XIV PREFACE
la science de considérer la moralité coname une simple « chose » vue du dehors. En fait, la moralité se voit et se sent elle-même ; son idée est précisément ce qui l'a constitue ; elle est une conception qui se réalise, non pas une réalité qui se verrait toute faite. Elle n'existe pas seulement en 50/, mais pour soi; elle doit s'apparaître, ou plutôt, car il ne s'agit pas ici d'apparence, elle doit se faire elle-même en se concevant et en se voulant ; elle doit exister à la fois pour soi et par soi. L'idée morale est donc non seulement autonome, mais automotrice. Au lieu de ramener entièrement la moralité aux mœurs et lois données de fait, il faut y voir le contraire du donné, du cristallisé, du figé ; il faut y reconnaître ce qui donne sans cesse du nouveau, ce qui anime le réel donné et le transforme par la conception d'une réalité supérieure. Nous rétablirons partout le grand ressort qui seul peut mouvoir tout mécanisne, la grande pulsation centrale qui seule peut animer tout organisme.
Remplaçant partout les entités transcendantes du dogmatisme par des pensées qui se réalisent, nous ne fonderons la morale ni sur le sable mouvant des « faits » brutSr ni sur le roc inerte de la « substance » ; nous lui donnerons pour principe l'idée, plus flexible que les faits, plus solide que le « substrat «des ontologisies. L'Antée de la morale ne reprend pas seulement des forces en touchant la terre ; il en reprend davantage en s'élevant vers ee qu'on peut appeler avec Platon, mais en un sens nouveau^ la région des idées.
CARACTÈRE SCIENTIFIOUE DE LA MORALE DES IDÉES- FORCES. SON AUTONOMIE, SON DÉSINTÉRESSEMENT
On a dit : la science ne peut pas plus être immorale que la morale ne peut être scientifique (1). Alors même
(I) M. Pamcarè.
qu'on accepterait la première proposition, il faut rejeter la seconde. La morale, selon nous, peut et doit acquérir les qualités qui caractérisent la science.
Au point de vue logique, une vraie science e.xige d'abord la spécificité de son objet, qui seule justifie logiquement la spécialité de Tétude consacrée à cet objet. Or, ridée-force de moralité ou de désintéressement en vue de l'universel est spécifique et siii gèneris : elle ouvre à la pensée et à la volonté un monde nouveau. Une science exige ensuite l'indépendance et ïauionomie de ses méthodes. Nous verrons que cette indépendance existe en morale, surtout si on y introduit la méthode des idées-forces, qui n'implique autre chose que Tidée même et son action. Une science exige encore la spontanéité de son développement dans sa sphère propre; cette spontanéité est réalisable pour la moitié, notamment pour celle des idées-forces. Enfin une science exige la solidarité avec les autres sciences, qui lui fait subir leur influence par un perpétuel échange de découvertes et de conceptions générales. C'est encore ce qui a lieu pour la morale et, plus particulièrement, pour celle des idées-forces, liée à toutes les sciences par les idées mêmes qu'elle leur emprunte.
Au point de vue psychologique, une vraie science implique la conformité de ses principes et de ses conclusions, avec le contenu et les formes ultimes de l'ex périence, notamment de Texpérience intérieure, condition de toutes les autres. Ces principes et ces conclusions doivent avoir pour caractères : la nécessité, étant donnée notre constitution mentale, Vuniversalité de droit, sinon de fait, qui dérive de la nécessité même, ï impersonnalité ow le désintéressement, qui découle de Tuniversalité, enfin ïeffîcacité dans la conduite de la vie individuelle et collective. La morale des idées-forces offrira tous ces caractères. Elle sera Texpérience même en sa source consciente et en son développement actif, où fidée se révèle énergie. Elle ne sera pas pour cela cet empirisme extérieur et de surface auquel se tiennent les positivistes et évolutionnistes, pas plus qu'elle ne sera le rationalisme abstrait, objectif ou subjectif, auquel