Doniz. Vita Mathild., libr. n, cap. xx
« Nullus ea præsul studiosior invenietur,
Copia librorum non déficit liuicve bonorum;
Libros ex cunctis habet artibus atque figuris. Etc. »
M. Kenelm Digby (Mores catholici, t. VI, c. ni) cite plusieurs autres dames également instruites.
3. Que le calembour fût ou non de saint Louis , primitivement, il avait fait fortune. On le retrouve dans une lettre de Frédéric II. Cf. Math. Paris, Ilistor., ad A. 1241. — AA. SS. Aug. t. V, p. 37 1 , sq.
Mais nous avons d’autres preuves sur les connaissances que possédait. S. Louis. Lebeuf (Dissert, n) rapporte, d’après un historien de ce prince, qu'il prenait la peine de lire en français sur un texte latin, pour être entendu de ceux qui n’eussent point compris sans cette précaution. Cf. Tillemont. Vie de saint Louis, t. V, p. 329, 364-3^8.
On sait que le bon roi sc donnait de temps à autre la jouissance d’aller écouter les leçons publiques des Jacobins
MELANGES D ARCHEOLOGIE.
chevaliers. Les couvents de femmes, comme les monastères d’hommes, avaient souvent une école pour les enfants du dehors, et aussi bien que pour ceux qui étaient destinés à vivre dans la maison1. Le couvent du Roncerai, à Angers, avait au xiic siècle une renommée toute spéciale en ce genre, et on lui confiait les jeunes filles dont on voulait cultiver l’esprit tout de bon 2. C’était dans une de ces écoles, au monastère d’Argenteuil, qu’Héloïse avait appris la langue latine et même les humanités, avant qu’Abailard l’eût connue3. L’érudition de plusieurs Italiennes est un fait qui n’a besoin que d’être rappelé, puisque les chaires de Bologne ont été plus d’une fois occupées par des femmes. Mais, pour en citer au moins un trait qui appartienne au moyen âge, disons que le canoniste Jean d’Andréa (xive siècle) se faisait suppléer au besoin dans ses leçons publiques par une de ses filles, et consultait souvent sa femme sur le droit canon ; lui solempnel légiste , comme l'appelle Christine de Pisan, ou, comme dit un autre : « famosissimus cloctor qui in mundo non liabebat similem 4. »
Maison trouva probablement à la longue qu’une femme ne pouvait guère être instruite sans devenir pédante. Du moins l’oraison funèbre d’Anne de Gonzague donne lieu de penser que l’usage d’enseigner la langue latine aux jeunes filles s’était à peu près perdu vers le règne de Louis XIV, sauf peut-être à Fontevrault, car Bossuet semble en parler comme d’une exception , et Molière ne ménage pas les femmes savantes.
Saint François de Sales estimait déjà que les femmes, Françaises surtout, ne savaient même plus prononcer le latin sans y massacrer l’accent; et il désirait que les livres liturgiques des Yisitamlines sauvassent cet accident quotidien beaucoup trop facile à prévoir.
Il semblerait donc que l’éducation destinée aux dames du xv° siècle et du xvie n’eût pas encouragé les pères de famille à reprendre la voie suivie trop malencontreusement (pour la foi et les mœurs) par plus d’une princesse lettrée à l’époque où florit Calvin.
1. Hist littéraire de la France, I. IX, p. 128. Un concile de Cologne en 1536 ( Concilia Germanise , t. VI), P. x, cap. 16, dil sans ambages : « Monachus et monacha amare debent scientiam scripturarum.... Libros sacros describere ipsis maxime conveniret, elc. »
2. « Maturioris doctrinæ causa. » llildebert, cp., lib. ii, 26 (Op. c.).
3. Hist. litt. de la France, !. c. Pour qu’on ne regarde pas ces laits comme des singularités sans conséquence, il est bon de faire remarquer que les écoles des couvents de femmes étaient recommandées par les conciles. Le vne canon de Clovesbove (vme siècle) s’exprime ainsi : « Episcopi « et abbates atque abbatissæ... studeant et diligenli cura « provideant ut per lamilias suas lectionis studium indesi- « nenter in plurimorum pectoribus versetur.... Proinde « coerceantur et exerceantur in scholis pueri ad dilec- « tionem sacræ scicntiæ, ut per hoc bene eruditi inveniri <i possint ad ornnimodam Ecclcsiæ Dei utilitatem, etc. » Ap. Spelman, Concilia... orbis britannici, t. I.
4. Tiraboschi, lib. ii, cap. v, nos 6, 8. — M. Valéry (1. IX, c. 1er), cite un manuscrit des leltres de saint Jérôme,
exécuté en 1 137, aux frais de plusieurs dames de Modène, dont les noms se lisent à la lin de l'ouvrage. Au xvxc siècle, une abbesse de Parme, assez peu édifiante du reste, décorait d’inscriptions classiques, grecques et latines, le plafond de ses appartements ( ib . c. ix. Voyez encore x , 6 ; xv, 18).
La vénérable Laurence Slrozzi, dominicaine en Toscane, et morte le 15 septembre 1591, a laissé des hymnes et odes latines sur les fêtes de l’année chrétienne. Cela fut imprimé de son vivant, et reproduit par les presses parisiennes après sa mort. Cf. Moréri, v° Strozzi. — Etc., etc.
Je ne connais que par son titre l’ouvrage de Mme Canonici Facchini, Prospetto biografico delle donne italiane rinomate in letteratura dal secolo xiv fuio ai giorni nostri ; Venise, 1824, in-8°. Elle pouvait remonter plus haut.
M. Ch. Jourdain parle aussi de l’éducation des femmes au moyen âge, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions; 1. XXVIII, Impartie (1874), p. 79-133. Là, maints faits curieux se trouvent réunis. Mais je crois savoir que M. Francisque Michel prépare pour l’Angleterre un livre bien plus étendu sur le même sujet.
BIBLIOTHÈQUES DU MOYEN AGE
Supplément aux faits indiqués dans l’article précédent sur l'érudition des séculiers au moyen âge. — Écoles, et celles
des Irlandais en particulier.
e ne m’étais point proposé de m’étendre davantage, pour le moment, sur le sujet traité dans les derniers paragraphes; mais durant le loisir que m’a laissé la division de mon article réparti entre deux livraisons (dans les Annales ), il m’a semblé qu’un peu plus de détails, dès maintenant, ne nuirait pas à l’ensemble de la question. J’ajouterai donc ici quelques développements, dont je n’avais d’abord marqué la place que dans une sorte d’appendice tout au plus, à la fin de cet essai. Mieux vaut pourtant, ce semble, s’abandonner à quelques digressions, que de laisser des doutes au lecteur sur les faits avancés dans le courant de la discussion. Il me paraît que, jusqu’à présent, pas un des témoignages invoqués ne saurait être taxé d’assertion hâtive. Des preuves telles quelles eussent été faciles à amonceler; j’ai préféré m’en interdire une foule dont il eût été absolument possible de contester la valeur, voulant que la bonne foi ne pût se refuser aux faits allég’ués, malgré l’esprit Je plus pointilleux, s’il était du moins raisonnable. Loin de prétendre tirer à moi des indications peu concluantes, je me ferais un devoir de revenir sur mes propres assertions, dès que je les reconnaîtrais pour telles.
Ce qui a été dit de plusieurs rois de France (§ XVIII) pourrait s’étendre presque à tous les autres, et n’était point propre à notre patrie. En Angleterre et en Allemag’ne, la coutume de confier l’éducation des princes aux ecclésiastiques est attestée par quantité de faits que je ne puis songer à rappeler ici. Il sera bon néanmoins d’en citer quelques-uns, pour ne pas défendre le moyen âge contre ses détracteurs avec autant de lég’èrelé qu’on en a mis à le dénigrer. Le fait se prouverait presque suffisamment par la seule réponse de Foulque d’Anjou, lorsqu’il disait à Louis d’Outre-mer qu’un roi sans lettres est un âne couronné' . Quand un comte envoyait faire cette semonce à son suzerain, il fallait qu’une telle manière déjuger les choses ne lui fût pas tout à fait personnelle. Du reste, la langue de Rome ayant été comprise jusqu’à la fin du xic siècle pour le moins, parmi les peuples de l'Europe latine1 2, les gens qui recevaient alors quelque éducation devaient dépasser aisément ce que nous sommes portés à leur accorder de connaissances. Pour les nations d'origine germanique et de l’Europe orientale, la difficulté était plus grande; l'idiome maternel ne leur donnant nulle ouverture sur la langue savante. Mais cette inaptitude même du langage national à les introduire
1. Marlène , Ampliss. Coll., V, 987. « Quum Lu do vieil s « rex in quodam festo S. Martini Turonis veniret, et Fulco- " nem Bonum, comitem andegavensem, cum aliis canonicis " eantantem videret, irrisit, et eum aliis digito demonstravit. Quo viso, Fulco cornes régi mandavit quod rex « illitteratus erat asinus coronatus. Idem vero cornes litteratus erat, pulcher, facetus, Iiumilis, largus, et armis « strenuus, etc. » Ce qui montre que cette manière de penser n’était point une singularité dans le comte d'Anjou, c est qu Henri, fils de Guillaume le Conquérant, disait la même chose à son père.
C était devenu apparemment une sorte de proverbe ; car,
outre qu’on le trouve répété au sujet d’autres princes, c'est une des sentences mises en vers par Abeilard pour l’éducation de son fds Astrolabe. Cf. Biblioth. de l'École des Chartes, ne série, t. II, p. 409 (v. 65).
2. Histoire littéraire de la France , IX, 150, 148, 127. C'est ce qui expliquerait peut-être pourquoi la littérature romane fut si précoce chez les Normands. Initiés à la langue nouvelle sans avoir à la former eux-mêmes, comme ceux dont les ancêtres avaient parlé latin, ils la mirent en œuvre avec plus de liberté; débarrassés qu’ils étaient du travail lent et confus par lequel notre idiome se dégageait dans l'ombre chez leurs voisins.
98 MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
dans la connaissance des choses réputées les plus importantes, dut leur rendre plus sensible la nécessité des premières études, et exciter leur zèle pour s’initier du moins au latin '.
n Angleterre , il suffirait de nommer le grand Alfred (ix° siècle), cet infatigable guerrier qui traduisait les Saints Pères et l’Ecriture sainte dans la langue de son peuple1 2 en même temps qu’il lui dictait des lois après l’avoir arraché aux pirates du Nord; qui ordonnait des périples à la manière des princes grecs et des gouvernements modernes, et rédigeait lui-même en saxon des histoires que le savant Hick.es n’a pas craint de comparer aux écrits de César pour le style. Citer (comme le fait Harris 3), pour preuve de l’érudition mythologique de Guillaume le Conquérant, sa réponse aux plaisanteries du roi de France, c’est prêter au prince normand une forme classique qui n’appartient qu’à l’humaniste italien auquel on l’emprunte. Mais, sans recourir à des témoignages aussi faibles, nous savons que Guillaume, encore enfant, avait été confié par son père, Robert le Diable, à un gouverneur instruit ( Thérould ) , et qu’il aimait trop à réglementer pour n’avoir pas été quelque chose de plus qu’un soldat4; car peu de princes ont eu la manie législative à un plus haut degré que lui. Du reste, si sa vie toujours agitée et la mort prématurée de son gouverneur l’empêchèrent de s’instruire largement, le langage de son fils3 en sa présence montre que ce redoutable guerrier ne faisait point profession de mépriser l’étude. Aussi bien, les princes normands avaient témoigné avant lui de l’estime pour les sciences; Rollon confia son fils (Guillaume Longue-Epée) aux moines, et le règne de cette dynastie en Angleterre fut la plus belle époque littéraire de ce pays au moyen âge 6. Au xiic siècle il fallait que ni le roi Étienne, ni le duc Robert de Glocesterne fussent des princes ignares, pour que Geoffroy (Galfrid) de Monmouth eur dédiât sa Vie de Merlin dans les termes qu’il emploie 7.
1 . Un singulier exemple de ce zèle, c’esl le projet (et surtout la réussite de ce projet) que forma S. Étienne de faire apprendre la langue latine à. tout son peuple. Le Hongrois, jusqu'à nos jours , la parlait presque comme une seconde langue maternelle; et ce fait, à lui tout seul, n'est pas sans quelque valeur pour montrer si l’instruction populaire a occupé les nations catholiques quand l’impulsion partait de l'Eglise.
Les Magyars, vers le milieu de notre siècle, ont méconnu beaucoup leur véritable intérêt en supprimant celte vieille coutume introduite dans les dictes par leur couronne aposlolique. La Croatie ne se serait pas détachée de la Hongrie si facilement au cri de Nolumus magyarisari, si l’on n’avait prétendu la réduire à parler l’idiome de ceux qui l’avaient conquise sans exiger une marque permanente de sujétion dans les provinces annexées.
2. Stolberg, Vie d’ Alfred, ch. 17-21. Voyez la Notice des œuvres d'Alfred dans Oudin; et dans Ziegelbauer, op. cit., t. I, p. 327.