IDEE-FORCE DU NORMAL
science n'exclut donc pas, mais réclame des définitions, en biologie, en psychologie, en sociologie. Elle les exige alors même que, sous le rapport pratique, elle ne pourrait donner à ses détînitions, c'osl-à-dire aux Uyoi de Socrate et aux eI'Btî de Platon, que le sens de simples prescriptions, analogiies à celles du médecin ou de riiygiéniste, non le sens à*ohligalions. Il est faux^ nous Tavons moniré ailleurs, que la science comme telle ne puisse rien « prescrire », alors môme qu'on pourrait soutenir que la science »< n'oblige >i pas et que ses impératifs ne sont pas inconditionnels (1).
La norme y d'après ce qui précède, peut servir de règle formelle pour Vappréciaîion pratique. On déclarera normal, en psycliologie, uti exercice de ratteiition, de la comparaison, du raisonnement, confornie aux définitions de ces fonctions intellectuelles ; de même, en morale» il y a un exercice de tontes nos facultés selon leur nature et leur définifion^ qui est leur bien. C'est ce qu'ont admirablement compris Socrate et Platon, Le vieux Socrate se montrait profond en identifiant la morale avec la science des réalités, non pas seulement avec la logicpie. Il concevait la conduite comme une science en pensée et en acte, réglée sur les genres, objets do défirdtions vraies :
^.oy^j xa\ Èpvta 5tot).iyeiv x^tti y^vti, ToutC COnduitC était pOUT
lui une définition en acte, vraie ou fausse selon qu'elle reproduit ou ne reproduit pas Tordre réel des choses, selon qu'elle les classe ou ne les classe pas a leur vrai rang dans l'échelle des genres. Qu'est-ce que le vice? Une erreur et un mensonge, qui nomme les objets d'tm nom faux, qui les déïinit contrairement à !eur nature et les classe contrairement à leur genre. Le paresseux, rivrogoe, le débauclié donnent une fausse délinition de la société et du rapport qui relie les hommes entre eux. Celui qui rend le mai pour le mal se fait une idée erronée du re-
(1) Voir nos Éléments sociologique» de la morale. Introduction. Cette erreur est aussi celle de M. Morett, dans rétudc que dou& venons de citer.
mède au mal, qu'il croit annuler en le multipliant. Vous vous irritez contre un homme à cause de ses vices ; c'est raisonner aussi mal que l'enfant qui s'irrite contre la pierre à laquelle il s'est heurté : déplacez la pierre et mettez-la hors de portée. Puisqu'il y a des relations scientifiques entre les choses et entre les personnes, la vie pratique de l'individu et celle de la cité ont leurs conditions, leurs lois, leurs définitions : vice et injustice les méconnaissent, réalisentdes idées fausses au lieu de réaliser les vraies. Socrate ajoutait qu'une seule science, celle des fins^ est capable de soustraire toutes les autres sciences à la naturelle ambiguïté qui résulte de ce qu'elles n'étudient que des moyens à double usage (1). L'arithmétique peut servir à calculer ce qui vous est dû pour votre travail, mais elle peut aussi servir à calculer ce que vous voulez dérober aux autres ; la science médicale peut préparer un remède qui sauvera le malade ou un poison qui tuera l'homme bien portant. Les sciences mathématiques, physiques et naturelles, pour perdre leur ambiguïté, doivent donc moralement se subordonner à la psychologie et à la science des sociétés ou « politique ». La psychologie déterminera les conditions et lois de la santé mentale, de l'harmonie intérieure et du développement de nos puissances. Par elle, l'ambiguïté tend déjà à disparaître, mais non complètement, car on peut, en développant ses puissances à la façon d'un tyran ou d'un surhomme, en faire un mauvais usage au sein de la cité. Alors intervient la sociologie, qui détermine les lois et conditions de la vie sociale. Tout double usage a-t-il alors disparu ? — Pas encore, car il reste à savoir si je dois me plier aux fins de la cité ou plier la cité à mes fins. Un conflit peut éclater entre mon bonheur individuel et le bonheur social. Les diverses sciences positives, même de l'ordre psychologique et sociologique.
(1) Voir notre Philosophie de Socrate et notre thèse sur VHippias minor, où nous avons démontré ces points.
IDÉE-FOBCE DU TYPIQUE 1 iô
iraboiitiâsent donc pas à un alîimum incontestable et unique. Aussi faiil-îl en venir à la cooception pliilosophique d'un soiiveiviin bien qui ait nn caractère détniitif et exclue l'ambiguïté, PatiçiioT^a dont parlait Socrate. Après l'œuvre des sciences |)articnîiin'es, ee souverain bien rcsie toujours a déliuir pour la science pbilosopliique. De plus, on peut se detuander si ee bien est du même genre que toutes les vérités de fait sur lesquelles repose la science proprement cUte, ou s'il n'offre pas des cai-actères originaux et supérieurs, s'il n'exige pas une définition proprement /jAf7oso/j/n'<jr«e< Enfin, le rapport de ce souverain bien à ee que les modernes nomment la loi du *< devoir jj a besoin d'être défini. Les conditions de la normalité et celles des définitions où elle sV^xprimc nous entraînent ainsi, de science en science, jusqu'à la science générale et première qui considère la fin de la conduite, fidée-force suprême, non plus seulement les causes et les lois particulières.
IDÉE-FORCE DU TYPIQUE
Une idée voisine de celle de norme tjénénde, mais plus voisine encore de l'idée de tinafité, c'est celle du type. En biologie, on définit le type rensemble de caractères utiles triés par séleclion progressive el transmis pdiV hérédilé dans une espèce réelle d'êtres vivants. Le type ainsi conçu peut être considéré par la science comme la fin bioîogiqnj tiélcM*minée des individus de cette espèce. En d'autres termes, tout se passe comme si les divers individus teuduierd à réaUser le type de leur genre et Pavcuent pour /m. Il n'en résuit*' pas que cette lînalilé soit réelle, ni surtout iulejdiuuueîtc, comme Tadmettait Platon, tpii s'est surtout occupé des types alors que Socrate sVdnit occupé des genres, La
science positive est ici en présence d'une formule commode, voilà tout.
Cependant, chez les êtres intelligents, le type de Tespèce, étant conçu plus ou moins clairement par la conscience, devient une fin réelle pour la volonté. L'adaptation téléologique, la poursuite intentionnelle de fins est un fait dans le monde humain ; elle est même une des caractéristiques de Thumanité. Là, l'action objectivement typique se confond avec la recherche subjective du typique. En d'autres termes, le typique devient une idée-force, la définition générale de l'homme et Vidéetype de Thomme se changent pour lui en fins et en représentations impulsives. Le genre humain a le sentiment naturel du type humain, tout comme il sent le type du cercle. La science moderne ne peut plus, avec les platoniciens, invoquer ici un idéal préconçu ou contemplé dans une existence antérieure, « Thomme en soi » ou « le cercle en soi » ; elle ne peut invoquer que l'expérience, y compris toutes les expériences de la vie ancestrale, qui ont eu pour objets des hommes réels, des cercles réels. Leibniz a dit que l'oreille charmée par un son en compte, sans s'en apercevoir, les vibrations et les rapports ; Wundt a soutenu que le sentiment est un raisonnement inconscient. Sentir la proportion typique des lignes d'un édifice, comme le Panthéon, c'est faire un raisonnement inconscient par analogie, c'est établir une proportion géométrique : la ligne A est à la ligne B comme la ligne C est à la ligne D. Sentir l'harmonie d'une succession d'accords, c'est passer des prémisses aux conséquences par un calcul dont on n'analyse pas les degrés : la continuelle résolution des accords est une solution continuelle de problèmes. Toutes ces remarques auraient comblé de joie Pythagore et Platon. Stephen Leslie, à son tour, voit dans la perception du type le sentiment d'un problème résolu. Qu'estce que l'arc typique, par exemple ? Étant donnés les matériaux et le but à atteindre, il y a une forme d'arc et une seule qui réalise le maximum d'efficacité. L'arc
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qui représente lameilieiire solution du problème pourra s'appeler typique. L'arc était un instrument (rimportance majeure pour les f rîbos primitives ; Tidée de cette arme a donc ronlé dans des têtes sans nombre, jusqu'à ce que son objet eiit été parfaitement réalisé. Ainsi se polit et se façonne le caillou arrondi par les vagues (le la mer.
Si nous passons des instruments aux corps vivants, que deviendra le problème scientiK(|ue à résoudre ? Voici une statue grecque qui représente un atblète; pourquoi trouvons-nous que ses formes sont bien proportionnées? Parce que nous sentons que riiomme ainsi représenté pourrait accomplir une tâche donnée avec la moindre dépense de force, ou produire, avec une dépense de force donnée, la plus grande somme de LravaîL II pourrait soulever un poids avec le moindre etTort, ou, étant donné reiTort, faire atteindre au poids la plus grande hauteur. « Le problème est donc toujours défini et ia sokdion définie (1), jj Un anatouiiste pourrait démontrer comment tel Hercule antique représente scientiliquement la solution du problème ; Tartiste grec, lui, Fa senti, et nous le sentons comme lui. Ces principes posés, nous arrivons à la difliculté principale : — - Quel est le problème dont un organisme typique exprime la solution ? — Un être vivant n'o pas, comme l'arc, son but hors de lui, mais il a son but intérieur, qui est de vivre. Or, la biologie nous enseigne que Forganisme individuel est composé de parties nHJtuollemeut dépendantes ou solidaires : la vie n'implique-t-elle pas un certain équilibre interne? De plus, chaque organisme fait partie d'un équilibre plus général et sa constitution dépend, à chaque moment, <fe son ilegré d'adaptation au système du monde. Dès lors, on peut dire avec Lcsiie que chaque animal représente la solution plus on moins heureuse d un problème comme celui de Farc, et en même temps une série de données qui se posent pour un nou-
(1) Skphen Leslie. Science ofElhics^ p. 79.
veau problème. Seulement, tandis que l'arc typique est senti, ranimai se sent lui-même. Le problème que l'animal résout consiste à se maintenir contre la pression du milieu et contre la compétition de rivaux innombrables. Dans la solution, erreur signifie extirpation. La marche de révolution entraîne donc, à chaque instant, la découverte d'un maximum d'efficacité pour l'être vivant, quoique les conditions du milieu soient toujours variables et qu'on ne puisse concevoir un maximum absolu. A chaque point de l'évolution, il y a une certaine direction déterminée selon laquelle seule le progrès de la vie est possible ; la forme qui représente cette direction est la forme typique. Tant que l'évolution continue, cette forme ne peut pas être un résultat absolument ultime. Selon Grant Allen, le type n'est pas au sommet d'un pic, mais sur une ligne de faîte perpétuellement ascendante. A mesure que l'évolution avance, le type lui-même se perfectionne ; telle forme particulière ditfère des variations précédentes en ce qu'elle se trouve à un point plus haut sur la ligne de faîte : à ce point, elle représente l'avance vers une nouvelle espèce.
Dans le domaine moral et social, selon nous, le sentiment du bien objectif, du xaWYaôov, est aussi le jugement spontané d'un problème résolu. Comment vivre en commun, comment élever des enfants qui vous aiment et qu'on aime, comment fonder une petite société qui puisse servir elle-même au progrès de la grande ? Voilà le problème, non moins défini pour le mental et le social que pour le physique. Chaque solution particulière dégage peu à peu la forme de l'espèce, l'idée de r « âme typique » et l'idée de la société typique. Cette idée-force s'imprime dans les cerveaux et les rend sensibles à la perfection intérieure dès qu'elle se laisse entrevoir à l'extérieur. Dans les yeux de l'homme ou de la femme, on ne recherche plus seulement le rayon de lumière capable de franchir l'espace, on cherche le rayon de pensée et d'amour capable de franchir le temps.
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Les types des Jîversos espèces se classent treuxraênies, soit historiquement, par ieor place dans l'évolution progressive, soit psychologiquement, par rintuition ifirils donnent de leurs qualiti's adafïtées au milieu. LMuimanité iVest pas seulement la dernière venue parmi les espèces ; elle a aussi conscience d'être la plus haut placée dans la hiérarchie. Elle sent (loand elle déchoit, quand elle monte. Elle peut se comparer aux autres espèces, par cela nriênie méjuger et se régler par ridéeforce Qu'elîe a de soi. L'évolntion, à elle seule, n'était qu'un moanement qui semblait échapper à Tappréciation qualitative ; le type, avec ses formes arrêtées, est un repos apparent qui résume les mouvements passés et annonce les mouvements futurs : c'est révolution fixée. Au lieu d'avoir ime valeur toute dynamique, le type acquiert donc une valeur statique ; cesi un des stades et une des formes de la vie. Par cela même devient i>ossible une mesure supérieure du progrès, une classiiication des êtres et des actes, en tant qu'ils expriment tel on te! degré de révolution en marcIie. Le sentiment du type, qui enveloppe, avec la réminiscence de révolution passée, le pressentiment de révolution future, vient à la fin se confondre avec le sentiment du bien. Ce n'est plus alors une rnaximc de conduite abstraite qui nous intéresse; c'est la maxime conçue comme vivante en une volonté individuelle, devenue un caraclère, exprimant fin même coup Vespèce à laquelle ce caractère appartient. Telle maxime est celle d'uu hjup ou d'un tigre : telle autre est celle d'un homme.
L'école de révolution a tro(^ fait tlominer la ï)iolo.tîie sur la psychologie ; en montrant de quede manière naquit le sens du bien comme celui du beau, elle n a songé qu*à ta sélection physiologique et purement rilale, sans faire attention à ce qu'on pourrait appeler la sélection psychologique et morale, dont la philosophie desidées> forces rétablit rimportance. Pour mille raisons d'utilité, (fagrément et de vérité, la pureté du type psychique nous séduit d'une manière irrésistible, comme celle
du type physique ; tous les raisonnements abstraits ne pourront jamais empêcher Thomme d'être saisi et charmé par les diverses formes de la bonté comme de la beauté.
Nous venons de prouver que le normal et que le typique (qui est un ensemble de normes indiquant une fin immanenle) expriment des caractères résultant d'une adaptation par sélection; ajoutons maintenant qu'ils ne représentent pas uniquement des caractères ^'espèce à Texclusion des individus. Il y a une individualité normale^ il y a un /(//)c normal du moi^ comme il y a un type du genre humain. Sans doute le pur individuel, qui serait impossible à généraUser dans l'espèce, échapperait à toute définition ; mais dans les caractères constitutifs de l'individualité, comme la conscience de soi et la volonté personnelle, il y a quelque chose de normal, tout comme dans les caractères qui sont plus proprement génériques. Au reste, conscience et volonté sont des caractéristiques à la fois de l'individu et de l'espèce. Il est normal que les membres du genre humain soient des individus conscients et libres, disant moi, posant leur moi en face des autres, posant les autres en face de leur moi. Spencer et Darwin ne sont donc pas fidèles à la vraie méthode évolutionniste lorsqu'ils n'envisagent, pour déterminer ce qui est typique chez l'homme, que l'adaptation au milieu environnant par l'effet d'un heureux accident ou d'un concours /ortaY de circonstances. C'est là considérer le milieu physique amorphe, plutôt que l'activité morphologique de l'être vivant. Ce dernier se développe par une spontanéité propre, je veux dire par un déterminisme interne, non purement externe ; il a une loi intrinsèque d'évolution, non pas seulement une loi interne et venant du milieu. En outre, chez l'être conscient, cette loi devient elle-même consciente, elle devient idée-force.
Nous avons vu comment naît et se développe Tidée du type normal, générique ou individuel ; voyons main-
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tenant pour quelles raisons elle lend à se réaliser dans la pratique.
D'abord, au point de vue de la puissance et de la volonté, cette idée enveloppe un possible: le type du genre humain réalisahle pour lliidividu. Par cela môme qu'il peal être, ce type tend à s'actualiser en se concevant, si d'autres impulsions contraires ne viennent pas à la traverse. Une seconde raison pour laquelle, au point de vue de faclivité, Tidue du type aspire à sa réalisation, c'est qu'elle exprime ce que nous sommes habitués k voir plus ou moins complètement réalisé autour de nous chez les autres hommes, ce à quoi ils inclinent habituellement, ce à quoi nous inclinons aussi nous-mêmes. Celte lial)itude ne vient pas de ce que nous sommes témoins d^ine réaiisation déjà complète du type, maïs nous en voyons des réalisations incomplètes, qui toutes ont une direction commune et une commune orientation. Nous corrigeons par la pensée ces réalisations incorrectes, elle résultai est le concept typique, qui n'en conserve pas moins la force de l'habitude. En troisième lieu, ce concept satisfait notre tendance naturelle à Vimikdion^ qui est elle-même une conséquence de la lui des idées-forces : spectateurs d'un certain type normal, dont nous voyons autour de nous la poursuite apparente par tous les autres hommes, nous imitons nruis-mémes leur penchant vers la réalisation de Tespèce.
Outre que l'idée-force du type satisfait ainsi !a volonté, elle satisfait la sensibilité par Féveil de la sympatliie. Toute sympathie est une idée-force ou représentation impulsive de ce que sent autrui ; cette reprcsentalion tend à se réaliser en nous et à y produire un sentiment conforme à celui des autres. Or, comment ne pas sympathiser avec le type de respècc à laquelle nous appartenons? Nous jouissons de nous-mêmes dans ridéeforce de notre espèce ; nous nous aimons nous-mêmes dans ridée de Thumanité ; nous nous y aimons d'un amour qui enveloppe famour d'autruiet fait des autres hommes d'autres nous-tnémes.
En dernier lieu, l'idée du type apparaît comme une idée-force au point de vue de l'intelligence, tout comme elle vient de nous apparaître efficace au point de vue de la sensibilité et à celui de la volonté. Elle satisfait les tendances essentielles de notre pensée : 1** à abstraire, 2** à généraliser, 3" atout expliquer par déduction ou induction, c'est-à-dire par réduction à des lois abstraites et générales. Comme ce sont ces tendances mêmes d'où naît la science, l'idée du type normal satisfait notre instinct scientifique et, à ce litre encore, est une idée-force. N aspirons-nous pas toujours, dans la pratique, à réaliser des types conformes à leur définition scientifique? L'enfant qui trace une circonférence veut rendre tous les rayons égaux; s'il n'y réussit pas, il corrige, il se rapproche de la définition. S'il lance une pierre, il tend vers le but: s'il ne l'atteint pas, il tend à s'en rapprocher. Tout ce qui est anormal, irrégulier, désordonné, anti-scientifique, choque notre idée-force de la loi, de la règle et de la norme.
Ce que nous disons de l'idée du type et de sa tendance à la réalisation n'exclut nullement la tendance parallèle du moi individuel et singulier à sa réalisation. A côté de l'instinct qui nous pousse à imiter fexemplaire général, à nous généraliser en quelque sorte, n'avons-nous pas tous un instinct qui nous porte à nous différencier et à nous singulariserai Chez certains hommes, cet instinct aboutit à un individualisme excentrique. Stirncr veut être unique; il écrit un livre sur r Unique et sa Propriété, Mais il l'écrit pour A^ autres hommes dont il veut conformer la pensée à la sienne; il veut qu'il y ait une multitude d'autres uniques, et c'est ce qui fait le ridicule de son système : tout en voulant se singulariser, il veut généraliser sa singularité. De même pour Nietzsche, ce naïf ennemi des bêles de troupeau, qui n'a rien tant à cœur que de créer un troupeau de surhommes à son image. Il fait même du surhomme un type; il l'appelle le Surhomme^ et il
lPÉE*FORCE DU TYPl^jt E
espère bien que ce sera une idée-force pour l'IiiimanUé entière.
Mieux éclairé que Nietzsche, Gupu avait bien vu et fortement résumé, surtout dans Ediicfdion et Iférédilé^ rimporiMoce praLitiue de Pidée du iypiqae, ainsi que le rùie de celte notion dans la morale des idéesforces, « Parmi les idées-forces les. plus puissantes, dît-il, nous trouvons d'abord celle du lype humain normal, idée esthétique et morale qui n'est pas plus ilifiicile à acquérir que celle de Tarbre ou de l'animal, par exemple, et qui, une fois acquise, tend à se réaliser. » Guyau ajoute avec nous que, vivant en société, nous concevons plus ou moins distinctement un tape social: a Du fonctionnement même de toute société, comme de tout organisme, se dégage en edet Tidée vague de ce qui est normal, sain, conforme h la direction générale des mouvements sociaux. » Goyatt admet avec nous que Tidée du type enveloppe celle d'unr adaptation. En particulier, le type sociologique est une adaptation aux tins naturelles et nécessaires de toute société, ('.elle adaptation entre comme élément essentiel dons la moralité, quoiqu'elle ne la constitue pas tout entière. L'être anti-social, dit Guyau, s'écarte autant du h[>e de Thomme psychique que le bossu du type de l*homme physique : « do là ime bonté inévitable quand nous sentons en nous quelque cliose d anti-social : de là aussi un désir d'eHaeercette/7îo;7è^/rf/o*r//tf, *? Avec ([uelle profondeur Guyau n'a-t-il pas remarqué que lasoliiade est un supplice pour la pensée comme pour le corps, et que la monstruosité, surtout morale, est un isolement insupportable pour qui en a conscience! " La monstruosité, dit-il, produit le seutiunuit de la solitude absolue et dédnitivej qui est le plus douloureux pour un être essentiellement social, parce f|ue in. solittide est une stérilité morale, une impuissance sans remède... Il y a quelque chose de chociuant \nniv la pensée connne pour la sensibilité à être une mons-
truosité, à ne pas se sentir en harmonie avec les autres êtres, à ne pouvoir se mirer en eux ou les retrouver en soi-même. »
. Guyau conclut, en résumant la doctrine des idéesforces : — « Nous pensons Vespèce, nous pensons les conditions sous lesquelles la vie est possible dans Tespèce, nous concevons l'existence d'un certain type normal d'homme adapté à ces conditions, nous concevons même la vie de V espèce entière comme adaptée au monde ^ et enfin les conditions sous lesquelles cette adaptation se maintient. » C'est ce quenousavions déjà remarqué dans la Critique des systèmes de morale contemporains, lorsque nous y complétions la théorie spencérienne de l'adaptation physique et sociale par la théorie de l'adaptation cosmique et universelle. « Notre intelligence individuelle, dit à son tour Guyau, n'étant autre chose que l'espèce humaine et même le monde devenus en nous conscients, c'est l'espèce et le monde qui tendent à agir par nous. Dans le miroir de la pensée, chaque rayon envoyé par les choses se transforme en un mouvement. »
Des principes que nous venons d'établir il résulte que la pratique morale est une lutte intérieure entre l'idéeforce de l'individuation et Tidée-force de l'universalisation. Cette dernière apparaît nécessairement à Tintelligence comme supérieure, parce que l'intelligence consiste essentiellement à généraliser, à unir les idées, à les ramener sous des lois théoriques et des normes pratiques.
Kant ne fait qu'exprimer ce profond instinct intellectuel, quand il veut que nos actions particulières puissent être érigées en règles universelles pour tout être raisonnable et libre, c'est-à-dire, au fond, érigées en types d'une généralité égale à celle que conçoit toute intelligence capable de généralisation. Si le vrai concept de la normalité enveloppe en effet cette idée d'universalité, c'est, selon nous, parce qu'il enveloppe, en définitive^
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une nécessité à la fois physique et téléologique. N'avonsnous pas fait voir que Tidée-force du normal et du typique se ramène à un système de lois scientifiques nécessaires, donc universelles? Le sentiment du déterminisme selon les lois de l'espèce est donc bien un sentiment scientifique et philosophique, un sens de la vérité à la fois théorique et pratique, de la nécessité à la fois causale et finale. Ce sentiment vient ainsi, par delà les relations purement quantitatives, rejoindre l'idée-force de valeur qualitative. Nous pouvons en conclure de nouveau que cette valeur elle-même, contrairement à la doctrine des intuitionnistes et au formalisme moral de Kant, est déterminable scientifiquement, au triple point de vue de la biologie, de la psychologie et de la cosmologie, dont la synthèse est Tobjet d'une morale des idées-forces.