‹ Morale des idées-forcesChapitre 123 sur 136 · PÉRENNITÉ DES SOUTIENS ESTHÉTIQUES DE LA MORALE · texte numérisé non relu

PÉRENNITÉ DES SOUTIENS ESTHÉTIQUES DE LA MORALE

survivra à ce qu'on pourrait appeler la dogmatique de la morale : il y aura toujours de belles actions et de vilaines actions, de « belles âmes » et des âmes laides. Le jour où l'humanité ne ferait plus que calculer et aurait cessé d'admirer, elle serait perdue, elle aurait même cessé d'être : il n'y aurait plus d'hommes, puisque l'homme est un animal qui admire. Par bonheur, cet abaissement de l'humanité par une fausse science n'esl pas à craindre : il faudrait que l'homme devint insensible même à la beauté féminine pour devenir complètement insensible à la grâce aimable et aimante de la bonne volonté. L'instinct sexuel serait un dernier refuge du sens du beau : il empêcherait de se tarir la source de la générosité en empêchant aussi de se tarir la source de la vie. Tant qu'il y aura des amoureux et des amoureuses, — et une étoile du soir à rjegarder, — tant qu'il y aura des mères, tant que les lionnes mêmes se feront tuer pour défendre leurs lionceaux, une force existera capable d'enlever l'être vivant à Tégoïsme de la vie. Ce ne sont pas seulement les vestales, ce sont surtout les amantes et les mères qui entretiennent le feu sacré, le feu de l'amour. La femme est la moralité s'incarnant dans la beauté, pour adoucir et séduire l'homme : elle est grâce, fécondité, maternité, charité, innocence ou bonté ; pour elle, pour elle surtout.

Une larme en dit plus que vous ne pouvez dire ;

elle est le cœur de l'humanité, si l'homme en est la tête, et l'humanité subsistera tant que ce cœur ne cessera pas de battre.

S'il en est ainsi, quelque envahissante que soit la science positive, Tart demeurera impérissable. La culture esthétique ira croissant avec la culture scientifique, au profit de la culture morale et sociale, malgré l'opposition provisoire exercée par les idées utilitaires. Les peuples qui auront le plus de désintéressement scientifique seront aussi les plus puissants et les plus riches;

or, le désintéressement scientifique entraînera toujours à sa suite un certain sentiment esthétique et moral (4 . Jusifue dans la concurrence industrielle, le bon goût et le sentiment du beau constitueront des moyens de vaincre de plus en plus précieux. Pouvons-nous juger de l'avenir par l'abaissement momentané que produit aujour- (rbui l'excès de Tcsprit industriel joint aux excès de Tesprit démocratique mal compris et mal dirigé? L'avenir est à ceux qui auront eu le culte le plus élevé du vrai et du beau. L'art sera toujours le superflu nécessaire. Au point de vue individuel, il restera indispensable comme dépense de l'excédent d'activité emmagasiné dans le cerveau, comme compensation et délassement de l'existence, entin conune réalisation momentanée d'une existence supérieure, libre des besoins matériels; en un mot, l'art continuera d'être la plénitude et la surabondance de la vie. Une restera pas moins nécessaire au point de Mie collectif: condition de progrès social, c'est à lui de regler et d'embellir les relations mutuelles des hommes. La toute-puissance de l'art et sa moralité profonde sont dans la sympathie et la sociabilité qu'il accroît (2). On a dit bien des fois que Tart adoucit les mœurs; pourquoi ? C'est qu'il nous rend capables de pleurer avec ceux qui pleurent, de sourire avec ceux qui sourient ; c'est qu'il nous fait vivre la vie des autres. Or, comme l'a montré Spinoza, nous ne pouvons pas infliger aux autres une douleur que nous partageons nous-mêmes par sympathie, puisque nous nous ferions souflrir en les faisant souffi'ir. Autant de peines avec lesquelles nous seivms capables de sympathiser, autant de peines que nous deviendrons incapables d'imposer à autrui. Noire sociabilité croissante

(1 \o'\r no< Eléments socioloijitjne^ ile !a morale, Inlmcluction.

•2) Voir sur ce point Guyau : L^s Pn^f-lèmes de VesihHîque conlemporaine ei VArt ou point de v::e so^iolotn'jue, Tolstoï n'a fait que reproduire, on les attaibli^sant et eu les présentant sous une forme aussi parailoxalo que supertieieîle. les ttii'^-es fondamenlales.de Guvau. Voir le liviv de rolsloï : ih; est-ce .;:!<• rart ?

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