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L'EDUCATION

hors de la société, que Nietzsche appelle dédaigneusement le troupeau, Thomme est un animal ayant des virtualités plus hautes, mais incapable de les amener à la pleine actualité: il est un sous-homme. Les déclamations de Nietzsche et de ses disciples contre Téducation sont de ces discours qu'il eût appelés lui-même, s'il les eût trouvés dans la bouche d'autrui, inania verba.

Ce qui est vrai, c'est que Téducation bien comprise doit avoir deux effets simultanés, non moins essentiels Tun que l'autre. V Elle doit socialiser l'individu; 2^ elle doit de plus en plus l'individualiser. Loin d'être antinomiques, ces deux résultats nous ont paru solidaires (1). Plus un individu acquiert de valeur sociale par l'élévation de son intelligence, de sa sensibilité, de sa volonté, par son dévouement à des points de vue généraux ou même universels, et plus cet individu acquiert de valeur intime, d'intelligence, de sensibilité et de volonté propres. C'est ce qui fait l'action éminemment [moralisatrice de la science. La science vit de désintéressement (t>). Chaque opération désintéressée par laquelle l'homme conçoit, sent et veut des vérités supérieures à lui-même, de portée sociale, cosmique, universelle, est aussi un acte profondément personnel de son esprit; intellection, c'est déploiement du moi en même temps qu'invasion dans le non-moi. De même pour les sentiments d'affection : plus je mMmpersonnalise en aimant, plus je me personnalise. Un Pasteur, qui a le cœur rempli d'objets dépassant son ego, accroît du même coup sa propre puissance d'esprit. Combien cette puissance n'est-elle pas supérieure à celle du sauvage ignorant qui se complaît en son petit moi vide et clos, sans même parvenir à la conscience de sa propre ignorance! Toute éducation qui étouff'e le moi, qui le mécanise, qui r« abêtit », est une contre-éducation,

(1) Voir plus haut, livre quatrième.

(2) Voir nos Éléments sociologiques de la morale, InlroducUon.

non seulement au point de vue moral, mais môme au point de vue scientilique, puisque la science, elle aussi,, est active et non machinale. Ce qu'il faut former à la fois, ce sont de vrais hommes et une vraie société d'hommes.

Aussi, parmi les idées-forces que Téducation entreprend de développer, doit-on placer précisément l'idéeforce du moi supérieur, de la personnalité autonome^ delà liberté et delà responsabilité personnelles. Déclarer aveuglément la guerre à ce que ces idées contiennent de réalisable et de vrai, c'est dégrader l'homme au lieu de Yélever. Tous les demi-savants qui raillent et proscrivent ces idées en ce qu elles ont de juste et de possible, font de la pseudo-science, puisqu'ils ne se demandent pas s'il n'y a point des éléments scientifiques d'auto-réalisation en ces idées d'autonomie, d'indépendance, de liberté, de responsabilité, qui, dans tous les temps et dans tous les lieux, ont dirigé l'humanité intelligente. Ils veulent transformer en machine un être vivant et, qui plus est, pensant. Et ils appellent cela une méthode scientifique ! Quant aux Nietzschéens, ce sont des romantiques attardés, de petits Rousseaux égarés en plein vingtième siècle, des rétrogrades sous le masque révolutionnaire, des naïfs qui se croient des Satans.

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