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CHAPITRE IV

LA CULTURE ESTHÉTIQUE. — l'idÉE-FORCE DU BEAU MORAL ET SOCIAL. — SYNTHÈSE DE LA MORALE ESTHÉTIQUE ET DE LA MORALE DES IDÉES-FORCES.

I. Genèse de l'idée-force du beau. La beauté physique et la beauté morale. Influence de la sélection naturelle, de la sélection sexuelle et de la sélection sociale. — II. Éléments esthétiques des idées morales: obligation, mérite, sanction esthétiques. — III. Pérennité des soutiens esthétiques de la moralité. Rôle moral et social de l'art; sa vérité profonde sous l'apparence de la fiction.

11 est une donnée essentielle que les évolutionnîstes ont trop négligée dans leur « science des mœurs » : c'est le sentiment du beau, qui eut une si grande part dans la formation du sentiment moral et qui ne peut manquer de conserver un rôle important dans ses transformations futures.

Le sentiment esthétique est, selon nous, capable de corriger, par une vivante intuition, ce qu'il y a de sec et de froid dans la morale « des faits >>. L'homme n'est pas seulement un calculateur d'intérêts en partie double, à la manière de Bentham; il n'est pas non plus un être tout à la question de vivre, comme le conçoivent Darwin et même Spencer : c'est un être qui contemple et admire. Nous devons donc d'abord perfectionner la doctrine de l'évolution en ce qui concerne la « genèse » du sens esthétique; nous en tirerons ensuite les inductions

légitimes sur Tavenir de la moralité esthétique et sur le rôle social de Tart. Enfin, nous nous demanderons si la morale du beau, avec la culture esthétique, est suffisante; nous verrons si rhumanité consentira jamais à dire, comme Platon, que Tessence du bien lui est échappée pour se perdre dans celle du beau.

Parmi les tendances innées qu'on rencontre jusque chez l'homme primitif, il faut certainement compter les dispositions esthétiques : perceptions unifiées des sens, principalement celles de la vue et de rouïe, dessins, chants, danses rythmées, amour de la lumière et amour de l'harmonie. Le temps est loin où Platon expliquait ce sens inné de la beauté par le souvenir d'une existence céleste, où nous aurions contemplé les types des êtres, leurs exemplaires immuables et divins. Selon la doctrine de révolution, cette existence antérieure, dont nous conservons en nous les traces, est celle de nos ancêtres terrestres ; le sentiment héréditaire du beau est le rajeunissement en nous des émotions que l'humanité a traversées; enfin la contemplation des types généraux se ramène à une série d'expériences individuelles à travers h3S siècles. L'école de Darwin a bien marqué les deux formes de sélection, naturelle et sexuelle, qui ont développé chez les animaux le sens de la beauté et, qui plus est, réalisé dans leurs formes visibles le beau lui-même. Pourquoi l'oiseau, par exemple, admire-t-il les belles couleurs du plumage de son espèce, et comment l'espèce en est-elle venue à acquérir ces couleurs? Pourquoi le rossignol est-il sensible à la grâce des chants et comment est-il devenu chanteur? La réponse est dans les deux modes de sélection. En vertu de celle qui a lieu pour assurer

la vie même et qui aboutit à la survivance des êtres les mieux doués, deux sens ont dû acquérir chez les animaux un développement supérieur et une délicatesse particulière : la vue et l'ouïe. L'oiseau, Tinsecte, le mammifère avaient intérêt à discerner par la vue, dans la masse de feuillage qui couvrait la terre, les formes et couleurs des objets propres à les nourrir : la baie rouge ou la fleur dans la verdure, le ver blanc sur le sol brun, la chenille imitant par sa forme les lignes et les teintes de sa cachette. Il fallait aussi que l'animal distinguât, à l'aide de l'ouïe, le bruit de la sauterelle, qui peut être sa proie, le bourdonnement de Tabeille qui est son ennemie, le chant du moineau inoffensif ou le cri menaçant de Tépervier. C'était souvent une question de vie ou de mort : ceux qui n'ont pu la résoudre ont disparu avec leur race. Ainsi, selon les remarques de Grant Allen et de James Sully, l'œil et l'oreille ont reçu, chez les articulés et les vertébrés supérieurs, une éducation progressive, qui anticipait leurs fonctions esthétiques.

On sait que la seconde espèce de sélection est celle que Darwin appela a sélection sexuelle » et qui apparie les couples. Ici, aux avantages de la force interne s'ajoutent peu à peu ceux de la forme extérieure, qui est le plus souvent la force même devenue visible, la santé éclatant aux yeux, la puissance reproductrice de la race s'annonçant dans la beauté de l'individu. Les centres nerveux de chaque espèce ont été façonnés par le temps, de manière à trouver agréables certaines formes corporelles dont leurs ancêtres eurent l'expérience et qui avaient entraîné un profit pour la race. On sait jusqu'où va la plasticité des centres nerveux que transforme l'hérédité. L'homme, par exemple, a dans son cerveau une structure spéciale pour la perception et la production du langage, et cette structure innée existe, quoique dormante, jusque chez les sourdsmuets; de même chaque individu, parmi les animaux d'un ordre élevé, a une structure cérébrale spéciale-

ment appropriée à reconnaître ses compagnons ou ses compagnes et à jouir de leur présence. 11 y a dans le cerveau humain, selon l'expression de Grant Allen, des « formes de perception en blanc », où rexpérience n'a plus qu'à tracer des caractères, par exemple le nom de l'être qu'on est destiné à aimer. « Lorsque, dans Shakespeare, Miranda tombe amoureuse à première vue de Ferdinand, le seul jeune homme qu'elle ait jamais vu, il semble que le poète a peint avec vérité un fait psychologique naturel et universel. »

Non seulement le sens de la beauté se perfectionne ainsi par l'hérédité, grâce surtout à la sélection sexuelle, mais la beauté réelle de l'espèce s'accroît en même temps :elle fixe, sous des formes de plus en plus achevées, les choix successifs d'une longue série d'individus qui se sont plu mutuellement et ont propagé leur race. C'est ce que Darwin a merveilleusement mis en lumière. On peut en conclure que les belles formes des animaux sont la marque visible de leur goût pour la beauté de leur espèce. Nous avons une preuve du goût de la symétrie et des belles courbes dans la queue magnifique de l'oiseau-lyre, dans les cornes gracieusement recourbées de l'antilope; nous avons une preuve du goût pour la couleur et le lustre dans les plumes du paon, dans les reflets dorés du colibri, dans les ailes du papillon des tropiques, dans les lumières des lucioles; enfin, nous avons une preuve du goût pour le son musical dans la stridulation de la cigale ou du grillon, dans les notes profondes de roiseau-cloche, dans le chant aérien de Talouette. Etsi nous nous élevons jusqu'à notre espèce, le goût des belles formes qu'ont eu nos ancélres depuis l'origine de l'humanité a sa preuve dans la grâce et la fraîcheur de la jeune fille ; leur goût des beaux sons <i sa preuve dans le timbre pur de sa voix.

11 y a une beauté psychique comme il y a une beauté physique; pourquoi les évolutionnistes ne s'en sontils pas plus occupés? La puissance et l'harmonie des facultés intérieures ou, comme disaient les Grecs, leur

eurythmie ne rend-elle pas aussi la vie plus intense, plus ordonnée, plus généreuse? Est-elle moins utile à l'individu et à l'espèce que la puissance féconde et l'harmonie des membres? Cette utilité devait finir par être instinctivement sentie et recherchée sans calcul. L'homme est devenu un animal qui aime la beauté intérieure comme il aime les beaux corps. Les deux espèces de sélection qui ont produit le sens de la beauté physique ont aussi concouru, selon nous, à produire le sens de la beauté mentale. En premier lieu, les qualités de Tesprit eurent une utilité croissante dans la lutte de l'homme contre la nature ou contre ses semblables. Si de bons muscles sont une force, une volonté courageuse est une force plus grande encore ; si de bons yeux sont un avantage, une intelligence prévoyante voit bien plus loin ; si les organes fournis par la nature sont des instruments de victoire, les organes nouveaux créés par rintelligence, comme Tare, la fronde, la pique des peuplades primitives, sont des instruments à plus longue portée. La valeur des qualités mentales a donc été peu à peu appréciée par expérience, puis sentie par instinct. Comme un animal faible en face d'un lion a le sentiment d'une puissance redoutable, un animal peu intelligent devant une intelligence supérieure pressent une force devant laquelle il doit ployer. En second lieu, outre la sélection naturelle, la sélection sexuelle a produit ses effets dans le monde psychologique. La femme ne pouvait pas, à la longue, ne pas apprécier les qualités d'énergie, de courage, de réflexion chez Thomme qui devait être son protecteur. L'homme, de son côté, ne pouvait pas ne pas apprécier les qualités de tendresse, de douceur, de dévouement, de finesse et de délicatesse, chez la femme qui devait être sa cornpagne et élever ses enfants. La sélection sexuelle par l'amour s'est appliquée et s'appliquera encore à la beauté morale en même temps qu'à la beauté physique. Les qualités essentielles à la famille et, par la famille, à la race entreront toujours en ligne de compte dans le

calcul inconscient des amoureux. L'boninje le plus égoïst(\ s'il s'agit de choisir une femme, se gardera bien de la choisir égoïste. Les qualités antifamiliales, pour ainsi dire, et par cela même antisociales, ont donc été peu à peu éliminées par la sélection de Tamour. Elles continueront de Tôtre dans l'avenir, et c'est une des raisons qui, malgré certains socialistes, rendent la famille si nécessaire à la société. Chaque famille nouvelle qui se constitue, — et qui n'est plus une union passagère en vue du plaisir, — est la fixation de qualités mentales nécessaires au groupe. Les enfants qui naîtront seront l'incarnation de ces qualités, la réalisation des idées-forces qui dirigèrent leurs parents. Produite par. la beauté mentale, la sélection sexuelle reproduit donc à son tour et accroît la beauté mentale par voie d'hérédité ; cause et effet réagissent Tun sur l'autre et, grâce à cette action réciproque, l'évolution devient progrès. L'intérêt individuel, dans l'amour durable, dans Tamour « pour la vie », ne fait plus qu'un avec l'intérêt de la race, et la beauté conjugale, si on peut ainsi l'appeler, se confond avec la beauté sociale.

Pénétrez jusqu'au fond même du goiit pour le beau, fixé par riiérédité, vous reconnaîtrez qu'il consiste dans l'appréciation de la forme typique la plus pure et la plus saine. Loin d'être une illusion pure et un mensonge, il est le sens d'une vérité, quoique partielle. Le laid, pour chaque espèce animale et à ses propres yeux, c'est généralement ce qui est ditVorme, faible, impuissant, anormal, contre nature et faux. 11 en résulte que, pour chaque espèce, le beau ne fut à l'origine que le caractère typique de l'espèce même: la femelle de l'oiseau, qui s'intéresse au chant de son compagnon, ne s'intéressera guère au chant des antres espèces, ni à celui de l'homme ; l'insecte ou l'oiseau qui fait attention aux belles couleurs do sa race, la femelle du paon qui admire l'arc-en-ciel peint sur la queue de son compagnon, ne remarqueront pas l'arc-en-ciel qui déploie son écharpe dans les nues, ni les teintes éclatantes

d'un coucher de soleil. L'homme lui-même a commencé par admirer presque exclusivement la beauté humaine ; le goût des paysages est relativement moderne. Grant Allen a montré que la conception primitive du beau fut anthropomorphique, que les hommes de l'époque préglaciaire admiraient probablement les Phyllis et les Néères d'alors, s'admiraient eux-mêmes, enfin admiraient leurs plus forts compagnons. Le progrès a consisté dans une élimination graduelle ou dans un élargissement graduel de cet anthropomorphisme, en faveur d'idées de plus en plus scientifiques et d'une vérité de plus en plus large. La beauté proprement dite, aujourd'hui encore, n'en a pas moins pour principal exemplaire et pour suprême modèle la beauté féminine. La théorie de révolution aboutit ainsi à placer le beau dans le typique, — d'abord dans le type de l'espèce et du groupe, puis, par extension, dans les types des autres espèces et groupes, enfin, par une extension nouvelle, dans les formes typiques des objets inanimés. Or, nous avons vu que Tidée du type joue en morale un rôle prédominant lorsqu'il s'agit de déterminer l'objet de la moralité, de donner pour ainsi dire un corps à la notion du bien, de faire rentrer le bien même dans le vrai. L'école naturaliste [doit donc aboutir à une synthèse scientifique du bien et du beau, du beau et du vrai. En outre, à la sélection naturelle et sexuelle elle doit ajouter la sélection sociale, qui fait prévaloir les exemplaires les plus utiles à la société entière, les plus pénétrés de ce qu'on pourrait appeler la vérité sociale (1).

ÉLÉMENTS ESTHÉTIQUES DES IDÉES MORALES .* OBLIGATION, MÉRITE, SANCTION.

Si l'on prend en un sens expérimental et scientifique

(1) Sur la sélection sociale, voir nos Éléments sociologiques de la morale, p. 204 et suiv.

les coiichisions des écoles idéalistes, on les voit coïncider avec celles des écoles naturalistes. Le beau est une idée-force qui, par rintermédiaire dti lijpe vrai, que Platon appelait Tldée et projetait en un monde transcendant, vient s'identifier avec la notion immanente du bien objectif,de l'idéal individuel et social. Aussi le sentiment moral enveloppe-t-il, parmi ses éléments essentiels, le sentiment esthétique. Ce sentiment est tantôt celui du beau proprement dit, tantôt celui du sublime. Le type de Tespèce humaine et de la société humaine, réalisé par une volonté individuelle, nest-ce pas précisément la beauté intérieure en même temps que la vérité intérieure ? Non seulement un acte moral peut actualiser ainsi à nos j^ux le type normal de l'espèce et du groupe, ce qui lui donne un caractère de beauté, mais il peut fmcore, au moins en apparence, déborder Thumanité comme telle, manifester un idéal tellement universel qu'il nous paraisse surhomain. Tel acte de dévouement et d'amour révèle une volonté qui agit pour une fin plus qu'humaine, pour la société unicer^ selle, pour la véï'ité sans considération de temps, de lieux, de formes et d'espèces. Une action de ce g^iAvc acquiert à nos yeux une valeur incommensurable^ devant la(iiielle tout s'anéantit. Or, un acte où l'individu se dévoue à une fin impersonnelle produit en nous !e sentiment du sublime (i). La beauté est un ordre déterminé, introduit dans la />mssa/irtf, c'est la volonté ix^îTlée et ordonnée; le sublime est la grandeur suprême d'une volonté qui, en se sacrifiant pour quelque idée universelle, nous donne par cela même le sentiment do Vinfinitnde, Si un acte de {générosité et d'héroïsme dépasse tout ce (pie nous aurions nous-mêmes la force d'accomplir, il évoille un sentiment semblable à celui ((uo oauso rimmonsité de la mer. de la montagne, du firmament. Nous nous sentons à la fois rabaissés à nos propres veux par le spectacle do la grandeur d'autrui,

(l) \'oir plus haut, l.ivir proiniiM-.

relevés par le sentiment sympathique de cette grandeur dont nous portons en nous le germe. Plus la puissance qui se déploie dans les actions héroïques semble voisine de ce que serait la puissance intégrale et souveraine appelée liberté, plus la volonté humaine nous paraît sublime, indépendamment de toute théorie métaphysique sur son essence cachée. D'autre part, plus l'idéal que la volonté se propose est impersonnel, plus il suscite le sentiment du sublime; au lieu d'être humain, l'idéal est, alors, non seulement social, mais cosmique ou même supra-cosmique.

Dans Tordre mental comme dans Tordre physique, il est une chose plus belle que la beauté et, en certains cas, plus sublime que la sublimité même : c'est la grâce; — la grâce sous ses deux formes, innocence et bonté, Tune qui est Taurore du bien, Tautre qui en est la splendeur. Quelles que soient les doctrines philosophiques et scientifiques qui l'emporteront dans l'avenir, peut-on se figurer que l'humanité devienne insensible à la grâce de l'innocence chez l'enfant, à cette spontanéité d'une vie qui tend à se répandre et à se donner, sans connaître encore les dures nécessités de l'existence et la mêlée des égolsmes? De plus, aimer Tenfant, c'est aimer en lui l'humanité future, et il n'est personne qui n'ait en soi le germe des sentiments de la paternité ou de la maternité, que nul système communiste ne saurait détruire. Â Tautre extrémité de la vie, quand Tinnocenee et la vertu ont fait place à quelque chose de plus beau encore, quand la bonté est devenue une seconde nature, quand la source intérieure est tellement féconde et surabondante qu'elle déborde sans ellort, cette expansion de Tamour a le caractère de la gi^âce. Et la grâce peut avoir son infinitude, tout aussi bien que la puissance, dont elle est la plus haute manifestation. Quand la puissance de la volonté généreuse, se faisant aimer à force d'être aimante, trouve dans les autres volontés un concours au lieu d^un obstacle, quand elle nous donne ainsi le pressentiment d'une société où, au lieu

de la lutte pour la vie, régnerait Tunion dans la vie, conséquemment l'universelle félicité dans le culte universel de la vérité, comment notre être tout entier ne serait-il pas subjugué par Tidée d une victoire où il n'y a plus de vaincus et où ceux mêmes qui se soumettent triomphent de leur adhésion volontaire ? A ce point, nous avons ccertainement obtenu le plus rapproché des « équivalents » de V obligation morale : suprême amabilité de la volonté aimante .

Après l'obligation morale, Kant nous a représenté la rf/gf/2/7^ morale comme un autre « mystère ». Selon nous,outre les divers éléments qui Texpliquent et que nous avons déjà analysés, la dignité est encore en grande partie réductible à des éléments esthétiques, qui, à eux seuls, en assureraient déjà la durée dans l'avenir. La dignité est le sentiment que l'être a de sa valeur, de son rang physique, moral ou social, dont il ne veut pas déchoir, du degré de vérité typique qu'il incarne en lui. L'être physiquement beau, quoiqu'il ne soit pour rien dans ses dons naturels, en tirera toujours une certaine fierté et ne consentira jamais à l'abandon de ses avantages esthétiques, qui sont aussi des avantages sociaux. C'est que la beauté physique est déjà une sorte de dignité et de noblesse visible, indice d'une race perfectionnée, annonce d'une race qui sera plus haute encore. Persuaderez-vous à une femme, sans quelque raison supérieure, de se mutiler, de s'enlaidir, de se vieillir? Vous n'y parviendrez pas, tant le souci de la beauté visible est devenu une seconde nature, une sorte de fierté physique. La fierté intellectuelle, au point de vue du libre arbitre, n'est guère plus justifiée que l'autre, puisqu'il ne dépend pas de nous d'avoir une intelligence médiocre ou du génie; et cependant, si philosophe qu'on soit, il est difficile de consentir à cette injure populaire : « imbécile ». L'espèce humaine attache une honte à la sottise, même involontaire, et à toute infériorité intellectuelle, qui entraine une privation de la vérité. A plus forte raison, grâce à la sélection sociale, y aura-

t-il toujours une fierté attachée à la beauté intérieure des sentiments et de la volonté. Cette fierté est ce qui se rapproche le plus du sentiment moral appelé dignité. On a dit que la vanité est une dignité superficielle, la dignité une vanité profonde; en fût-il ainsi, ces sentiments n'en ont pas moins une importance sociale de premier ordre, qui les conservera par sélection: n'est-il pas essentiel à la société que chaque individu ait le souci de sa valeur personnelle? Mais il existe une profonde dififérence, même pour un philosophe déterministe, entre la dignité qui s'attache aux qualités intérieures et la vanité qui se joue au dehors. 11 y a là une question de valeur comparative que la vie même nous met souvent en demeure de résoudre : ne voit-on pas des cas où l'être moral sacrifie, s'il le faut, ses avantages physiques par dévouement à autrui ? Une femme exposera la beauté de son visage pour soigner des malades atteints de la petite vérole. Elle met, en ce cas^ sa beauté intérieure au-dessus de toute autre ; elle se considérerait comme déchue d'avoir conservé la régularité de ses traits au prix d'une lâcheté. Il n'y a plus là cet amour de soi pour soi-même qui est la réelle vanité, mais cet amour de soi pour autrui qui est la réelle dignité. En même temps, celui qui voit la femme ainsi défigurée, mais sait que cette sorte de déchéance physique est l'œuvre du dévouement volontaire, éprouve un sentiment de respect pour ce visage enlaidi, symbole d'une âme embellie.

L'idée de mérite moral, elle aussi, a des éléments esthétiques, qui subsistent dans Tauto-déterminisme des idées-forces. 11 y a une beauté passive qui ne peut se modifier par la conscience d'elle-même : telle est celle du visage ; mais il y a une beauté active qui peut se modifier par le sentiment de soi : telle est celle des inclinations et actions. La beauté interne sera toujours un objet d'admiration par elle-même ; la beauté corporelle demeurera toujours une apparence et une

forme oxtérieure. Les fatalistes soutiendront, il est vrai, qu'il y a là simplement une question de degré : — Si le charme des traits, diront-ils, n'est que la manifestation phénoménale d'une réalité plus intime, la beauté mentale n'est encore elle-même qu'un entre-croisement de lois moins matérielles, un dessin sur une toile plus subtile ; ce dessin n'est-il pas une forme comme laulre, sans qu'on puisse jamais atteindre le fond? — Soit, tout est relatif; mais cette universelle relativité n'empêche pas la classification des formes, dont nous avons parlé plus haut ; la beaulé mentale demeure toujours plus intime, plus fondamentale, plus vraie que l'autre beauté. Une machine à vapeur et un animal sont également déterminés par les ressorts qui les font agir ; mais l'animal est vivant et son ressort est conscient de soi : il est donc supérieur à la machine. De même, la beauté mentale est vivante, consciente, automotrice par sa conscience même : elle conservera donc toujours, aux yeux de celui qui l'admire et l'aime, une valeur personnelle et non d'emprunt. L'homme de bien est un artiste (}ui travaille sur soi, au lieu de travailler sur une matière; il est un modèle de beaulé et de vérité qui se réalise par la conception qu'il a de soi, une statue qui se sculpte en se concevant belle, une harmonie qui, dès qu'elU^ existe comme idéal dans la pensée, acquiert par le fait même sa réalité et retentit en accords intérieurs. L'homme a donc le pouvoir de se délivrer de ses défauts pnr la conscience de leur laideur. Ce privilège d'être une idée vivante et se mouvant elle-même rai^proche tellement le délonninlsme de la liberté, qu'un substitut du mérite pourrait demeurer encore, quoique transformé, dans une morale purement esthétique. Le mérite s'y délinirait: un droit supérieur à V admiration. Une beauté qui se fait en se pensant et en se sentant n'est-elle pas plus admirable et plus aimable? N'a-t-elle pas droit à une place plus élevée dans réchelle des valeurs? Ce droit, dans la pratique, est la plus haute approximation de ce qu'on aj)pelle le mérite moral. A

ELEMENTS ESTHETIQUES DES IDEES MORALES a4â

vrai dire, qui pourra jamais s'attribuer un mérite absolu et absolument personnel? De même, où trouver un démérite absolu, digne de l'odieuse peine du dam't II n'en est pas moins vrai que la valeur intérieure, se créant par ridée, vaut en soi eipour soi. C'est précisément ce qu'exprime le mot de mérite ; la beauté interne est objet d amour par elle-même, elle mérite donc lamour d'autrui.

L'idée de mérite entraine celle de sanction ; quelle forme prend celle-ci dans Testhétique des mœurs? Quand il s'agit de la laideur purement corporelle, il est irrationnel et inutile que la souffrance en résulte, puisque l'être physiquement laid ne peut rien sur lui-même par le sentiment douloureux de sa laideur. Ce serait simplement ajouter un second mal au premier. Au contraire, nous l'avons déjà remarqué plus haut, il est rationnel et utile que la laideur mentale se sente pour se transfor* mer : il est beau alors de sentir sa laideur, parce que cette laideur redevient déjà beauté en souffrant d'être laideur. Un nain moral grandit par la seule conscience de sa petitesse ; un monstre moral conscient de sa monstruosité est en chemin de retour vers le véritable type de l'espèce. La conscience est un miroir qui réagit et corrige les traits qu'il reflète (1). Voilà la sanction esthétique, qui, en dernière analyse, se justifie au nom du bonheur même ; car, si la laideur mentale doit être malheureuse de soi, c'est pour pouvoir redevenir heureuse. Aussi, indépendamment de toute idée d'une moralité absolue, l'humanité verra toujours une harmonie rationnelle entre déformation morale et douleur, car la douleur est ici le premier des remèdes, comme la satisfaction intime du beau est le grand excitant des « belles actions ».

Ce n'est pas tout. Entre l'individu et la société il y aura toujours une sorte d'action et de réaction qui tendra k faire coïncider le sentiment de !a hehwté personnelle

(1) Voir, sur ce point, notre Science sociale contemporaine.

avec celui de l'utilité collective, de ce qu'on pourrait appeler la beauté sociale en môme temps que la vérité sociale. Dès aujourd'hui on dit de l'homme vicieux ou criminel, en se plaçant au point de vue de la société : « C'est un être inutile, une non-valeur. » Par une sélection certaine au sein de l'humanité, la non-valeur sociale se confondra de plus en plus avec la non- valeur individuelle : l'être intérieurement difforme et faussé ne fera qu'un avec l'être insociable. Nous ne voudrions pas être aux yeux de nos semblables des monstres ni des fous, pas même traverser la rue en costume de carnaval, excepté les jours de carnaval, pas même marcher pieds nus avec un ensemble de vêtements élégants, ni porter un habit à l'envers. Telle est rinfluence des coutumes et du guen-dira-t'on, A plus forte raison, Finfluence de la sélection sociale est-elle décisive quand il s'agit d'apprécier la beauté des caractères en ce qu'ils ont d'intime. De même qu'il s'établit un équilibre entre la physionomie physique et la physionomie 'mentale, il s'établira peu à peu une harmonie entre la physionomie mentale et ce que nous proposerions d'appeler la physionomie sociale. Les consciences individuelles finiront par être, pour la plupart, des monnaies frappées à l'effigie non du roi, mais de la société.

En vain M. Wundt conteste la transmission héréditaire des intuitions morales; si nous n'héritons pas d'idées toutes faites, nous héritons de sentiments et d'instincts. Tel enfant naît artiste, et artiste d'un certain ordre : Claude Lorrain a le goût de la couleur; Mozart, comme l'oiseau chanteur, a Tinstinct de l'harmonie. Nous naissons tous plus ou moins artistes dans Tordre moral, avec l'amour inné de la beauté psychique et sociale, avec la disposition à reconnaître le type de notre espèce et avec le besoin plus ou moins grand de le réaliser. Il y a, en un mot, un sens moral et un goût moral, comme il y a un sens et un goût du beau, un sens et un goût du vrai. Le progrès de ce sens moral a eu

lieu dans le passé, il aura lieu encore dans l'avenir pour Tespèce humaine, grâce aux trois ordres de sélection dont nous avons parlé : naturelle, sexuelle et sociale. L'homme pourra acquérir un jugement tout spontané et intuitif du beau dans les actes et dans les caractères, comme Test déjà le jugement du beau dans les figures et les sons. Dès aujourd'hui, Thomme dont le sens moral a une grande délicatesse perçoit les moindres dissonances morales, comme un musicien dont Toreille fine est sensible à des nuances de son trop légères pour être mesurées scientifiquement par des observateurs. Dans certaines questions où Thonneur est engagé, pourquoi s'en remet-on volontiers à quelque homme qu'on sait doué d'un sens délicat de l'honneur ? C'est qu'on reconnaît à ses perceptions instinctives plus de vérité et de sûreté qu'à une formule docte et morte.

Spencer, allant plus loin encore que nous ne venons d'aller, admet que, grâce aux lois de l'hérédité, la beauté physique des traits et la beauté mentale tendront à se confondre progressivement. Une croyance instinctive, et qui survit à bien des démentis, c'est qu'il y a un lien plus ou moins lointain entre les traits dominants du physique et ceux du moral ; selon Spencer, cette croyance est juste. L'expression est le visage en action; or, l'expression a |un sens ; la forme qu'elle imprime peu à peu aux traits doit donc en avoir un aussi. Les traits les plus essentiels du visage semblent n'être que des jeux de physionomie habituels et héréditaires, qui ont affecté les os de la face. La structure permanente des formes est de la physionomie fixée, de l'action imprimée dans le corps. Considérez la structure osseuse du visage ; en premier lieu, la proéminence de la mâchoire est produite par un usage constant de cet organe chez des races inintelligentes et dépourvues d'outils ; en second lieu, la saillie des pommettes est l'efifet du développement des muscles de la mâchoire. Les autres traits sont de même en relation avec Tétat moral.

Le type grec, le plus beau de tous, est celui de la race la plus parfaite et la mieux équilibrée ; le type des races inférieures, qui est laid, en est le contre-pied. La beauté du visage, chez un individu, est donc bien Teffet final et le signe ordinaire de la beauté mentale chez ses ancêtres, beauté dont les principaux traits doivent subsister chez leur héritier. On porte ainsi ses titres de noblesse sur son visage, et c'est ce qui légitime, en une certaine mesure, Ja fierté que la femme attache à sa beauté. JMais il est clair que les exceptions sont nombreuses. Elles tiennent surtout, selon Spencer, à ce que la constitution des enfants est un mélange d'éléments empruntés à la constitution des parents, juxtaposés plutôt que bien combinés. De là Tatavisme, ce retour chez les descendants de traits propres à certains de leurs ancêtres. L'atavisme montre combien est mobile l'équilibre produit par la fusion des constitutions paternelle et maternelle. La loi des croisements, selon Spencer, est encore une explication des anomalies dans les traits. Voici une race pure dont tous les éléments constitutionnels, bons ou mauvais, sont depuis longtemps fondus et équilibrés ; (lu'clle vienne à se croiser avec une race mêlée, elle lui imposera ses caractères propres, au lieu de subir les siens. C'est ce ([ui est arrivé quand on a voulu corriger les races de moutons français, — races inférieures, mais pures, — par le croisement avec les races anglaises, supérieures, mais mêlées : les traits des ï'aces françaises ont surnagé malgré tous les mélanges, sans amélioration notable. Les races humaines sont toutes de sang mêlé : un Anglais, un Français résument on eux je ne sais combien de races humaines. Leurs constitutions sont donc formées d'éléments hétérogènes juxtaposés et encore mal fondus. H eu résulte la possibilité d'une foule de discordances organiques: un système cérébral développé et, par conséquent, une nature mentale élevée peuvcMit donc se trouver joints à une structure imparfaite des os et des muscles de la face. Le visage de Socrale rappelait certains ancêtres inférieurs,

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