CONTENU DE L IDEE DE LIBERTE
CONTENU DE l'iDÉE DE LIBERTÉ
I. — Puisque la liberté, scientifiquement conçue, est une idée qui lend à se réaliser à la fois comme cause el fin de l'action, il importe à la science de s'en faire une conception précise et d'en déterminer exactement le contenu,
La liberté pratique, sous son aspect négatif, est le maximum possible d'indépendance. Ce « maximum possible » n'est pas nécessairement quelque chose d'absolu et, par cela même, d'inconnaissable ; il peut n'être, au point de vue de la science, qu'un superlatif relatif, une variable tendant vers une limite qu'elle ne saurait atteindre. C'est l'équivalent de ce que serait pratiquement, dans Tordre de l'espace, la plus grande étendue possible. Au-dessus d'une étendue, j'en puis toujours concevoir une plus grande : le maximum absolu serait rimmensité ; le maximum relatif dépend de conditions déterminées, mais peut être une valeur toujours susceptible d'accroissement. En un mot, quand nous nous déclarons libres, nous voulons dire, d'abord, que nous sommes dégagés de certaines lois, délivrés de certaines nécessités, que nous sommes indépendants sous tels et tels rapports, puis, en passant à la limite imaginaire, indépendants sous tous les rapports, sauf le rapport à notre moi et à l'idée même de liberté.
En son contenu positif, Tlndépendance qui constitue la liberté apparaît comme le maximum de puissance individuelle qui peut appartenir au moi, maximum qui ne s'atteint précisément que dans l'action en vue de Vuniverset. La première notion qui nous sert à concevoir positivement notre puissance indépendante et à la chercher toujours plus loin, toujours plus haut, c'est
donc Tidre do notre moi : on laisse échapper la liberté quand on fait abstraction des individus, on aboutit à un nécessitarismo qui n'a plus rien de scientiiique. Le mot de liberté a toujours désigné, à quelque point de vue que ce fût, la puissance indépendante du moi ; « nécessité » représente la part du tout, comme « liberté » représ<3nte la part de Tindividu dans Tanti- Momie enlre les deux termes à concilier. La lil>erté est donc la limite idéale du. développement le plus haut possible de la volonté propre, le terme de l' individualisation consciente et volontaire , qui est Tidée m;ême d'individualité se réalisant par la conception et le désir de soi. Dès notre thèse sur la Liberté et le Déterminismey nous avons établi que la liberté olire, avant fcGHit, ce côté individuel, qu'elle est la réalisation de ridée de la personne et de l'idée du pouvoir personnel. Elle pose ainsi le moi devant le non-moi, devant autrui. Le moi, pensée qui se réalise, est une concentration produite par l'idée même d'un centre en partie réel, en partie virtuel ; cette idée, à son tour, est centre d'attraction et de tourbillon intérieur. En conséquence, pour devenir libre, il faut avant tout se faire un moi, et ce n'est pas chose aussi simple qu'il le semble. S'imagi«e-t-on que le jeune enfant, produit de riiérédité, du milieu, de l'organisation, du tempérament, n'aj^nt que des t(Mulanccs qu'il ne s'est pas données et les manifestant par des actions réflexes sous rinfluence déterminante des circonstances extérieures, s'imagine-t-on que ce point de rencontre entre des forces étrangères subtilement mêlées ail déjà le droit de s'attribuer un vrai moi ? 11 n'a encore que l'idée et le désir de son moi, et c'est cette idée qu'il oppose à celle d'autrui. 11 lui reste à la réaliser véritablement, à remplir une Corme encore vide et à lui donner un corps. Une fois« le moi constitué et conscient de soi, il pourra être libre, c'est-à-dire être vraiment déterminé par soi et, qui plus est, se déterminer so/'-meme. L'homme so décide toujours en vertu d'une raison , mais à la-
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quelle son moi tout entier, tel qu'il est, tel qu'il se conçoit, tel qu'il désire devenir, donne force plus grande et prévalence. C'est en cela que consiste la liberté ; notre définition, seule scientifique, enveloppe et domine tous les systèmes.
La manière propre dont le moi individuel réagit tient à la manière caractéristique dont il sent, pense et veut. On peut appeler caractère sa constitution naturelle ou acquise, qui fait que telle influence venue du milieu physique ou social l'incitera à sentir, à penser, à vouloir selon son mode propre. Nous n'admettons pas pour cela la théorie de ceux qui identifient le moi avec le caractère et font consister la liberté dans la « détermination par son propre caractère ». Le caractère inné est une œuvre de la nature, qui échappe à notre conscience et ne constitue pas notre vrai moi. Ce dernier ne commence qu'avec la conscience que nous prenons 1° de ce caractère inné, 2° de notre pouvoir de le' modifier, 3** du pouvoir de modifier le milieu où nous existons par l'idée d'un mode d'existence supérieur se développant dans des relations supérieures. Être vraiment déterminé par soi, c'est donc, tout d'abord, être déterminé par son caractère acquis, non inné. De plus, il faut que, dans une certaine mesure, nous soyons indépendants même du caractère acquis, que nous ne soyons, sous aucun rapport, esclaves de nous-mêmes, tels que la nature nous a faits et tels que nous nous sommes faits jusquà présent. C'est donc plutôt par notre caractère £;/r/we/ et /rf^a/ que nous sommes déterminés quand nous sommes vraiment libres. La liberté a les yeux tournés vers l'avenir, vers le possible, vers ce que nous nous représentons comme contingent, en ce sens que nous le concevons comme ne pouvant sortir de l'ambiguïté que par notre efi*ort personnel. C'est cette réaction compliquée de soi sur soi, dans le plein jour de la réflexion, par le moyen de l'idée, qui constitue la liberté morale. On l'a toujours définie: -— Être déterminé par soi et se déterminer soi-même.
II. — Reste à savoir comment nous pouvons arriver à la réalisation d'un tel idt^al. Ce n'est nullement par la suspension du déterminisme intellectuel et des lois de connaissable ; tout au contraire, c'est ce déterminisme même qui rendra la liberté morale pratiquement possible. Voyons les degrés successifs de ce progrès?
D'abord, tout ce qui s'accomplit en dehors de ma conscience n'est qu'une succession de termes dont Tun est à un point du temps, l'autre à un point différent, sans que l'un des termes connaisse l'autre ni en soit connu. L'action de chacun deux sur son voisin est alors une contrainte physique, qui se ramène probablement à une action mécanique ou biologique entre les cellules cérébrales. Et c'est précisément la part à'inconnu qui introduit ici la nécessité. L'action libre doit donc d'abord être consciente ; elle doit même avoir la conscience pour premier facteur de sa réalisation. De plus, la conscience impliquée dans la liberté doit être réfléchie: il faut qu'il y ait retour de l'idée sur soi, se prenant pour but, se faisant pôle de l'activité et réussissant à polariser les impulsions aveugles. Être libre, c'est être capable, par la réflexion individuelle, d'émanciper ses actes de la pure habitude, des tendances non systématisées, de la poussée du caractère naturel ou même acquis, du milieu physique, de la tradition sociale non justifiée par la raison ; être libre, c'est faire de sa vie l'expression consciente d'un dessein choisi avec réflexion par le moi. La liberté n'est plus alors le fuyant libre arbitre; elle est bien, comme nous l'avons dit, l'auto-détermination, c'est-à-dire la réaction de l'individualité consciente sur soi. La liberté a ainsi son germe dans le pouvoir de réfléchir sur ses propres actes. Ce pouvoir est déjà lui-même un commencement de liberté, car il implique l'idée-force des diverses lignes de conduite opposées, et c'est cette idée qui suspend l'impulsion unilatérale de la passion.
Outre la conscience et la réflexion, le développement