PROGRÈS POSSIBLE DU DÉSINTÉRESSEMENT DANS LA PRATIQUE
Un sacritîce absolument pur, sans aucun espoir de retour, est-il aussi absurde que le prétend, par exemple, Paul Janet dans sa Morale, et que l'avait prétendu Kant lui-même ? — Un tel sacrifice ne serait absurde que si la science positive pouvait démontrer Timpossibilitc à venir d'un monde meilleur et vraiment moral, d'un règne de la bonté. Que quelqu'un se noie pour sauver un homme qu'il est impossible de sauver, il y aura deux victimes au lieu d'une. Encore cet inutile dévouement serait-il une protestation du cœur humain contre la nécessité brutale. La substitution d'une victime à une autre, quand elle est possible, est déjà une première victoire ; le dévouement, sous toutes ses formes, est par lui-même autant d'enlevé aux lois iniques du monde matériel. Le sacrifice sans espoir a donc sa raison d'être comme il a sa grandeur. Mais la vérité est que la science positive nous laisse dans l'ignorance relativement à l'avenir du monde moral. Nul savant ne peut démontrer l'espérance, mais nul savant ne peut démontrer le désespoir : optimisme et pessimisme seront toujours deux hypothèses incapables de vérification et de démonstration au point de vue de la science positive.
Si nous ne sommes pas certains du triomphe final et universel du bien, nous sommes du moins certains d'en pouvoir commencer la réalisation en nous et autour de nous ; la méthode la plus rationnelle nous prescrit donc de commencer par là. Soulager une misère actuelle, a dit Guyau, alléger quelqu'un d'un fardeau, d'une souffrance, voilà ce qui ne peut pas tromper. « Même dans le doute, on peut aimer; même dans la nuit intellectuelle, qui nous empêche de poursuivre aucun but lointain, on peut tendre la main à celui qui pleure à nos pieds. » — Sait-on, d'ailleurs, si le secours donné à celui qui souffre ne vaut pas plus, à lui seul, que tout le firmament sur nos têtes? Donnons ce secours, et que, dans Timmense univers, il y ait un petit coin où un êlre, en face d'un autre être, aura eu pitié.
L'abnégation morale, détachée de toute certilude relativement au succès final de ses eff*orts, deviendra-t-elle trop difficile dans la pratique pour la masse des hommes? — Si on considère la conscience contemporaine et si l'on en tire des inductions pour l'avenir, la fréquence du désintéressement à notre époque, indépendamment de toute conception religieuse et parfois même métaphysique, permet d'espérer un croissant progrès de l'abnégation morale. L'esprit de dévouement est favorisé par la diffiision de la science, de Tart, de l'éducation laïque et soustraite aux dogmes. Nous avons déjà, à plusieurs reprises, insisté sur le pouvoir qu'a la science, par ses idées universelles, de nous déprendre du moi, de reporter notre point de vue au dehors de nous-mêmes, plus loin et plus haut que notre chétive individualité. Dans une foule d'occasions, les savants ne donnent-ils pas à la foule des exemples d'héroïsme? Nous sommes loin du temps où les médecins les plus religieux, conscients de l'impuissance où se trouvait alors la médecine devant les grands fléaux, ne voyaient aucun déshonneur à fuir
les lieux où sévissait la peste; aujourd'hui, les plus incrédules bravent la nriort pour étudier une épidémie ou simplement pour soigner ceux qui en sont atteints. Il en est qui se transportent en pays lointain pour découvrir le bacille de la fièvre jaune ou du choléra. Il en est qui s'inoculent à eux-mêmes le mal dont ils cherchent les causes et les remèdes. Les aéronaules s'exposent à la mort pour faire des observations scientifiques; de même pour les navigateurs du pôle nord ou du pôle sud. Dans les applications de la science à Tindustrie abondent les exemples d'intrépidité en face des plus grands périls, qu'il s'agisse de mines à exploiter, d'isthmes à percer, de voies ferrées à établir, d'immenses tunnels à percer sous les montagnes. De toutes parts on « s'expose ». Et quelles sont les grandes idées désintéressées que l'on a derrière la tête ? — Le progrès de la science, le progrès de l'humanité, le progrès de la personnalité individuelle. On ne songe plus guère au paradis ou à Tenfer: c'est pour la science et pour le genre humain que « parient » les Pascals modernes, non pour leur propre salut dans un autre monde. Gomme la science, l'art a ses fidèles, menant parfois une vie de labeur et de dévouement. Ils contribuent à développer dans Thumanité un sens du beau qui, nous Tavons vu, est un des plus grands auxiliaires pour le sens du bien. Ce dernier, à son tour, est développé directement, sous la forme la plus désintéressée, par la morale scientifique et philosophique, qui accoutume les esprits à mettre les lois générales de la conduite au-dessus de l'égoïsme individuel. L'horizon s'élargit pour tous, même pour les classes populaires, auxquelles s'ouvrent tant de perspectives sur l'avenir indéfini de la science. Les religions s'épurent, donnent à leurs dogmes un sens plus symbolique, se montrent moins étroitement orthodoxes. Elles ont beau proclamer leur infaillibilité et leur immutabilité, elles s'accommodent, par une évolution lente, aux données nouvelles de la science ;
elles se pénètrent de l'esprit laïque et moderne. Le résultat est une prédominance graduelle, chez les vrais croyants , des mobiles désintéressés et proprement moraux sur la crainte de Dieu et de Tenfer.
Le passage aux vues impersonnelles est également visible dans Tordre social, politique et même économique. Les caractéristiques de notre époque sont le progrès de la démocratie, l'extension politique et économique des grandes nationalités, enfin les réformes sociales et le mouvement socialiste, au sens large du mot. Or, tous ces faits, à côté d'intérêts individuels, d'intérêts de nations ou de classes, nous révèlent des facteurs désintéressés, qui entraînent les esprits à des vues plus larges. La démocratie, en dépit de ses vices, a la vertu de hausser le peuple à la considération des droits collectifs et des grands intérêts collectifs, qui sont confiés à la garde de tous; chaque citoyen d'une nation libre, avec le sentiment de sa responsabilité personnelle, acquiert celui de la responsabilité nationale et même internationale, donc humaine. D'autre part, la démocratie est fondée sur la valeur de la personne et sur l'égalité de droits entre les diverses personnes ; de là un sentiment progressif de la dignité humaine, de la liberté et de Tautonomie humaines. En un mot, à mesure que s'accroît et s'organise la démocratie, la conscience de soi et la conscience d'autrui grandissent parallèlement ; malgré de trop fréquentes déviations, la démocratie est donc par elle-même moralisatrice.
L'expansion des grandes nationalités et des grandes races, vaec les divers « impérialismes » qui en sont l'effet, apparaît d'abord comme une lutte d'intérêts égoïstes. Cette lutte est réelle sur certains points, mais elle n'est pas le seul élément à considérer. D'abord, quelque intéressées que soient les nationalités dans leur effort vers l'agrandissement et vers la domination, les citoyens qui appartiennent à ces nationalités sont obligés de placer leur but haut et loin : ils travaillent pour une
plus grande Allemagne, une plus grande Angleterre, une plus grande Amérique, une plus grande France. L' « impérialisme », outre les considérations économiques, invoque aussi la mission civilisatrice des peuples supérieurs, qui n'est pas un vain mot ; voilà encore une part faite aux tins impersonnelles. De même pour la lutte des classes. Le prolétaire qui s'élève à l'intuition d'un intérêt de classe se désintéresse plus ou moins de lui-même ; souvent il se dévoue à un but lointain : jusque dans une grève, il sacrifiera son avantage à celui de son groupe. Le progrès du socialisme, malgré ses côtés matérialistes, est un essor idéaliste vers une justice et une moralité supérieures. N'estil pas clair qu'une plus équitable répartition de la propriété diminuerait les crimes et délits contre les biens, qu'une plus égale éducation diminuerait les crimes ou délits contre les personnes ? Sous les troubles et les tempêtes de la surface, on entrevoit le grand courant moralisateur.
Ainsi, à tous les points de vue et dans toutes les directions, les idées-forces les plus désintéressées tendent à se répandre, à s'universaliser. On travaille et, au besoin, on donne sa vie pour un avenir qu'on ne verra pas éclore, pour des descendants que l'on ne connaîtra point, pour une humanité qui n'est encore qu'un idéal de notre pensée. Les hommes cherchent de plus en plus le bien pour lui-même, — non pas, sans doute, un bien abstrait, un bien « en soi », mais le bien humain de la société et de la personne, surtout ce bien fondamental pour les sociétés et les personnes qui est la science.
Les considérations que nous venons de développer complètent et, sur certains points, peuvent rectilier celles que Guyau avait déjà fait valoir pour montrer la possibilité croissante de l'abnégation. Selon lui, le suicide et le dévoûment, si diflerents qu'ils soient, se ressemblent en ce que tous les deux supposent un même sentiment : aimer quelque chose ou quelqu'un plus que la vie. De là résulte, des deux côtés, ce sentiment d'/n/o-
lérabilité qui s'attache à certains maux physiques ou à certaines pensées, et dont Guyau a fait une si belle analyse. Par Tinfluence de Tattention et de la réflexion, certaines douleurs physiques et surtout morales grandissent dans la conscience au point d'obscurcir tout le reste : « Une seule peine, dit Guyau, suffit à effacer toute la multitude des plaisirs de la vie. » L'un se tue parce qu'il ne peut supporter les tourments de telle maladie ou ceux d'une pauvreté subite ; ce sont là les motifs les moins élevés ; mais tel autre se tue parce qu'une tache à son honneur, causée par une faillite, lui est absolument intolérable. Tel autre se tue parce qu'il aime une femme plus que tout le reste. L'art même peut acquérir une importance capitale dans l'existence : «interdire la musique à Beethoven, la peinture à Raphaël, c'eût été les tuer ». Nous nous rapprochons ainsi peu à peu, selon Guyau, des mobiles du sacrifice moral. Ce sacrifice a lieu quand le ressort est l'amour d'une grande idée : celle de la justice, par exemple, celle de la patrie, celle de l'humanité. Dans ce cas, la valeur de la vie paraît réduite à zéro devant l'infinité du but à atteindre, et la vie, en dehors de l'amour que ce but inspire, devient insupportable. Pourquoi, par l'effet de la civilisation, voit-on augmenter, avec le sentiment de Tintolérabilité, le nombre des suicides? C'est que, dit Guyau, certaines idées, certains sentiments acquièrent une force et une acuité plus grandes, tandis que, d'autre part, l'importance de la vie individuelle diminue. On ne considère plus autant la vie comme d'un prix inestimable, incommensurable. Ce sont là, selon Guyau, deux raisons qui, jointes à l'exaltation croissante et souvent maladive du système nerveux, produisent la fréquence des suicides. Mais ce qui est aujourd'hui un effet en quelque sorte pathologique, anormal et, en définitive, antisocial, pourra devenir un jour, quand il s'agira du sacrifice moral, un résultat bienfaisant pour la société entière. Avec le progrès de la science, de la philosophie, de la vie nationale et internationale, avec l'agrandissement
de riiorizon humain et même, si on peut dire, de riiorizon cosmique, Tindividu se verra entraîné dans un tout immense dont il ne sera qu'une parcelle. Il prendra à ses propres yeux une importance de moins en moins grande par rapport an tout, de plus en plus grande par rapport au cercle d'action qui lui est assigné. Guyau pose donc cette loi : — Par Télargissement de Tintelligence, du sentiment et de l'activité humaine , Técart ira grandissant entre les idéesforces de plus en plus élevées que concevra Tindividu et l'importance de moins en moins grande que sa vie matérielle prendra i\ ses propres yeux. D'où ce corollaire : la grande difficulté du sacrilice, << aimer quelque chose plus que la vie », pent et doit aller en diminuant. Ce qui produit aujourd'hui un effet perturbateur et fâcheux, sous les formes du suicide, du pessimisme, du découragement, du nervosisme, etc., arrivera, en se régularisant, à produire un effet moral sous la forme du dévouement aux idées. On verra se multiplier, selon Guyau, les « risques » courus volontairement. Guyau compare le sentiment moral à un grand amour qui éteint toutes les autres passions : sans cet amour, la vie nous est impossible. On plaint d'habitude, ajoute-t-il, ceux qui ont au cœur des amours sans espoir, que rien ne peut rassasier; et pourtant nous en nourrissons tous un aussi puissant pour notre idéal moral. « Cet amour semblera toujours vain au point de vue utilitaire, puisqu'il ne doit point compter sur une satisfaction, sur une récompense; mais, d'un point de vue plus élevé, ces satisfactions et ces prétendues récompenses peuvent apparaître à leur tour comme une vanité (1). » Le grand amour dont parle Guyau, cet amour désintéressé et non mercenaire, qui ne sait pas s'il sera jamais payé de retour et ne peut renoncer à aimer, parce qu'il a déjà en soi sa propre récompense et que tout le reste, en dehors de lui, est
(1) Esquisse d'une morale, p. 224.
sans valeur, cet amour qui ne peut se concevoir sans se juger au-dessus de tout, fût-il seul, appelant sans que le ciel lui réponde, mais réalisant en lui-même l'idéal qui devrait être partout réalisé ; cet amour insatiable, aussi indestructible au fond de notre cœur que l'action même de l'univers sur notre conscience, n'est-ce pas l'amour de l'universelle bonté et de l'universelle félicité?
Apres Guyau, Gabriel Tarde contribua à mettre en évidence la possibilité croissante du sacrifice dans la société future. Commentant VIrréligion de Vavenir, il fit voir que les hautes et belles choses à vouloir se multiplient au cours de la civilisation, tout comme les jeunes filles dont la beauté excite l'amour sont plus nombreuses dans les villes et plus rassemblées en un étroit espace que dans les campagnes. D'où un déploiement inévitable du penchant à aimer dans un cas, de la faculté de vouloir dans l'autre. Or quel est le dessein ferme, énergique, qui n'implique pas le dévouement éventuel , le sacrifice de soi accepté d'avance? Un philosophe italien, M. Tarrozzi, commentant à son tour Guyau, a fort bien montré que la conscience moderne s'appuie moins sur Tidée de l'immortalité personnelle que sur « la perpétuité et l'immortalité collective de l'humanité ou même de l'univers, telle que Guyau l'avait conçue dans son Irréligion de V avenir ».
Tout ce qu'ont pu dire Guyau, Tarde et d'autres encore sur la possibilité croissante de Tabnégation, la morale des idées-forces l'accueille et le confirme ; mais elle tache d'aller plus loin. Elle ne se contente pas d'une sorte de consolation au milieu du doute. Elle ne considère pas Pacte moral comme un suicide héroïque. Elle n'accepte qu'avec des réserves la comparaison de l'acte moral, élan de vouloir, avec le suicide, qui est trop souvent une défaillance de la volonté. De même, elle rejette la conception de Nietzsche qui, cherchant au delà du bien et du mal un nouveau bien capable de susciter la « volonté de puissance », n'aboutit qu'à la résignation stoïque , amor fali, ou à une ivresse
(lyonisiaque qui est un étourdissement en face de la vie, en face de la mort. Toutes ces manières de réaliser le bien ou de « dépasser v le bien ont je ne sais quelle secrète amertume ; sous Tefifort de l'optimisme voulu, se trahit le sentiment pessimiste. Dans Théroïsme ainsi compris, il y a un fond de découragement et de tristesse maladive. La vraie moralité, selon nous, est essentiellement saine, comme Test un acte de ferme raison et de courage éclairé; elle est, encore un coup, la force consciente qu'une idée peut prendre en nous et par nous ; loin d'être une sorte de crise nerveuse, elle est V « amour intellectuel » de l'idéal et son acceptation réfléchie par une volonté aussi maîtresse de soi que généreuse pour les autres.
Nous devons faire aussi quelques réserves sur le sens donné par Guyau au xaXo; xivSuvo; de Platon. Guy au y a vu Tamour du risque et du danger, quelque chose d'analogue à ce qu'éprouve celui qui gravit un pic jusqu'alors inaccessible ou qui aventure sa barque au milieu des mers soulevées. II y a encore là une sorte d'enivrement physique, un « jeu » périlleux et peut-être mortel, un vertige où Ton risque le tout pour le tout. Ce que, dans la Liberté et le Déterminisme^ nous avions appelé une « spéculation en acte » désignait l'acte intellectuel par excellence, l'acte qui crée des idées pour les réaliser dans la pratique. Ce n'est plus la spéculation du joueur, mais celle du penseur qui veut être homme d'action. Guyau, d'ailleurs, en parle admirablement lui-même dans les derniers chapitres de son Esquisse dune morale. Tout en reconnaissant que l'idéal le plus héroïque est aussi le plus capable de mouvoir les cœurs bien nés ou bien formés, gardonsnous donc (le voir dans le sacrifice un acte de désespoir plus ou moins déguisé; c'est, au contraire, — et Guyau la compris comme nous, — un acte d'espérance dans l'avenir de Thunianité et du monde.
CONCLUSION
Si nous ne nous trompons, la morale des idées-forces a fait aux autres leur part légitime. Elle n'a pas juxtaposé au hasard les principes ou les faits que les diverses doctrines mettaient en avant ; elle les a subordonnés selon une hiérarchie rationnelle, en élevant audessus ridée autonome et automotrice. C'est la synthèse méthodique de toutes les opinions sur le bien moral et social, qu'elle complète et dépasse: opinions dogmatiques, opinions critiques et même sceptiques , mais prises en leur véritable sens et orientées selon une nouvelle direction. En même temps, la morale des idées-forces poursuit l'analyse la plus complète de rei:p3rience. Elle analyse sujet, qui est l'expérience même en sa source consciente; elle analyse l'objet, qui est encore l'expérience en ses déterminations, selon les catégories de quantité, de qualité, de causalité et de finalité, d'où dérivent les valeurs objectives ; elle analyse le rapport des sujets entre eux, qui est la solidarité à la fois organique et contractuelle ; enfin elle analyse le rapport du sujet à l'objet, qui est l'adhésion à un idéal fondé sur la réalité même, dont il continue les lignes directrices. Cet idéal, nous nous persuadons à nous-mêmes de le réaliser, par un acte de pensée et de volonté où l'expérience, sous le nom de raison, se projette au delà de ses limites actuelles. La morale des idées-forces est à la fois la plus naturaliste et la plus idéaUste de toutes, cherchant dans le réel les raisons de son idéal, jugeant ensuite le réel selon cet idéal pour réformer sans cesse ce qui est par l'idée de ce qui devrait être.
Le doute qui reste, dans la doctrine des idées-forces comme dans toutes les autres, sur la vérité et la puissance objectives de notre suprême idéal, n'est que le doute inhérent à la pensée même sur son objectivité propre et sur son efficacité dans le monde. Ce doute met en question la valeur dernière de notre humaine morale comme la valeur dernière de notre humaine science. Aucune théorie de la conduite, — qu'elle soit biologique, sociologique, cosmologique, psychologique ou métaphysique, — n'y saurait échapper. Nous ne pouvons jamais, nous autres hommes, que penser et agir en appliquant nos idées aux choses pensées, pour voir si ces idées ont la force de s'actualiser en nous et hors de nous. La réussite, c'est la vérification. Telle est la méthode que nous suivons tous dans le monde sensible. Pour le monde des idées, pas de vérification complète par Vexpérience. Cependant, ce monde se vérifie à sa manière. L'idée peut réussir autour de nous et dans la société humaine, en produisant un progrès sans fin vers un type supérieur d'humanité. L'idée peut réussir en nous comme suprême satisfaction de notre intelligence, qui n'est précisément satisfaite que par la croyance à sa propre objectivité. L'idée peut réussir en nous comme satisfaction des autres puissances de notre être, sensibilité et volonté ; elle peut réussir comme répondant à nos besoins à la fois théoriques et pratiques^ comme notre suprême intérêt spéculatif et vital, en même temps que celui de la société entière et de toute société que nous pouvons concevoir. De là Téternel ascendant de l'idée morale au fond de toutes les consciences, l'éternelle attraction qu'elle exerce sur tous les hommes normalement constitués.
Il y a, d'après la doctrine des idées-forces : un pouvoir immanent à cet idéal du vouloir qui est ce qu'on nomme vulgairement le devoir; l'idée porte en elle une première puissance de réalisation , germe de la liberté. Mais, sur les autres points, on a exagéré le lien qui unit devoir à pouvoir. Certes, je ne dois pas ce
qui m'est démontré impossible ; en ce sens, nous Tavons vu, le devoir suppose une non-impossibilité. Mais c'est tout. La possibilité positive , je veux dire toutes les conditions réelles qui, en dehors de Tidéal même et de mon vouloir de l'idéal, seraient nécessaires à son accomplissement et à son triomphe, je n ai pas besoin de les établir préalablement avec certitude, La moralité est un efïort pour amener à la réalité une idée qui n'est pas encore réelle dans le monde à nous connu, dont la réalisation n'est même pas démontrée possible, mais n'est pas non plus démontrée impossible. Si l'objet de cette idée n'est point, comme dans le moralisme kantien, supérieur ou même contraire aux vrais lois de la nature, il n'est pas non plus une conséquence qui sortirait nécessairement et certainement de ces lois sans notre conscience et sans notre action volontaire. Non, il est une « nature meilleure », une société meilleure conçues par nous, qui ne peuvent exister que par Vidée-force et l'amour qu'elles suscitent. Le « devoir >> est une création de notre pensée, par laquelle nous nous imposons de produire réellement le meilleur en nous et en dehors de nous. La conception d'un bien qui serait à la fois mon bien et notre bien à tous ne dépend pas de la question de savoir si, en fait, l'univers est capable de le réaliser : ce dernier problème se pose après,, non avant. L'homme prononce pour son compte le fîat idea, qui est le vrai fîat lux, avec l'espoir que la lumière intellectuelle se propagera à l'infini. Quelque indémontrable que soit la victoire finale de l'idée dans l'univers, l'homme lutte pour elle, meurt pour elle. N'y eût-il dans l'infinité du temps et de l'espace qu'une seule chance de faire triompher Tuniverselle bonté, l'homme veut la poursuivre. Dans la grande bataille de la pensée contre l'aveugle nature, l'humanité est semblable à ces soldats que la Légende des siècles nous montre placés au pivot de l'action, sur un cimetière rempli de tombes, avec la consigne de tenir jusqu'au soir ou de mourir en combattant. Le soir vient,
la brume de la mêlée, où chacun tirait sans voir la portée de ses coups, se dissipe : presque tous sont morts, quelques-uns restent ; morts et vivants , sans le savoir, ont décidé du sort d'un peuple, et c'est grâce à leur héroïsme que s'élève à la fin un chant de triomphe.
— Par qui donc la victoire a-t-elle été gagnée ?
— Par vous.
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