‹ Morale des idées-forcesChapitre 89 sur 136 · NÉCESSITÉ DE LA SOLIDARITÉ MORALE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE LA SOLIDARITÉ MORALE

Le principal objet de la morale, ce sont les autres sujets : ils forment ce petit monde, plus important que le monde matériel, qui est la société des êtres pensants. De là ce problème : — Y a-t-il dans l'idéal moral des fins, objets de pensée, qui ne soient pas des états de la société humaine ou, plus largement, de la société universelle ? — Non, répondent les moralistes de Técole sociologique et socialiste. — D'autre part, y a-t-il dans ■l'idéal moral des fins, objets de désir, qui ne soient, en aucun sens, des états ou actes de notre personnalité ou

des éléments de cette personnalité ? — Non, répondent, les individualistes. La philosophie des idées-forces fournira la synthèse des deux points de vue en cherchant la vérité totale au-dessus des vérités partielles.

La société n'est pas seulement nécessaire à l'individu sous le rapport de la causalité pour vivre matériellement et intellectuellement dans un milieu donné, qui ne peut être que social ; elle est aussi nécessaire à rindividu sous le rapport de la finalité^ notamment de la finalité morale, pour pouvoir bien vivre selon ses vraies fins. Sans la société, l'homme ne peut réaliser la plus haute idée-force de vie humaine. C'est ce que nous allons prouver en détail.

D'abord, même au point de vue utilitaire, rindividu ne peut atteindre les fins qui constituent son intérêt et son bien-être sans la coopération des autres et de la société entière ; mais, quelque vérité qu'il y ait dans cette doctrine, elle est encore incomplète. Ce n'est pas seulement une aide du dehors qui doit nous venir de nos semblables, comme quand plusieurs hommes s'unissent pour soulever un fardeau trop lourd. Un tel point de vue reste extérieur : la solidarité qu'il établit n'est qu'une conspiration d'intérêts dont chacun subsiste à part et en soi, tout en se combinant avec les intérêts d'autrui. La pure économique ne dépasse guère ce point de vue ; elle fait des hommes de simples coopérateurs, qui, au point de vue de leurs relations mutuelles, deviennent des échangistes. Ce sont surtout les fins morales qu'il faut considérer, pour chercher jusqu'à quel point elles peuvent être atteintes par rindividu sans la société ; or, la coopération est encore plus nécessaire au point de vue moral qu'au point de vue utilitaire. Soit qu'il s'agisse de découvrir le véritable idéal de la vie, soit qu'il s'agisse de le réaliser, est-ce trop de l'œuvre de tous, y compris ceux qui nous ont précédés et firent dans le domaine moral les premières découvertes? Si la science en général est un produit social,

que dire de la science morale en particulier ? Que dire surtout de la pratique morale, où nous sommes tous solidaires dans le mal comme dans le bien, entraînés à dévier de la voie droite par les conditions de guerre plus ou moins latente où nous vivons (1)? Ainsi, contrairement à Tindividualisme exclusif, la réalisation de la vie morale est impossible pour l'individu sans la coopéraiion morale des autres.

Mais ce point de vue n'est encore lui-même qu'une vérité préliminaire : il n'indique qu'un rapport extérieur de concours et d'utilité réciproque entre des volontés morales tendant vers un même objet en dehors d'elles, Nous avons un second pas à faire pour nous rapprocher de la vraie fin morale : c'est de placer parmi nos objets mêmes le bien ou la perfection d'autrui. La réalisation de la plus haute vie pour Tindividu renferme, au nombre de ses conditions internes, la réalisation des autres vies morales. Dès lors, la perfection «d'autrui n'a plus seulement pour moi une nécessité de moyen ; je dois la vouloir non seulement comme une aide, mais comme une de mes fins. Le lien de solidarité et de réciprocité que Ton doit opposer aux purs individualistes passe ainsi des objets aux sujets ; par là, il acquiert une valeur et une solidité nouvelles.

l'identification de l'individu et DE LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE EST LA FIN MORALE

Avons-nous atteint le plus haut idéal? — Pas encore. La réalisation des autres vies morales n'est point seulement un des éléments principaux dans la réalisation de ma propre vie ; elle en est Vêlement essentiel. C'est en réalisant le vrai bien d'autrui que je

(1) C'est un fait que Renouvier a excellemment mis en lumière.

puis réaliser mon vrai bien. Le bien du tout et de tous n'est plus simplement une de mes lins, comme nous le disions tout à Theure, il est ma fin même; et, par conséquent, il est mon bien. Pas plus que je ne puis penser à vide, je ne puis vouloir à vide et sans objet quelconque ; or, la volonté consciente a son véritable objet dans un monde de volontés conscientes et de sujets, non pas d'êtres bruts et morts ; le caractère d'un monde vraiment moral est donc bien que les autres volontés entrent dans la mienne, non plus à titre d'instruments, mais à titre de buts.

C'est ce qui fait que la vraie société est, non mécanique ni même organique, mais « byperorganique», en un sens très supérieur à celui où Spencer prend ce mot. Dans Tordre mécanique, il y a mutuelle exclusion entre les parties d'un même système : roues, bielles, volant, piston, etc. De même, tout individu pour qui la société reste un mécanisme extérieur n'a pas encore complètement réalisé en soi le vrai lien social, le lien qui unit par le dedans. Cet individu est encore implicitement en guerre avec la société ; il constitue même à ce titre, selon l'expression d'un Anglais, un « danger public ». Dans Tordre organique, bien supérieur au précédent, il y a mutuelle inclusion. Ce que la partie gagne, cœur, estomac, membres, elle le gdigne par le moyen du tout et pour le tout; ce que le tout gagne, il le gagne par le moyen des parties et pour les parties. Si le cœur et Testomac sont en bonne santé, c'est parTactionet au profit de tout Torganisme ; si Torganisme est en bonne santé, c'est par Taction et au profit du cœur, de Testomac, du cerveau, etc. Il y a longtemps que les anciens ont compris cette vérité scientifique. Dans Tordre social, elle éclate aux esprits bien plus encore que dans Tordre purement vital. Chez Têtre vivant, en etfet, un notable conflit des parties subsiste à côté de Taccord ; dans Tordre social, la fusion des biens est beaucoup plus complète. Les acquisitions collectives, par exemple, provoquent les grandes richesses

individuelles ; les acquisitions individuelles produisent les richesses collectives. Pourtant, une foule de conflits subsistent. Même quand ils disparaissent, un tout qui n'est qu'un ensemble naturel et organique n'est pas encore la vraie société morale. Dans le simple organisme. now^diSOw^ vu que le bien de telle partie enveloppe parm/ ses éléments^ sescondiiions, ses moyens et même ses fins le bien du tout, mais on ne peut pas dire : le bien de chaque partie esl essentiellement le bien du tout. Si ce dernier est causalement et finalement nécessaire au bien de chaque partie, il ne lui est nullement identique. Chaque organe, tout en servant à l'ensemble et même en servant l'ensemble, continue de tirer quelque chose à soi comme exclusivement propre. Il y a bien coopération, réciprocité, solidarité, tout ce que les sociologues et solidaristes d'aujourd'hui mettent en avant; il n'y a pas unité. Or, la société pleinement morale est quelque chose de plus. Ici, c'est Vessence même du bien individuel que d'être universel^ c'est l'essence même du bien universel qne d'être individuel. Vorganisme vivant et même social ne fait que préfigurer Vunité morale ; il ne la réalise pas. Si la société n'avait d'autre but que d'assurer maliberté, ma propriété, mon intérêt en tant que compatible avec l'intérêt d'autrui, ou même ma moralité purement personnelle en tant que respectant la moralité personnelle d'autrui, il en résulterait que les intérêts matériels ou moraux des individus comme tels seraient, en définitive, le but ultime de l'union sociale. Dans ce cas, la participation à l'union sociale pourrait, à la rigueur, être laissée au choix de l'individu. Cette union se trouvât-elle nécessaire en fait, l'individu la subirait ou l'accepterait comme une nécessité bienfaisante, mais non essentielle, comme un simple moyen offert par la nature pour la réalisation de ses propres buts. La société ne ferait pas elle-même partie de sa fin ; encore moins serait-elle sa fin. Tout change si l'on admet que, l'individu ayant pour fin de vivre une vie universelle, l'union avec autrui, comme

telle, se trouve être son but. Dès lors, Tindividu ne peut plus avoir sa « vérité », comme dit Hegel, sa « réalité », sa « moralité » que dans l'union avec tous (1). Dès lors aussi la société est autre chose qu'un simple moyen, arbitraire ou nécessaire, pour atteindre des buts individuels, tels que la liberté, la propriété, ou même la sagesse, la tempérance, le courage, biens propres dont Tindividu aurait ensuite à faire le meilleur usage social. Non, c'est V identité volontaire de V individu et de la, société universelle qui est la fin suprême. La société proprement humaine n'est encore qu'un premier moyen pour cette société universelle^ dont elle fournit une visible réalisation et à laquelle elle emprunte sa valeur. C'est pourquoi nous accorderons à Fichte, à Hegel et à Comte que l'individu, ne pouvant travailler directement qu'au profit de la société humaine, doit, dans la pratique, la prendre comme fin; mais c'est seulement, ajouteronsnous, en tant que sa fin morale propre et la fin de la société humaine où il vit coïncident avec la fin de la société universelle.

En résumé, il faut que l'idée- force suprême et ultime réconcilie toutes les oppositions, soit la synthèse de tous les biens possibles ; dès lors, elle ne doit contenir rien moins que Vunité de la fin individuelle et de la fin universelle, Cest ce qui a lieu si la fin universelle est conçue, selon le vrai solidarisme moral, comme universellement sociale, comme une société de tous les individus intelligents et aimants. C'est ce qui a lieu encore si la fin de chacun est conçue, selon le vrai individualisme moral, comme l'achèvement de la personnalité individuelle, de Tintelligence, du sentiment, de la volonté ; car cet achèvement mémo implique Tidentification de l'individu avec la société universelle.

(1) Voir, sur ce point, l'étude de M. Henry Jones, dans The New World, 1898, p. 455.

Page 1