L OPINION. LES MOEURS. LES LOIS ET SANCTIONS
dit Comte, « facilite beaucoup la solution du grand problème humain ». Mais, ici encore, il faut compléter le point de vue mécanique et, en quelque sorte, machinal du positivisme par le point de vue intellectuel et proprement moral des idées-forces. C'est consciemment que nous pouvons prendre pour fin ce qui ne fut d'abord qu'un moyen ; si ce transfert conscient a lieu, c'est parce que nous reconnaissons une valeur plus haute à ce que nous prenons délibérément pour but, par exemple ridée-force du bien social.
De toutes ces lois psychologiques régissant les sentiments-forces et les idées-forces, il résulte que les affections bienveillantes trouvent ^A2 elles-mêmes leur propre satisfaction et que cette satisraction est inépuisable. Aristote avait remarqué que le bienfaiteur est heureux de l'activité qu'il déploie pour le bien d'autrui: « il est meilleur et plus doux d'aimer que d'être aimé ». Celui qui aime agit , tandis que celui qui se laisse aimer reste passif, et la joie n'ost-elle pas dans l'action? Selon Aristote, on ne se fatigue pas d'agir, surtout quand Taction n'exige aucun effort sur les organes. Virgile prétendait qu'on se lasse de tout, sauf de comprendre, prœter intelligere ; Comte ajoute : « On se lasse d'agir, on se lasse même de penser ; on ne se lasse pas d'aimer. » A notre avis, ces diverses opinions se concilient : l'amour est le plein exercice de l'activité même, puisqu'il en est V expansion féconde, impli(iuant y intensité intérieure ; mais l'amour est aussi le plein exercice de la pensée, puisque, sous sa forme la plus haute, il est Tidée-force de tous et du tout tendant à se réaliser dans nos sentiments et dans notre vouloir.
L'intensité moindre des penchants sympathiques a pour compensation leur extension plus grande, et même, selon Comte, leur aptitude à une extension indéfinie. Cette expansion, ajouterons-nous, vient encore des idéesforces et du pouvoir de rintelligence, qui conçoit et impose aux actes des rapports universels, indépendants du temps présent et de l'espace présent. En outre, les
penchants égoïstes ont une autre infériorité par rapport aux penciiants sympathiques ; c'est leur caractère antinomique, qui se manifeste entre les divers individus et chez un même individu. Les penchants égoïstes, divisent d'avec autrui et nous divisent contre nousmêmes, tandis que les instincts altruistes unissent. Or, toute division est une perte de force vive: la lutte implique i'ellort, et Tetfort est toujours plus ou moins pénible. Là où les idées -forces convergent, il y a déploiement facile et joyeux.
En vertu des lois psychologiques qui précèdent, on voit se produire dans la société une double évolution : Tune mécanique et organique, l'autre intellectuelle, sentimentale et volitive. Un changement dans les mœurs eu suscite un autre mécaniquement ou organiquement, et le second changement n'était possible que par le premier. Jusque dans le domaine de la législation, qui rentre dans la sphère de la réflexion intellectuelle, tout changement entraine, par des conséquences presque mécaniques, une autre modification de lois ou de mœurs sur laquelle on n'avait pas toujours compté. Mais en même temps, au sein des sociétés, se montrent des facteurs tout ensemble intellectuels et sentimentaux, des idées-forces. La connaissance agit par Tintermédiaire du sentiment, qui luimême agit par les actions qu'il inspire ; les actions, enfin, provoquent par imitation d'autres actions semblables, surtout quand elles réussissent ; si bien qu'à la fin les mœurs elles-momes sont modifiées. Si donc la science et les idées n'opèrent pas toujours directement sur la conduite des sociétés, cela n'empêche pas leur action indirecte, avec toute son importance sociale. Quand une vérité est découverte, quand une nouvelle idée-force surgit, elle ne passe pas toujours immédiatement dans la pratique ; ce retard tient à ce que, le plus souvent, lé premier effet de la force appartenant aux idées est de faire surgir d'autres idées connexes ; la première efficacité d'une vérité n'est que d'en faire découvrir d'autres dans le domaine de la science. Mais,
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quand un certain nombre d'idées ont été ainsi mises en lumière, quand leur enchaînement leur a communiquf^ la force logique et que, en même temps, elles ont une force sentimentale, elles passent bientôt dans la conduite , — non pas seulement dans la conduite individuelle, mais encore dans la conduite sociale. II existe donc, à chaque moment de Thistoire, tout un système d'idées-forces qui est le facteur intellectuel du progrès sociologique; et qui se combine avec le facteur mécanique ou organique. Il s'ensuit que Tintelligence et la (c raison » comptent réellement parmi les grandes forces qui gouvernent le monde (1).
Certains philosophes anglais, comme Kidd, voulant établir l'absolue nécessité du sentiment religieux pour les mœurs, n'ont pas craint d'appeler la raison une institutrice d'égoïsme. C'est le renversement de la vérité. La raison, quelque idée qu'on se fasse de sa nature intime et de son origine, est, par définition même, institutrice d'altruisme , institutrice d'universalité et de désintéressement. Elle est le seul incontestable fondement de la fraternité humaine, car elle constitue la seule chose identique chez tous les hommes : l'identité qu'elle établit entre eux est précisément celle du pouvoir qu'ils ont tous de concevoir l'universel. Si Thomme ne voit encore dans ses rapports avec les animaux qu'une fraternité inférieure et une simple préfiguration de la vraie fraternité, c'est parce que, chez la bête, la raison n'est pas développée et n'arrive à aucune conception universelle.
De plus, grâce à la raison, une soUdarité consciente unit les hommes d'un même temps une continuité consciente unit les générations successives. La continuité est, selon Comte, un des caractères propres de l'espèce
(1) F. Brunetière, dans son dernier article, où il étudiait « l'influence des philosophes sur la société », demande à la philosophie des idées-forces d'expliquer comment « les idées se transforment en motifs et en mobiles d'action » au sein du groupe social. {Revue des Deux Mondes, 1" décembre 1906). On voit que nous fournissons cette explication.
humaine: les animaux ne connaissent point le passe do leur race et n'en prévoient point l'avenir, quoiqu'ils puissent, dans le présent, otfrir des exemples de solidarité, comme les abeilles d'une même ruche ou les fourmis d'une même fourmilière. Cette remanjue de Comte est vraie ; elle n'a besoin que d'être encore complétée par la doctrine des idées-forces. Qu'est-ce, en etfet, qui fait la vraie continuité de l'espèce humaine? C'est l'idée même qu elle a de cette continuité dans le temps comme dans l'espace, c'est l'idée de son passé, de son présent, surtout de son avenir, où elle se projette elle-même à l'avance en son idéale unité.
Le tort d'Auguste Comte a été de prétendre que, pour la raison humaine, les modifications possibles de l'ordre universel, y compris Tordre social, sont bornées à Vintensité et à la vitesse des phénomènes, tandis que Yarrangement demeurerait inaltérable. Assertion gratuite et inconséquente. Gratuite, parce qu'elle est sans preuve ; inconséquente, parce qu'elle revient à dire qu'on peut moditier Vintensité sans moditier Vordre des phénomènes. Descartes, inversement, s'imaginait pouvoir changer l'orcfresans changer l'intensité et la quantité de force. Toutes ces conceptions sont contraires à la science. Intensité et arrangement, force et ordre, quantité et qualité sont des éléments inséparables : toucher à l'un, c'est toucher à l'autre. Auguste Comte oublie rinfluence de l'idée sur l'intensité même de la passion et, par contre-coup, sur sa qualité. Nous avons amplement montré cette influence. Si je conçois un affaiblissement possible et désirable de ma colère, je l'atïaiblis du coup et je permets à d'autres sentiments de lui succéder ; par Tidée et le désir, j'ai donc prise sur l'intensité et l'ordre des phénomènes. Concluons une fois de plus que la raison et la conscience sont des ressorts actifs, non des réverbérations inertes, et que ces ressorts psychologiques jouent le rôle directeur dans le progrès sociologique.
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