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LES LOIS, LES SANCTIONS ET L ORGANISATION SOCIALE

noQ pas si cette intention était métaphysiqueraent l'acte d une volonté libre, mais si elle était psychologiquement consciente d'elle-même et de son but. Tout accusé qui n'est pas en un état anormal et pathologique est justement considéré comme capable de cet auto-déterminisme qui, par la force même des idées et des sentiments, peut empêcher les actes nuisibles à autrui.

Malgré les progrès du déterminisme scientifique, on continuera toujours, dans la société humaine, d'éprouver les sentiments psychologiques et sociaux du blâme et de Tadmiration, ainsi que les sentiments corrélatifs de Tantipathie et de la sympathie, qui n'ont rien d'inconciliable avec un déterminisme bien entendu. La vipère a beau ne pas être libre, son venin a beau être distillé par la nature, sans que rintelligence puisse réagir sur le venin même ; bien plus, ce poison a beau constituer pour la vipère un moyen légitime de défense, nous défendons contre elle notre vie, que nous jugeons très supérieure à la sienne. Les vipères humaines ont un poison distillé par l'idée même qu'elles en ont et qui peut être neutralisé par l'idée contraire d'une action bienfaisante ; comment donc n'éprouverions-nous pas à leur égard un sentiment d'un genre particulier? Nous l'avons vu plus haut, la haine, la colère, la vengeance, qui attribuent un libre arbitre absolu à Têtre détesté, pourront et devront un jour disparaître du cœur des hommes ; mais il restera toujours l'horreur et la pitié. L'horreur psychologique et sociologique du crime écartera des scélérats tous ceux qui seront témoins du forfait, quand même ils croiraient (car ils ne peuvent le savoir) que les criminels sont irresponsables au point de vue de Tabsolu. A leur horreur se joindra toujours cette pitié que nous éprouvons pour les êtres inférieurs et mal venus, ceux que Guyau appelait « les monstruosités inconscientes de la nature ». Nous les appellerions plutôt, nous, des monstruosités partiellement conscientes, donc partiellement maîtresses de soi et capables de réaction sur soi.

Dans la morale des idées-forces, la sanction sociale est une défense de la société contre Tindividu, un « bouclier », un ressort déterministe ayant pour but la libération même. La légitimité morale de la défense et de la contrainte s'y déduit de l'idéal à la fois personnel et universel de la liberté, considérée comme principe du droit ; la légitimité sociale de la défense s'y conclut de la commune acceptation de cet idéal, du contrat implicite ou explicite entre membres libres d'une même collectivité (1). L'école matérialiste confond le criminel avec le malade et change le droit de punir en droit de guérir : au fond, elle absout tout, sans distinguer la part de la fatalité et la part de la réaction volontaire. La morale des idées-forces, au contraire, justifie cette distinction. Non seulement elle admet le droit de conservation sociale, mais elle juge le coupable au point de vue de sa valeur psychique, c'est-à-dire du type idéal de personnalité et de socialité qu'il incarne plus ou moins parfaitement. Si tel homme, qui, à nos yeux, ne réalise pas en lui-même le plus haut idéal moral, s'abstient cependant de nuire aux conditions sociales de la hberté et de l'égalité pour tous, nous ne pouvons que le déclarer moralement anormal, le blâmer ou le plaindre, nous efforcer de l'amener par persuasion à un type plus haut de personnalité et de socialité. Mais, si tel autre homme, outre qu'il ne réalise pas en lui-même l'idéal moral, s'enhardit jusqu'à violer les conditions vitales de la société humaine, il ne nous reste plus qu'à nous défendre contre lui, comme nous nous défendons contre tous les êtres dangereux et malfaisants. Au point de vue purement scientifique, nous n avons jamais à condamner absolument, encore moins à damner \ nous avons à constater, à apprécier, à déterminer les voies et moyens scientifiques d'assurer à la société sa conservation, de procurer à l'individu coupable, si cela est possible, sonamen-

(1) Voir notre Science sociale contemporaine .

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dément sous le double rapport de la valeur interne et de la valeur sociale. Le malfaiteur a besoin de comprendre lui-même que la peine est juste; or il comprendra fort bien qu'elle est juste socialement, c'est-à-dire qu'elle est rationnelle au point de vue de la société, et que son action, pour agréable qu'elle lui ait été, est nécessairement antipathique aux autres. De plus, il comprendra que cette même action, au point de vue psychologique, est contraire au type normal de la personnalité, que, en conséquence, elle est psychiquement mauvaise. Enfin la conscience qu'il a, comme tout homme, du pouvoir de ses idées et sentiments sur ses actions l'empêchera toujours déconsidérer son crime intentionnel du même œil qu'une maladie involontaire. Il trouvera donc juste, après réflexion, que la société défende non seulement ses propres lois d'existence, mais encore le type de Vespèce et même celui de la personnalité individuelle, contre les déviations provenant de la passion ou du calcul égoïste.

III. — Un des principaux moyens de réalisation pratique pour l'idéal moral, c'est l'organisation sociale, où les idées-forces prennent définitivement corps et deviennent institutions. Dans notre Idée moderne du droit, dans notre Science sociale contemporaine, dans la Propriété sociale et la Démocratie, nous avons déjà montré comment, au sein des sociétés futures, peut se faire la synthèse de la justice et de la fraternité. Nous y avons longuement exposé les raisons de ce que nous avons nommé la justice réparative, où doit s'absorber l'ancienne charité: il y a, selon nous, une justice qui est la réparation des injustices résultant du fonctionnement • de l'organisme social. Nous avons même, avant d'autres, prouvé l'existence d'un quasi-contrat par lequel les hommes sont engagés, principalement envers ceux qui se trouvent soit « dans un état de minorité », soit dans « un état de maladie », soit dans un état « de vieillessse et (^incapacité de travail ». Nous ne re-

viendrons pas ici sur cette idée de justice réparative et préventive, ni sur les rapports d'organisme vital et les liens de contrat volontaire dont elle dérive. Nous consacrerons un ouvrage ultérieur à la justice sociale et au socialisme. Nous nous demanderons alors si , comme le rêvent certains utopistes , l'organisation sociale peut entièrement remplacer la moralité ; nous aurons à voir si la question morale se réduit tout entière à la question sociale et même à la question économique. Disons dès à présent que nul artitice de mécanisme ne saurait entièrement dispenser les hommes de justice et de fraternité, pas plus que de courage individuel, de sagesse et de tempérance. Malgré les appuis extérieurs que les institutions économiques doivent apporter aux vertus intérieures, celles-ci resteront toujours les vrais facteurs du progrès. Nous n oublions pas pour cela que la magnanimité, le bon cœur, la « charité », à eux seuls, ne sont point la science et l'industrie. Or, plus nous avançons, plus l'organisation de la vie individuelle et de la vie sociale accroît la part de la science, de Tindustrie , du commerce même, d'une foule de techniques qui semblent d'abord terre à terre, mais n'en sont pas moins des nécessités sociales. Nous admettons donc que, s'il est nécessaire de prêcher des devoirs moraux. Une Test pas moins de faire des réformes économiques. 11 faut que la société humaine s'organise ou se réorganise : d'un meilleur arrangement des conditions sociales sortira un minimum d'observation des devoirs sociaux. Élevez mieux les hommes du peuple, et aussi les enfants des bourgeois, répartissez mieux les charges et les profits, universalisez la propriété, égalisez le travail sans que le fardeau, allègrement soutenu par les épaules de l'un, devienne écrasant pour les épaules de l'autre ; faites, en un mot, régner une justice de fait, une Justesse scientifique et économique, si vous aimez mieux ce mot ; et alors vous n'aurez plus autant besoin dudécaloguc ou de l'impératif catégorique pour prononcer : Ne volez pas, ne tuez pas. La

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