VI PRÉFACE
POURQUOI UNE MORALE SCIENTIFIQUE DOIT-ELLE ÊTRE UNE DOCTRINE d'idées- FORCES
Dans le langage de Descartes, tous les faits censcients sont ou impliquent des pensées de forme plus ou moins définie, des « idées » enveloppant elles-mêmes sentiment et désir. On sait que nous adoptons e^tte terminologie. Mais Oescartes et les anciens philosophes avaient examiné seulement le pouvoir qu'a Tintelligence de reproduire les objets donnés sans elle. Or, la principale question philosophique et morale, à notre avis, c'est celle que nous avons posée et examinée dans toute la série de nos ouvrages : — Quelle force a rintelligence pour produire elle-même des objets et, avant tout, les objets qui dépendent de notre volonté ? — Les idées, avait dit Spinoza, ne sont pas comme des peintures muettes sur un tableau ; elles affirment, elles parlent. Mais Spinoza s'en tient toujours, comme Descartes, au point de viie des objets appréhendés-, nous, nous ajoutons, — et l'addition nous semble capitale, parce qu'elle nous place au point de vue des objets produits : — les idées agissent. Toute assertion est aussi exertion ; l'affirmation intérieure n'est pas simple réverbération, mais génération de lumière et de chaleur. Kant, allant plus loin que Descartes et Spinoza, montra que la pensée coopère à la vérité par ses formes essentielles, qui s'imposent aux objets de la connaissance ; nous, poussant jusqu'au bout la révolution « copernicienne » de la philosophie, nous faisons produire par la pensée la réalité de ses objets dans le domaine de l'action. Alors vraiment la pensée devient le centre du système et fait tourner les objets autour d'elle au lieu de tourner autour d'eux. Ce pouvoir directeur et producteur, non plus seulement reproducteur, nous essaierons de le faire éclater aux yeux
PRINCIPES PROPRES DE LA MORALE DES IDÉES-FORCES Vn
dans toutes les parties de la science morale. L'homme pense, il sent, et facte suit. Le subjectif s'objective par sa propre vertu, lorsqu'il contient des éléments de vérité. Ne confondons pas l'idéal, conforme aux lois de la nature, avec Tutopie qui en est la négation. L'idéal contient des éléments de possibilité et même de réalité qui font que, présent à la pensée, il trouve moyen de passer dans les faits. L'utopie est à la fois in'éelleet irréalisable, parce qu'elle est en opposition avec l'idéal: il lui manque la forcede l'idée vraie. Si pourtant Tutopie a encore quelque influence, c'est en raison des éléments de vérité qui s'y mêlent toujours à l'erreur. Une utopie complète n'aurait plusde sens et ne trouverait pas ménve, pour s'exprimer, de proposition intelligible.
Aussi n'avons-nous jamais soutenu ce paradoxe qu'une pensée illusoire crée la réalité de son objet. Nous avons soutenu et soutenons de nouveau que les éléments vrais de toute idée, — par exemple celle de la liberté, malgré certains éléments illusoires qui s'y mêlent quand on la conçoit sous la forme du libre arbitre vulgaire, — tendent à réaliser progressivement en nous V objet de cette idée ou un équioalent pratique de cet objet (1). En tout et partout c'est le possible pensé et désiré qui se réalise, non l'impossible ; mais un véritable idéal n'est-il pas une combinaison de possibles? Bailleurs, savons-Tious jamais d'avance ce qiri est hors d'atteinte dans la sphère des valeurs ? On arrive parfois, selon l'expression vulgaire, à faire l'impossible, c'eslrà-dire à réaliser ce qui semblait -d'abord irréalisable, ce qui Teût été en effet sans notre idée et notre désir.
Certains philosophes opposent le sentiment à l'idée ; mais, selon nous, le sentiment est inhérent à l'idée : il est l'idée jouissant de la conscience qu'elle a de soi et de l'acte par lequel elle se pose, La pensée, poui* ainsi dire, sent l'idéal, elle le fait être en le concevant comme praticable et désirable. D'autre part, l'idée est inhérente à tout sentiment qui se distingue de la pure
(1) Voir, daiHs/a Liberté et le Déterminisme^ la tbéorie des équivalents.