PÉRENNITÉ DES SOUTIENS ESTHÉTIQUES DE LA MORALITÉ
La science positive des mœurs montrera de mieux en mieux par quelle évolution Tintérêt de l'individu s'est lié à celui de la race, comment le sens même du beau moral est le sens d'une utilité vitale qui dépasse l'individu pour s'étendre à Tespèce ; mais cette analyse et cette histoire, loin de détruire l'admiration esthétique des mœurs, ne feront que révéler des harmonies nouvelles. L'individu ne pourra jamais manquer d'admirer
la loi de beauté et d'utilité tout ensemble qui le rattache à sa race et à son groupe ; il donnera même toujours à cette loi une adhésion spontanée, tant qu'il ne sera pas trop engagé dans ses intérêts propres, tant qu'il sera spectateur. Et cette attitude admirative subsistera encore quand il redeviendra acteur. En effet, par la contemplation et l'admiration du beau, un courant cérébral se crée, un canal nerveux se creuse à travers notre organisme dans une certaine direction. Dès lors, quand nous passons de la contemplation à l'acte, nous éprouvons dans la même direction une poussée interne, une sorte de « pression » intérieure. L'habitude du beau, qui semblait d'abord toute passive, se révèle comme active. Même quand il s'agit d'un ordre et d'une symétrie matériels, par exemple ceux que nous avons l'habitude d'introduire dans les objets à notre usage ou dans notre personne extérieure, nous ne pouvons nous résigner qu'avec peine au désordre et à l'enlaidissement qui en résulte. A plus forte raison s'il s'agit du moral et du social. Le seul sentiment de la beauté, comme nous l'avons vu, embellit alors celui qui l'éprouve, sans qu'il ait autre chose à faire que d'admirer et de reproduire spontanément ce qu'il admire : « On devient semblable à Tobjet de sa contemplation. » C'est, une fois de plus, que toute idée est une force, que tout sentiment est une action commencée qui ne demande qu'à se continuer en mouvements. Un chant militaire, comme la Marseillaise, produit une excitation cérébrale qui peut se dépenser de deux sortes, soit en purs sentiments, soit en actes, comme lorsque ce chant entraîne un corps d'armée à l'assaut d'une brèche. La beauté nous rend beaux par aimantation et dirige nos actes dans le sens même où elle se dirige, vers ce pôle de perfection mentale et sociale auquel tend l'espèce humaine. De là l'essentielle moralité du grand art, que quelques-uns voudraient en vain nous représenter comme immoral par nature.
La poésie de la morale, comme celle de la religion,