XVI PRÉFACE
se tiennent Platon et Kant. La loi expérimentale des idées-forces laissera à la science de la conduite toute son autonomie, puisqu'elle ne la suspendra à aucune loi qui dépasse ridée morale. Cette idée même ne sera plus conçuecomme imposée d'en haut, soit par la volonté divine, soit par quelque principe métaphysique ; ni d'en bas, par les lois inférieures de la biologie ou de la sociologie. Il n'y a aucune hétéronomie dans la morale des idées-forces. Aussi sera-t-elle la véritable morale indépendante. Chacun doit être son propre Moïse et gravir le Sinaï de la pensée pour y chercher ses propres tables de valeurs, qui sont en même temps les valeurs universelles.
Notre théorie sera plus encore que de Tautonomie, puisqu'elle fera naître le devoir de Vidée de devoir, sans croire que cette idée soit une sorte de loi nécessaire imposée par le noumène au phénomène. Certes, sous le rapport de l'intérêt social et même de Tintérêt individuel, la moralité s'impose k nous; mais, en elle-même, en ce centre où elle est bonté désintéressée, elle se propose à nous. Loi nécessaire aux autres points de vue, ridéal moral demeure, au sommet le plus élevé, absence de loi et spontanéité pure.
Outre l'autonomie, la morale des idées-forces a encore pour caractère un essentiel désintéressement. Elle ne cherche pas au dehors les moyens d'incliner la volonté : persuasive par elle-même et par elle seule, c'est sa valeur conçue et comprise qui fait sa puissance active. Elle n'exclut pas pour cela tous les mécanismes sociaux et vitaux qui sont les appuis des mœurs, mais elle leur confère, pour ainsi dire, leur vérité et leur solidité.
Le résultat final de notre travail sera à la fois une conception propre de la moralité et la synthèse des anciennes morales, une fois rectifiées et poussées à leur achèvement. En premier lieu, à la morale formelle de la raison, telle que Kant l'a conçue, nous substituerons une morale réelle de la conscience. Mais nous entendrons la conscience comme autre chose qu'une appréhension de pures « formes » sans con*
tenu, d'un « sujet formel » sans réalité. Saisissant immédiatement en soi l'être, la conscience constitue par là même le réel présent à soi.
En second lieu, à la morale extérieure et matérielle de Vévolutionnisme, comme à la morale trop exclusivement sociologique du positivisme, nous substituerons une morale vraiment intérieure, puisqu'elle est fondée sur la nature même du moi.
En troisième lieu, par l'analyse radicale de la conscience, nous substituerons des données certaines aux hypothèses métaphysiques qui sont le fond des croyances individuelles ou collectives, des multiples philosophies et des multiples religions. Nous réserverons cependant une grande part à l'iiypothèsc, par conséquent à Vanomie de Guyau et de Nietzsche, mais nous montrerons que cette part, progressivement réduite, n'exclut pas le caractère expérimental cl positif de la science qui règle la conduite.
Tout en constituant ainsi la morale comme science, nous donnerons sa signification à la théorie qui définit la morale comme art. Le propre de Tart est de créer une idée et, par cette idée, une réalité. En même temps qu'une science vivante et vécue, la moralité est un art vivant et vécu, qui ne se nourrit pas de fictions ni de spectacles, mais de vérités et d'actions. Nous ne sommes pas ces contemplateurs sur le rivage dont parle Lucrèce ; acteurs dans la tempête universelle, c'est la manière dont nous nous conduisons au milieu des vagues et des vents qui fait notre moralité. Les uns ne pensent qu'à eux-mêmes, les autres pensent à leurs compagnons e les secourent.
Le caractère de la morale des idées-forces est de favoriser l'initiative. Le rôle de Tidée en matière morale et sociale, n'est-ce pas le rôle de l'invention bien plus que de l'imitation? L'homme ne tire rien du néant, sans doute, mais il tire de ce qui est ce qui peut être et doit être; il introduit dans le monde, avec des idées nouvelles, des choses nouvelles qui, sans lui, n'eussent pas existé. L'idée même de production est productrice. L'homme est le seul être à nous connu qui conçoive et
XMIl PREFACE
commence un monde autre et meilleur. La morale est le triomphe de la pensée créatrice, qui tire d'ellemême, d'abord avec effort, puis avec la spontanéité de Tinspiration, un nouvel univers.