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MORALE DU SENTIMENT ET MORALE DE L IDEE

fond, Kant, lui aussi, n'accepte la forme universelle du devoir que parce qu'il a l'amour intime de la bonté, amour qu'il confond avec un simple respect mêlé de crainte et d'humiliation. Il a beau se persuader qu'il ne fait que suivre, soldat de la loi, un commandement rationnel, ce juste et ce saint de la philosophie n'obéit que parce qu'il aime; il est tout plein du grand amour ; il aime comme une sainte Thérèse, quoique autrement et plus philosophiquement, il aime comme un Socrate, il aime comme un saint Paul. S'il agit par raison, c'est qu'il aime la raison et surtout les êtres raisonnables, qui sont, en définitive , les autres hommes, aimables parce qu'ils ne sont pas seulement raisonnables, aimables parce qu'ils sont eux-mêmes aimants.

Outre le piéliste, on a souvent remarqué chez Kant le stoïcien : ne rejelte-t-il pas à l'excès, dans sa doctrine, la part de la sensibilité, du 7râ6o;?Ce fut précisément la grande infériorité des stoïciens par rapport aux chrétiens ; combien, en comparaison, ils agirent peu sur le monde! Le christianisme eut le mérite de comprendre non seulement la force pratique, mais la vérité théorique de l'amour. Partout, dans le christianisme, circule le même esprit, qui cherche le secret de l'existence comme de la vie dans un acte fondamental : aimer. Ce qui fait la valeur de la maxime chrétienne d'amour, ce n'est pas que le sentiment soit au-dessus de la raison ; mais cette maxime place l'individu dans une attitude propre à lui faire identifier son bien et celui des autres. Pour ceux-mêmes qui ne croient nullement à la doctrine de Jésus comme religion, il va dans le christianisme, si mal interprété par Nietzsche, un principe philosophiquement admirable : c'est ce devoir d'aimer que Kant veut changer en devoir d' « agir comme si on aimait » ; c'est cette supériorité finale de la charité bien entendue sur la pure justice, que ni Kant ni les néo-criticistes comme Renouvier ne veulent admettre. Ils n'aperçoivent pas toutes les ressources qu'un être intelligent trouve pour aimer quand il le veut.

Aime, voilà ce qu a raison de répéter l'Évangile ; ainoe en vérité, avec ton esprit et ton cœur ; aime et fais ce que tu voudras ! Que ta volonté soit d'abord volonté de la perfection et du bonheur do tous, c est-à-dire amour^ et lu pourras ensuite faire tout ce que voudra une telle volonté, car tune pourras plus agir que paramourel pour famour : aime et fais ce que demandera ta volonté aimante. C'est en ce sens, non au sens d'un choix arbitraire laissé à une volonté indifférente, que le philosophe doit entendre la parole du docteur chrétien : ama el fac qiiod velis. Elle revient à dire que c'est la bonté qui fonde le devoir et détermine le vouloir, si bien que celui qui a la vraie bonté ne peut plus vouloir que le bien ni faire que le bien.

Nous avons vu comment le philosophe et le savant peuvent accepter cette théorie, mais en rendant Tamour rationnel, de manière à en opérer Tentière synthèse avec la justice. De plus ils doivent changer, pour ainsi dire, l'indice de certitude attribué à Tobjet suprême de l'amour. Pour le chrétien, la charité est avant tout Tamour d'un Dieu posé comme réel et dont la réalité se serait révélée à l'expérience humaine par des événements miraculeux, parole entendue d'Adametde Moïse, incarnation de Dieu en son propre fils. Pour le philosophe, comment la charité aurait-elle le même aspect? En tant qu'amour de la perfection idéale, de Tamour parfait lui-même, elle ne s'adresse plus à un être dont la réalité soit démontrée par le raisonnement ou par Texpérience. La charité philosophique et scientilique est l'amour d'une idéale bonté, qui est le suprême intelligible et le suprême aimable de Platon, mais dont nous ne savons pas si elle est déjà réelle, bien que les croyants puissent trouver des raisons d'en être subjectivement convaincus (je ne dis pas objectivement certains). De plus, la chanté philosophique et scientifique met eu lumière la nécessité, cette fois certaine, de l'amour mutuel des hommes et de la solidarité humaine, pour que notre société particulière subsiste et progresse vers

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