestique, pour se gagner les bonnes grâces de leurs compagnes , ou obtenir d’elles quelque chose en retour.

Au chapitre xvii des mêmes consultations, le religieux distingue les converses comme non-lettrées, et communément hors d’état de comprendre les lectures latines; à cette occasion, il rappelle un règlement qui veut qu’à cause d'elles

( ommentaires de César pris par les Génois au roi d’Aragon, lorsqu’ils battirent sa Hotte, le 12 août 1433.

Sur la prétendue ignorance du connétable AnnedeMonlmorency, en plein xvic siècle, voyez une pauvreté que relève M. L. Delisle dans le Cabinet des ms. de lu Bibliothèque nationale, t. II, p. 385.

1. Acta SS. Bened. Præf.adsæc. ni, l. c.— Ziegelb., Iiist. Htt., t. III, c. iv.

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