L OPINION. LES MŒURS. LES LOIS ET SANCTIONS
de Torganisme et finit par acquérir une sorte de vie relativement indépendante, parfois prépondérante. Or, le cerveau a le privilège d'être en relation perpétuelle avec le dehors et avec les autres cerveaux. Pour compléter la pensée de Comte, il faut montrer comment le cerveau nous fait vivre, par les idées, d'une vie étrangère à notre moi, et comment ces idées, qui enveloppent des sentiments, deviennent des forces. L'homme finit ainsi par avoir ce que nous proposerions d'appeler des idéesforces organiques, c'est-à-dire incarnées dans Torganisme et y vivant d'une vie objective.
Quant aux raisons subjectives et psychologiques qui assurent le triomphe progressif de l'altruisme sur régoïsme, la première est, selon Comte, T « exercice habituel», qui, développant les organes et les fonctions, doit développer aussi les mœurs ou actions altruistes. La société, en effet, impose nécessairement un certain nombre de ces actions, parce qu'elles sont les conditions mêmes de l'existence sociale ; elles tendent ainsi à devenir habituelles chez Findividu. Nous ajouterons pour notre part que l'exercice habituel est une des principales sources de la force automotrice qui appartient aux idées; outre l'exercice machinal dont parle Comte, il faut donc considérer l'exercice intelligent.
Avant l'école anglaise, Comte avait mis en lumière deux lois psychologiques (et non pas seulement sociologiques) qui aident à nous déprendre de nous-mêmes. La première est celle de « l'association inséparable ». Cette loi unit certains instincts de direction centripète à d'autres instincts de direction centrifuge, si bien que les premiers, en se satisfaisant, éveillent les seconds. Par exemple, l'instinct sexuel est d'abord, chez la femme, la satisfaction d'un besoin personnel ; mais, par contiguïté, il détermine le développement d'un instinct nouveau à direction expansive : l'amour maternel. Le désir d'imposer sa volonté aux autres est un penchant qui tend à faire dominer l'individu ; mais, pour se satisfaire chez l'ambitieux, il peut
engendrer le dévouement au bien commun. Un Bonaparte est plein de son moi, mais son moi finit par embrasser la nation française. Les Anglais et surtout Spencer ont insisté sur la « référence sociale » qu'on retrouve jusque dans les penchants égoïstes. Guyau, à son tour, remarque que le pur égoïsme est un idéal irréalisable, une utopie. On n'a même pas Thabitude d'assouvir sa faim isolément : on dîne en compagnie. On exerce ainsi ses instincts sociaux en même temps qu'on satisfait un besoin individuel.
La théorie des idées-forces admet cette loi de u Tassociation inséparable » et tous les faits qui la confirment; mais elle y ajoute la réaction de Tintelligence sur soi, puis sur l'esprit tout entier et sur les organes. L'association s'établit entre diverses idées-forces et peut les fortifier ainsi Tune par Tautre, notamment celles de notre moi et des moi semblables qui forment société avec nous. Toutes ces idées deviennent solidaires et inséparables. De plus, nous avons vu qu'elles deviennent nécessairement impulsives. Pascal a eu raison de dire: « A mesure qu'on a plus d'intelligence, les passions sont plus grandes. » Les passions , en effet, pour Pascal comme pour Descartes, sont des précipitations de pensées et d'idées, non pas sans doute d'idées froides, vides de sentiments, mais de pensées ardentes, qui sont des représentations d'objets à atteindre, des visions anticipées. Les passions d'un homme intelligent, d'un peuple intelligent, sont des mouvements de l'intelligence en même temps que de la sensibilité, et ce sont ces passions qui meuvent la volonté. Bien dirigées, elles sont au service d'idées forces qui entraînent tout l'être, individuel ou collectif.
La seconde loi psychologique est celle du transfert, qui finit par changer en fin ce qui n'était d'abord qu'un moyen. Avant les Anglais, Auguste Comte avait montré de quelle manière, dès que le penchant égoïste cesse d'être enjeu, l'aff'ection bienveillante persiste, grandit et, finalement, est recherchée pour elle-même. Ce fait,