NÉCESSITÉ DE DÉPASSER L*INDÉTERMINISME ET LE DÉTERMINISME VULGAIRES
La liberté, pour avoir une valeur vraiment pratique, doit appartenir, sous une forme compatible avec la moralité, au moi de l'expérience actuelle, quelque opinion que Ton puisse conserver ou ne pas conserver sur le moi en soi, inconnaissable pour moi, appelé noiimène. Tel est le principe éminemment scientifique
<l'oii nous sommes parti dans nos anciennes recherches sur la liberté. Ce principe est généralement admis de nos jours. C'est dans le monde immanent, où nous vivons, qu'il s'agit de réaliser Tidée morale ; c'est dans cette idée même et dans son action qu'il faut trouver les moyens immanents de la réaliser. Une morale scientifique des idées-forces laisse ouverte, sans l'aborder, la question métaphysique de la liberté nouménale.
D'autre part, celte morale est obligée de s'élever au- <lessus du concept vulgaire de Vindélerminisme ou du libre arbitre. Il y a dans l'être vivant des organes que la lente évolution des siècles a rendus inutiles et qui ne subsistent que comme un vestige des anciens âges ; de même, dans le domaine intellectuel et moral, certaines idées semblent destinées à perdre la signification qu'elles purent avoir autrefois, à se transformer sous peine de disparaître. Il en est ainsi de l'antique notion du libre arbitre, en tant qu'il est conçu, subjecliverocnt, comme puissance inconditionnelle de vouloir dans les mêmes circonstances une chose ou son contraire ; objectivement, comme « compatibilité absolue et inconditionnelle des contraires en un seul et même moment, toutes choses égales d\iillcurs » (l). Ce qu'on expliquait autrefois par cette décision imprévue et imprévisible d'une volonté réellement indéterminée en sa source, psychologues, sociologues et moralistes tendent à l'expliquer par l'action combinée des facteurs suivants : 1° caractère acquis et ses tendances ; 2° état actuel de la sensibilité et exercice actuel de rintelligence ; 3<> circonstances et milieu social. Au point de vue de rélhique , il est douteux qu'un pouvoir absolument indéterminé entre les contraires, capable de choisir l'un tout aussi bien que l'autre, fut lui-même moral. Cette sorte do Fortune personnifiée en nous ferait de nos actes, comme Ta bien vu Leibnitz, des accidents détachés de nous-mêmes, sans lien déterminé
(1; Définition de Renoiivier.
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non seulement avec noire caractère, mais encore avec ce qui constitue notre individualité et notre moi conscient. Nous voulons une chose et nous aurions pu tout aussi bien, avec les mêmes dispositions et dans les mêmes circonstances, vouloir l'opposé! Comment alors qualifier moralement et nous imputer un acte aussi arbitraire, qui n'est plus Texpression de nousmêmes et de notre volonté vraie, mais un événement superficiel et fortuit, sorte de météore intérieur? Le hasard réalisé n'est pas plus moral que la nécessité réalisée.
S'il faut rejeter la notion illusoire des hiatus, des « commencements absolus » et du libre arbitre vulgaire, en résulte-t-il que le déterminisme scientifique et moral doive réduire notre individualité à une sorte d'inertie et d'inaction ? — Sans doute, certaines doctrines qui admettaient un déterminisme inexact se sont trop répandues de nos jours; elles ont eu pour conséquence de diminuer le sentiment de la volonté personnelle, d'exercer ainsi sur l'individu et sur la société une influence dépressive. Mais ce n'est là qu un effet transitoire, qui tient à ce qu'offraient d'anti-scientifique ces doctrines, interprétées dan3 le sens d'une métaphysique matérialiste et fataliste. D'abord, notre volonté a beau agir selon des lois, non au hasard, elle n'en est pas moins noire volonté ; elle n'en a pas moins son action propre dans l'ensemble des actions qui doivent déterminer l'avenir. En outre, les lois qui font que je suis moi font aussi que je puis me modifier moi-même, avec conscience de ce pouvoir, et modifier le monde autour de moi. Le problème, scientifiquement posé, est donc le suivant : — Puisque un choix absolument inexplicable, caprice ou hasard, n'aurait rien de moral, il faut, pour fonder Tacte libre, lui trouver des raisons, mais qui soient des raisons de liberté. Ce sont précisément ces raisons que nous avons jadis recherchées et déterminées. Pour les résumer, nous pouvons dire que la première est Vidée même de la liberté (avec le désir
qu'elle enveloppe) ; la seconde , ridée de Tuniverselle union avec autrui. Le premier point est incontestable ; jamais on a pu le réfuter. Le déterminisme lui-même, en eflef , ne peut pas ne pas aboutir à la conception de Vidée de liberté. Psychologiquement, il y aboutit par la contradiction mutuelle que nous expérimentons entre nos diverses idées et tendances, auxquelles répond la conception scientifique de divers possibles. Logiquement, le déterminisme y arrive par la conception de son propre contraire. Métaphysiquement, il y arrive par la conception problématique de sa propre limite, qui est en même temps la limite de la science positive et du mécanisme phénoménal. Moralement, enfin, il y arrive par le problème inévitable du pouvoirfaire, que suscite le devoir- faire. Par toutes ces voies, le déterminisme parvient sûrement, dans la pratique et dans la théorie, à concevoir l'idée de liberté. Celle-ci est d'ailleurs, au point de vue de la science, la catégorie nécessaire de Taclion. Nous agissons toujours sous l'idée que l'avenir, y compris notre action future, n'est pas déterminé indépendamment de nous, de notre jugement, de notre sentiment, de notre préférence finale. Certes, le déterminisme scientifique n'est pas pour cela détruit en ce qu'il oftre d'intelligible et de réel, mais il est obligé de s'orienter différemment, vers un idéal d'indépendance personnelle au service de Tuniversel. Il se change en un atito-déterminisme se modifiant luimême par lui-même.
Le but que nous nous étions proposé dans notre ancien ouvrage, c'était de rendre le déterminisme scientifique aussi large, aussi ouvert, aussi infini, conséquemment aussi flexible et fluide, aussi vivant et progressif que cela est compatible avec un ordre intelligible pour la science, avec une continuité sans hiatus, avec une loi évolutive sans exceptions, qui est pourtant une loi de vie agissante et non d'inertie. Si le déterminisme veut rester rigoureusement scientifique, il ne doit pas se réduire aux lois mécaniques : ces lois sont
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une enveloppe trop extérieure, qui n'épuise pas l'objet de la science. Il ne doit pas non plus se réduire aux lois physiques et physiologiques^ qui n'épuisent pas encore le tout. Au moins faut-il y ajouter les lois psychiques et, principalement, celles de la pensée et de la conscience. Tout déterminisme qui s'arrête à moitié chemin est donc un déterminisme paresseux. D'autre part, les objections adressées à ce déterminisme incomplet sont elles-mêmes des objections paresseuses, puisqu'elles ne portent plus sur un déterminisme mieux compris.
C'est pourquoi nous avons introduit dans le déterminisme un élément de réaction sur lui-même en montrant Tinfluence que les idées-forces, y compris l'idée de liberté, exercent sur leur propre réalisation. Le moraliste n'a plus alors devant lui, comme dans Thypothèse de la métaphysique mécaniste, une machine qui poursuit fatalement sa marche, soit que la lumière intermittente de la conscience Téclaire, soit qu'elle ne Téclaire pas. Pour une science soucieuse des faits, c'est un fait que la lumière interne réagit sur la marche : elle est parmi les facteurs de cette équation qui aura pour solution Tavenir. Nous avons obtenu scientifiquement une approximation pratique indéfinie, ce que nous avons appelé un substitut et équivalent pratique de la liberté morale. L'idée, en effet, ne correspond pas seulement à ce qui a été et n'est plus, mais encore à ce qui n'est pas et sera. Quant à la volition, elle ne consiste pas seulement, comme on Ta prétendu, dans la détermination d'un acte par l'idée d'une chose qui sera ; elle consiste dans la détermination d'un acte par l'idée d'une chose qui sera par nous, qui n'existera que par notre action consciente, par l'idée et le désir prévalents que nous en aurons. L'idée de l'eflicacité même des idées et des désirs entre ainsi dans toute volition comme élément nécessaire. C'est un point que nous considérons comme définitivement établi; savants ou philosophes ne sauraient le renverser. C'est d'ailleurs
SOUS la forme de cet auto-déterminisme interne, jamais sous celle de l'arbitraire, que la vie intérieure s'apparaît à elle-même dans la conscience de vouloir, quand elle pénètre assez profondément les raisons de ses actes. Le déterminisme scientifique n'exclut donc pas, selon nous, une idée plus vraie de la liberté et même, en un bon sens, du libre arbitre- Ce dernier peut et doit être conçu comme pouvoir conditionnel et conditionné des contraires, mais conditionné de telle sorte que la condition soit de plus en plus à ma portée, voisine de moi, identifiée à mon moi, progressivement réalisable par le fait que je la conçois et que je me conçois moimême, avec mon idée de liberté, comme condition première et facteur essentiel de mon propre devenir.
Non seulement l'idée de liberté représente ainsi une condition de l'acte, et même une cause active de l'acte, mais elle représente encore une fin de l'acte. La liberté^ à nos yeux, n'est pas une donnée initiale de riiumaine nature, une sorte de puissance toute faîte et, du premier coup, inconditionnelle, par laquelle Thomme donnerait naissance à des commencements absolus, à des ruptures soudaines de l'universelle causalité, à des créations ex nihilo, non expliquées adéquatement par les motifs et mobiles, par le caraclère, par les conditions antécédentes. La vraie et complète liberté est une conquête finale et ne peut s'acquérir que progressivement. Être libre, c'est avoir un levier qu'on peut toujours allonger et des points d'appui qu'on peut toujours reporter plus loin ; alors on soulèvera son monde intérieur. Il faut toujours à la liberté le soutien du déterminisme, mais d'un déterminisme tel qu'aucune de ses formes présentes n'en épuise les virtualités. L'idée de liberté morale pose la fm à atteindre par le progrès même de ce déterminisme. Cette fin est toujours présente à la pensée réfléchie et siii conipos, sans qu'on ait besoin de l'évoquer par un miracle intérieur (1).
(1) Nous avons traité longuement ces questions : !• dans la
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On objecte : — Si la nécessité des antécédents suscite ridée de liberté, celle-ci pourra agir ; sinon, non. — Assurément, mais toute délibération sur des possibles fait nécessairement apparaître l'idée de la puissance même des idées et sentiments^ aTCC Tidéal de liberté qui en est inséparable. C'est là, encore un coup, la catégorie nécessaire de faction réfléchie. En outre, le moi n'esf pas et n'agit pas à part de cette idée, comrfte un mécanicien séparé de sa locomotive. L'idée et '\e désir de la liberté, t<9'ajours présents au même titre que l'idée même du moi, sont comme la main toujours posée sur le ressort de la machine, ou plutôt comme le cer- ^^eau directeur de la main. — Si le motif de feir ta tpeste, ob}ecte-t-on e«eore, surgit par la nécessité des antécédents, je foirai; s'il ne surgit pas, je ne fuifraî pas. — Sans dCKjte, mais comment le motif de fuir la peste n'existeraît-il pas quand la peste elle-mèifte existe et vous terrifie ? Supposez pourtant que le motif pour fie point faire telle ou telle action ne vous vienne pas à l'esprit, que vous agissiez sans la plus légère réflexion, sans le moindre soupçon de ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans votre acte, appellerez-vous ceta liberté? Vous voyez bien que votre « libre arbitre » suppose, lui aussi, des motifs antérieurement donnés, avec un caractère donné sur lequel ils agissent. Et il y a des circonstances où les motifs et mobiles ne peiinenl p€ts ne pas être donnés. Toute la question est donc de savoir si ces motifs et mobiles, combinés : 1** avec le caraetère, 2** avec les circotistances, 3"* aveclldéede notre caractère passible et désirable, i** avec Tidée de notre pouvoir powr réaliser ce caractnère, si ces motifs et mobiles, dis-je, expliquent adéquatement la détermination, ou si celle-ci requiert encore un libre arbitre distinct et indépendant du caractère^ ind-épeiidant des mobiles et des motifs, y compris Tidée et le désir de la
Liberté et le Déterminisme:; 2» dans la Psychologie des idées-forces ; 3* dans le Mouvement idéaliste ; 4° dans V Avenir de la métaphysique fondée sur Vexpérience,
liberté. C'est dans cette seconde hypothèse que, en dépit de la peste et du danger, l'homme pourra rester stupidement au beau milieu d'un endroit infesté et y périr. De même pour la délibération, nécessaire à une liberté éclairée et morale. — « Si, objecte-t-on, la nécessité des antécédents veut que Thomme délibère, il le fera ; sinon, non. » — Mais, dans toutes les circonstances graves, dans tous les « cas de conscience », dans toutes les situations vraiment morales, la nécessité des antécédents fait toujours qu'un homme délibère sur les possibilités, à moins qu'il ne soit un enfant ou un fou. D'ailleurs, l'argument se rétorque de nouveau contre les partisans de Tindéterminisme : — Si la nécessité des circonstances veut qu'un disciple de Renouvier délibère, il pourra mettre fin à sa délibération par un coup de « libre arbitre » ; mais, si la nécessité des circonstances ne le met pas en présence d'une alternative et ne lui fait pas voir deux chemins devant lui, comment son « libre arbitre » pourra-t-il opérer un « choix absolu », à droite ou à gauche, suivi d'un « commencement absolu »? Notre liberté pratique, à nous hommes, ne peut pas être absolument inconditionnelle; elle est suspendue à quelque condition déterminable pour la science ; ce ((u'il faut, c'est que cette condition nous soit donnée de fait ; or, elle Test avec Vidée de liberté, qui, encore une fois, ne peut pas ne pas surgir dans les conjonctures difficiles où précisément nous en avons besoin. La théorie même du libre arbitre vulgaire ne peut pas plus se passer de cette idée-force que la théorie de Tauto-déterminisme. La condition première. est donc ici commune à tous; là où elle manquerait par hypothèse, elle manquerait également pour tous; iln'yaurait pas plus de place pour le liberum arbitrium indifferenlise que pour raulo-déterminisme intellectuel. Heureusement, ridée de liberté est une lettre de change toujours fournie à Thomme par la nature et que nous devons réahser nous-mêmes en valeurs effectives.