IDEE-FORCE DU NORMAL
rieure à la moyenne, mais bien équilibrée, vasie et droite tout ensemble ^ n'est point patbologique» elle €St, au contraire la vraie norme ^ dont s'éloignent les cas d'intelligence moyenne et surtout ceux (rintelligence au-dessous delà moyenne. Qu'y a-t-U de malsain à tirer de Tare comme Guillaume Tell ou à découvrir la gravilatioiHjniverselle, quoir[ue la moyenne des arcbers et des astronomes soit incapable de faire ce qu'ont fait Guillaume Tell et Newton ?
Les amateurs de moyennes simaginent poursuivre roô/Vc/f/par oppositioEj au suhjeelif. Mais te véritable objectif, que cherche la science, est dans les causes productrices, dans les lois de genèse oo de développeuientj non dans des forundes arithmétiques qui se jouent autour des clioses et, au lieu de causes nécessaires, expriment des résultats plus ou moins contin- {<ents. Cherchez le normal dans des qualités et relations internes, liées par un déterminisme interne, et vous verrez le mécanisme, sous im autre aspect, devenir téléologie : les organes s'expliqueront par les lonclions. Ce sera le fonctionnement régulier, propre à conserver et à accroître les qualités essentielles d'une espèce^ qui sera normal, quel ([ue soit le nombre dindividus parvenant à le réaliser. Si celte méthode d'évaluation est vraie pour le biologiste même, que sera-ce pour le moraliste ? La tîiche de ce dernier n*est pas de se di^tnandcr sans cesst^ : ^ Que fait M. Tout le monde ? Que pense M, Tout, le monde? De quel côté est la majorité? — Prendre, en morale, la médincrité pour loi revient à dire, cfi hygiène, qu'il n'est pas bon d'être parfaitement robuste, d'échapper k toutes les maladies et de mourir de vieillesse, parce que la moyerine des hommes est médiocrement robuste, d'une santé chancelante et, au cour'ant de son existence, atteinte de maladies très diverses. Pas plus en morale et en hygiène qu'en politique, le meilh>nr gouvernement n'est ce que Flaubert appelait la médiocratie.
L'étude statistique des moyennes risque en outre de confondre le normal avec le résultat partiellement exceptionnel des mœurs présentes et des préjugés présents. Il peut y avoir de lanormal utile et bon, si c'est l'œuvre du génie anticipant l'avenir, Jésus était, pour son époque, anormal. Si l'atavisme qui ramène en arrière est une chose anormale, l'élan des grands esprits et des grands cœurs vers l'avenir peut paraître non moins contraire à la norme présente. Il y a du vrai dans le principe de Guyau que la vie est une expansion continuelle, dans le principe de Nietzsche que la vie doit se surmonter sans cesse ; en conséquence, rien n'est définitivement ni complètement normal au regard de la vie. Ce qui, en elle, est vraiment normal, c'est de dépasser toutes les normes, pour s'épandre infiniment ; et c'est à la vie morale que s'applique surtout cette loi.
Puisque la méthode des moyennes est hisufflsante et, pour ainsi dire, exotérique, il faut revenir à la vraie méthode scientifique et ésotérique. Lacausalilé, de quelque nature qu'elle soit, est réglée par des lois ; c'est donc sous ce rapport qu'on doit distinguer scientifiquement le normal de l'anormal et évaluer le premier en face du second. Le normal est ce quia lieu selon les lois générales exprimant la définition même d'un être et le système de ses principes caractéristiques. Il est normal chez l'homme organisé d'avoir des vertèbres disposées de telle manière, de marcher droit sur deux pieds, d'avoir deux mains et cinq doigts à chaque main, etc. Il est normal chez l'homme psychique d'avoir une intelligence capable de généraliser, de déduire et d'induire, etc. Selon nous, le normal est donc une conformité à la définition parle genre et par la différence, à la classification parles caractères dominateurs d'où dérivent les qualités différentielles d'une espèce, telle que l'espèce homo. On peut ainsi distinguer scientifiquement Thomme conforme à la définition biologique de l'espèce ou idée humaine et l'homme qui n'y est pas conforme.
IDEE-FORCE DU .NORxMAL
On dira peiit-êlre que rariornial est soumis à des lois tout comme le noruiaL Sans cloute, mais il est soumis à des lois d'empêchement et de privation, au lieu de rétre à des lois d'expansion et de plénitude. L'animal nieuJ'i selon des lois, comme il vit selon des lois, mais les lois de la mort sont des lois d'obstacle, entraînant diminution, suspension et annulation complète; les lois delà vie entraîneot augmentation, propulsion et tendance à la plénitude. L'existence d'un dëterniinisme de la mort ne rend pas la mort *'gale qualitativement au déterminisme de la vie. Va privalion de la vie n'est pas une qualité positive ajoutée aux autres, c'est une négation des qualités positives qui, scientifiquement, caractérisent la vie. La malcidie a ses conditions comme la santé; peut-être même prétcndrat-on, selon une remarque de Leibniz, qu'elle implique à la fois les lois de la santé et d'autres lois qui viennent s^y ajouter, d'où il semblerait résulter que la maladie est un phénomène plus complexe, impliquant une r/nanlUé de ffiialiiés supéi'ieure. Mais ce n'est là qu'une apparence. Tonte maladie est une suspension de Ibnctions essentielles par des causes aceidcntelies ; cette suspension aboutit nécessairement à une diminution et à une privation plus ou moins complète : aH'aiblissement de rassimilatîon nutritive, de la respiration, des fonctions nerveuses et cérébrales, etc. 11 y a donc alors, par annulation mutuelle des forces, une négation [dus ou moins grande des actions vitales. D'où il suit (|ue la maladie est un état privatif et plus ou moins nèfjatif^ tandis cpie la santé est mtgmenlalioe et positive. Nous ne faisons pas ici de rontologie scolastique, mais de la science. L'ne bougie qui brûle mal ou s*éteint n'est pas, scientifiquement, une bougie ayant plus de qualités positives ; c'est une bougie dont la lumière est en partie annulée par des conditions négatives. De même un cerveau malade qui ne peut \)\v\s raisonner, n'est pas un cerveau plus riche de qualités positives ; c*est, au contraire, un cerveau empêché, partiellement annulé,
partiellement nié, donc anormal et inférieur qualitativement, comme ne repondant pas d'une manière adéquate à la définition spécifique du cerveau, La vraie méthode est toujours de rechercher les facteurs et éléments constitutifs, non pas seulement les combinaisons moyennes qui, dans Tespace et le temps, résul^ tent du jeu de ces éléments, contrarié par un jeu de circonstances en grande partie défavorables. Puis il faut résumer ces éléments, selon leur importance, dans une définition. Le normal, en dernière analyse, est la définition de la forme d'une classe d'êtres en tant que cette forme résulte de son développement régulier et V assure pour V avenir. Norme, c'est règle formelle. Cette conception du normal est, à notre avis, la seule scientifique, comme est scientifique toute notion fondée sur Texpérience.
Les définitions, remarquons-la, sont nécessaires à chaque science, ainsi que l'avaient bien vu Socrate et Platon. Sans doute elles expriment surtout le côté statique des phénomènes et des êtres ; elles représentent Taspect qui les fait apparaître stables, complets et consistants, d'accord avec eux-mêmes (1). Elles n'en ont pas moins leur valeur, comme Socrate Tavait compris. La définition socratique, en acquérant une portée métaphysique, devint /'/rf^e immuable de Platon, l'elBo;. Dans les sciences dont l'objet est fixe, comme la logique et la mathématique, la définition triomphe; dans les sciences dont l'objet est en devenir et en évolution, comme les sciences de la vie, la définition passe au second rang, mais ne cesse pas d'être nécessaire. Elle sert non seulement à fixer les résultats acquis, mais encore à découvrir d'autres résultats. Elle précise et les questions et les réponses. Toute question, en effet, est la formule définissant plusieurs réponses possibles, entre lesquelles il faudra choisir après expérimentation. La
(1) Voir une excellente étude de M. Morett : The normal self, dans Mind, octobre 1900.