MORALE DU SENTIMENT ET MORALE DE L IDEE
Tidéal de la société universelle, qui serait précisément l'universel amour. La charité philosophique et scientifique, qui est la bonté morale, repose donc à la fois sur une nécessité réelle (les conditions de la plus haute vie individuelle et collective) et sur une nécessité purement morale : celle par laquelle nous déclarons nécessaire la réalisation de l'idéal suprême. Nous attribuons d'ailleurs à cet idéal, par la pensée, quelque condition réelle de possibilité, mais sans être capables ni de déterminer scientifiquement cette condition, ni d'en prouver scientifiquement la réalité. De là une incertitude finale au point de vue de la science, incertitude où nous avons reconnu la condition même du vrai désintéressement pratique. Kant, qui a tant contribué lui-même à montrer ce reste de doute invincible, veut faire exception pour le devoir comme loi rationnelle; selon nous, il n'y a pas même d'exception pour le devoir en tant que loi absolue imposée par 1' « existence éternelle » à la vie temporelle. Sous cette forme, le devoir n'est pas plus certain que la vie éternelle n'est certaine. Nous ne pouvons poser le devoir qu'en l'aimant et parce que nous l'aimons comme condition de la bonté. La morale de Tamour et de la bonté, par l'intermédiaire des idées-forces, ne fait donc qu'un avec la morale de la raison, qui elle-même est la morale de la conscience intégrale et radicale. La froide raison et le cœur irraisonnable ne pourraient , chacun à part, fonder une morale ; il faut que le cœur et l'esprit trouvent, dans notre plus profonde conscience de nous-mêmes et d'autrui, leur radicale unité.