‹ Morale des idées-forcesChapitre 29 sur 136 · XLII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XLII INTRODUCTION

Gonsiiliez Texpérience, base de la science, vous reconnaîtrez en tout acte moral des idées latentes, mais que Tauteur de Tacte ne peut pas toujours amener à la pleine lumière de la réflexion. Pousisez à bout le plus humble des hommes, comme Socrale aurait fait, pour lui tirer les raisons de sa conduite. Supposons qu'il se soit abstenu de dérober une somme d'argent, quoique personne n'eût pu le soupçonner comme auteur du vol. Supposons-le encore incroyant au point de vue religieux : le cas est devenu fréquent même chez les hommes du peuple. Il n'en dira pas moins : «Je suis pauvre, mais chacun a son honneur ». Faisant du platonisme inconscient, il ajoutera, en termes familiers, qu'il n'est pas de ces « types » qui veulent vivre aux dépens d'autrui. Bref, il traduira d'abord un certain sentiment de dignité, de fierté légitime pour. un être du type humain ; il mettra en avant son moi, mais un moi supérieur, celui d'un être qui a une intelligence, une « raison », non celui d'une « brute » esclave de ses instincts, comme le chien qui voit un bon morceau et se jette dessus. Poussez encore plus loin vos questions, un autre aspect de l'acte apparaîtra. Peut-être notre homme commencera-t-il par faire inconsciemment dans sa conduite la part des mœurs établies en disant : — « Gela ne se fait pas. » Mais demandez-lui pourquoi, et il répondra : « A chacun son dû. Où irions-nous si chacun profitait de ce qu'il n'est pas vu pour dépouiller son voisin? » Voilà du kantisme inconscient. « Je sais ce que je dois aux aulres et ce queje ne voudrais pas qu'on me fît. » Christianisme inconscient. Bref, notre agent moral finira par invoquer l'idée d'autrui, qui est ellemême liée à 1 idée de tous; il se mettra, comme on dit, (( à la place des autres » ; son point de vue deviendra impersonnel, puis, de question en question, universel. Il n'aura lu ni Platon, ni Kant, ni Auguste Comte, mais ridée du groupe auquel il appartient et, de groupe en groupe, ridée de la société entière, ridée de l'humanité se laissera entrevoir au fond de sa pensée. Vous reconnaîtrez finalement en lui les deux grands pôles de toute conception morale : 1" le vrai mol>

FONDEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA MORALE XLIIl

conscient de soi-même, principe de la dignité personnelle ; 2^raM/r/£/,dontla notion est le principe du désintéressement et comme un premier pas vers VuniverseL Ce sont là les fondements psychologiques de cette croyance en action qui est la moralité.

11 est bien clair que Tidée d'un rapport entre le moi actuel et un moi supérieur, ainsi qu'entre le moi et autrui, a dee origines en grande partie sociales : elle résume tout le travail du genre humain. Est-ce à dire que le germe n'en soit pas déjà dans la constitution de la conscience de soi ? C est ce qu'établira la première partie de notre livre. Nous chercherons ensuite dans la conscience collective la confirmation de ce que nous aurons découvert dans la conscience individuelle.

II. — Le premier fondement psychologique de la morale des idées-forces sera la nature humaine, comme le veulent les naturalistes et positivistes; seulement, nous entendrons par nature non pas un ordre de choses, mais un ordre de représentations et d'actions soumises à un déterminisme. La nature mentale est bien différente de la nature matérielle. Quelque opinion que Ton adopte sur le fond métaphysique des choses, il y a pour Texpérience un devenir mental qui se sent, se dirige, se veut, se modifie, une nature mentale qui crée elle-même sa réalité par l'idée de sa possibilité et de sa « désirabilité ». Or, un tel devenir, qui est la vie même des individus, leur vie consciente, ne saurait être identifié avec les réalités objectives qui constituent la nature extérieure; il ne saurait l'être non plus avec les institutions et mœurs qui constituent ce qu'on peut appeler la nature sociale. Vouloir « désubjectiver entièrement », comme le demande M. Lévy-Bruhl, un ordre moral qui ne se réalise qu'en se pensant et en se voulant lui-même chez les sujets conscients, c'est le détruire, puisqu'il est essentiellement la part et la contribution de ces sujets, ce qu'ils fournissent, eux, et non plus ce qui leur est fourni du dehors. Aussi, même indépendamment de toute croyance au libre arbitre, la vraie méthode oblige à distinguer spécifiquement^ comme

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