IV PREFACE
ressèment en vue d'autrui et de tous, loin d'être une notion arlificielle, une illusion, une impossibilité, est naturelle et normale. Comment ne serait-elle pas typique pour Thumanité digne de ce nom, puisqu'elle est liée à la réelle et pleine conscience de soi, ainsi qu'au rapport intime des consciences entre elles dans la société et dans le monde?
De là dérivera une morale capable d'acquérir une valeur scientifique, puisqu'elle reposera sur des faits d'expérience et sur des idées dont l'action s'exerce au sein de l'expérience. Nos deux points de départ, — fait de conscience et idée morale, — sont inébranlables. Qui peut nier que l'être pleinement conscient de soi possède, sinon une moralité réelle, An moins Vidée de \sl moralité comme pouvant exister sous certaines conditions et comme devant exister, au sens le plus général de ce mot, qui désigne un idéal ? L'idée de moralité est une des implications positives de l'expérience. 11 n'est personne, à notre époque, qui ne la conçoive et, de plus, qui ne la définisse comme désintéressement en vue de l'ensemble, comme recherche de valeurs non oas seulement pour un individu, mais pour tous. Cette conception s'est développée dans l'humanité civilisée, par le progrès de la conscience personnelle et des relations inter-personnelles, mais elle était déjà en germe chez les peuplades les plus barbares. Au reste, son action ne dépend pas de son histoire. La morale des idées-forces, quoique attentive à toutes les croyances que l'humanité a pu avoir jusqu'ici, restera indépendante de ces croyances. Sans se mettre en dehors des réalités historiques, sociologiques, psychologiques, elle fera appel à l'idéal qui les domine. Un idéal ne relève pas de ce qui a eu lieu jusqu'à présent; il vaut par lui-même, n'eût-il encore été jamais conçu et jamais réalisé. La moralité idéale, par la voix de notre conscience intime, prononce ce jugement : — Je me pense, donc je dois être, donc je suis. La première solution du problème moral est inhérente à sa position même ; dès qu'il se formule, il commence à se résoudre. Les objections à l'idée-force de moralité et, par extension.
à la morale des idées-forces se retournent inévitablement contre ceux qui les élèvent. Combattre Tidée morale, c'est la concevoir, c'est donc, ipso facto, lui donner une première existence, dans sa pensée ; c'est, au moment où on veut la nier, raffirmer tout au moins en tant qu'idée. Or, en se concevant, cette idée se confère d'abord une valeur, puis unpouvoir de réalisation, enfin un commencement de réalité effective. On ne peut la penser sans qu'elle s'affirme et sans qu'elle agisse.
Notre doctrine, on le voit, ne se contentera pas de prendre pour base, comme le font les évolutionnistes et positivistes, des faits particuliers analogues à ceux qu'étudient les sciences particulières, c'est-à-dire un objet quelconque de sensation ou d'expérience extérieure ; elle ne se suspendra pas non plus, comme le voulait Kant, à une loi toute faite qui nous dirait : sic volo ; enfin elle ne partira pas, comme le voulait Guyau, de •pures hypothèses analogues aux hypothèses contingentes de la science et ayant, de plus, cette infériorité d'être impossibles à vérifier empiriquement ou à évaluer rationnellement. Non; son point de départ, la conscience même de soi, n'est pas une hypothèse, elle est, comme nous l'avons dit, un fait; elle est mieux qu'un fait, étant la condition interne de tous les faits ; elle est même plus qu'une loi, étant la condition de toute loi. La morale, en un mot, aura pour fondement ultime ce qu'il y a en nous de plus élémentaire et ce qu'il y a de plus universel, le dernier terme de la différenciation et le dernier terme de l'intégration, qui tous deux s'expriment dans l'idée morale. Aussi ne feronsnous dépendre notre doctrine que de celte idée même^ expression de notre nature la plus profonde. Sans exclure aucun des autres appuis, la morale des idées-forces se soutiendra seule, non pas, comme dirait le poète latin, par sa propre masse, mole sua, mais par sa propre idéalité et sa propre efficacité.