‹ Morale des idées-forcesChapitre 116 sur 136 · LES LOIS, LES SANCTIONS ET L'ORGANISATION SOCIALE · texte numérisé non relu

LES LOIS, LES SANCTIONS ET L'ORGANISATION SOCIALE

I. — La justice, objet des lois, existe, comme tout idéal, en tant que nous la concevons et la voulons. Elle est une idée et une force. En s'élargissant sans cesse, ridée de justice finit par embrasser celle de « charité », parce que dans les sociétés de plus en plus civilisées, l'être, le bien-être et le mieux-être finissent par être conçus comme des droits plus ou moins virtuels de tout individu humain. Réciproquement, Tidée de charité, on s'élargissant et en s'épurant, finit par se confondre avec celle de justice intégrale. Justice et charité, en tant que distinctes, sont des degrés imparfaits d'un principe supérieur à toutes les deux. Ce principe, selon nous, est l'idée-force de la société universelle, virtuellement impliquée dans Tidée-force du moi individuel. Le moi fonde la liberté à respecter, c'està-dire la justice; la société fonde l'aide à autrui, la solidarité à établir, la fraternité à étendre.

Aussi est-ce vainement qu'on a essayé d'élever des antinomies artificielles oitro la justice et la charité. — Si, dit-on, nous pouvions mécaniquement produire la volonté du bien et la charité, ne devrions-nous pas le faire en sacrifiant le « droit » et la justice? — Mais qui trouvera cette merveille de mécanique? Comment ne pas reconnaître en cette prétention un dogmatisme aussi orgueilleux que contradictoire? Produire mécaniquement une charité spontanée, un amour du bien qui, résultant du parallélogramme des forces, serait cependant un élan automoteur, voilà un problème que nos plus habiles mécaniciens ne sont pas près de résoudre. On n'a pas le droit de prendre pour accordé que la volonté du bien soit un phénomène mécaniquement

explicable sous tous les rapports et mécaniquement réalisable ; la conscience, essentielle à la volonté du bien, à l'amour d'autrui et à la bonté, n'est pas un phénomène dont puisse rendre compte une équation de la mécanique (1).

Pour les théologiens, le biil de la volonté reste toujours plus ou moins extérieur et transcendant; c'est un bien objectif, c'est Dieu; de plus, il y a un salut éternel attaché à certains actes et une damnation éternelle. C'est cette volonté d'un bien ex/^r/ewr, c'est cette obéissance à un dieu transcendant, qu'ils espèrent produire par des moyens également extérieurs ; l'éternité de la sanction leur semble légitimer les procédés violents pour sauver le plus de gens possible, fut-ce malgré eux. Mais tout cela, c'est du dogmatisme en action et du fanatisme. La tyrannie théologique s'écroule devant l'idéal tout persuasif de la bonté , que nous élevons au plus haut de la pensée. Déduire de cet idéal le droit de violenter, de brûler, d'enfermer, serait la pire des inconséquences. Ce qui doit arrêter l'apôtre sur la pente de l'intolérance, c'est Tesprit scientifique et critique, qui rejette tous les dogmatismes touchant l'absolu. L'apôtre doit se dire : — En violentant, j'irai à la fois contre la justice et contre le but même de charité que je poursuis ; je ne dois donc contraindre personne.

II. — Comme les lois humaines, les sanctions humaines doivent se borner à assurer la justice. Il est aujourd'hui banal de rejeter la vieille notion du droit de punir, de l'expiation proprement dite. Nous croyons avoir contribué, pour notre part, à ce progrès de la science. Qui donc a le droit de juger la moralité absolue ou Timmoralité absolue des autres hommes? La sanction sociale n'implique qu'une responsabililé d'ordre relatif: il suffit que le voleur ou l'assassin ait accompli un acte antisocial avec conscience et intention. H s'agit de savoir,

(1) Voir plus haut, livre premier.

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