ANOMIE ET AUTONOMIE
L'autonomie n'est, selon nous, qu'un dérivé de la persuasion qui précède rétablissement de toute loi, La volonté autonome ne peut être une volonté joare qui ne serait que volonté, car alors elle n'envelopperait pas même une idée de loi ; elle est donc une volonté intelligente, capable de concevoir sa loi intelligible et de s'y déterminer par auto-persuasion. Nous donnons ainsi sa vraie signification psychologique et morale à la théorie de Tautonomie. Principe de tout droit individuel, l'autonomie ne réside pas dans Tindividualité close, mais dans la personnalité ouverte à tout et à tous, dans cette forme supérieure de la conscience qui devient conscience d'autrui. Elle dérive du caractère en même temps personnel et impersonnel de l'intelligence.
L'auto-persuasion suppose une anoniie antérieure, dont elle nous fait sortir. Elle suppose aussi que, dans Tavenir, Tanomie croîtra sur une foule do points, en même temps que la loi, pour être transformée par notre volonté en loi volontaire ou autonomie. C'est ce que Guyau a supérieurement démontré ; sa démonstration vient se rattacher tout naturellement à notre principe de V idéal persuasif,
La substitution de cet idéal à la loi impérative fait à la fois la part du dogmatisme moral et celle du scepticisme moral, car elle explique la variabilité des lois éthiques à travers Thistoire et justifie la forme de plus en plus libérale qu'elles prendront à l'avenir. Dans nos Éléments sociologiques de la morale, nous avons déjà
répondu à ceux qui ne voient dans Téthique que changement sans règle, subordination passive aux conditions protéiformes de la vie en commun. Nous avons fait voir que les variations portent sur les connaissancesscientifiques et sociologiques, non sur Tinlention de procurer le plus grand bien à ses semblables et à la collectivité. Si on punissait chez les Juifs la profanation, c'est qu'on y voyait un acte attirant sur la tribu la colère céleste; si on ne la punit plus chez les Français, c'est qu'on n'y voit plus ni un danger de malédiction pour la patrie, ni un tort fait aux compatriotes. Il y a en morale, comme nous l'avons montré (1), une majeure toujours et partout la même : « Procure le vrai bien et évite le vrai mal à tes semblables comme à toi. » Les mineures sont des déterminations de l'idéedu vrai « bien » ou du vrai mal, comme aussi de Tidée de nos « semblables ». Ces mineures diffèrent é\idemment selon Tétat social et selon Tétat intellectuel,, je veux dire selon les connaissances scientifiques, psychologiques, sociologiques, philosophiques, etc. Mais la variabilité des mineures et des conclusions n'entraîne en rien celle de la majeure. Remontez assez, haut, vous verrez que les actions les plus contraires, comme de faire vivre longtemps son vieux père ou de délivrer son vieux père de la vie, procèdent de la même intention morale : — Procurer le bien aux autres, surtout à la famille et à la tribu (2).
Quand donc on dit que les mômes lois morales sont valables pour tous les hommes, il faut sous-entendre : dans les mêmes conditions. De plus, il faut comprendre ces conditions non seulement comme extérieures, mais comme intérieures : tel homme très intelligent, ou ayant une sensibilité plus grande, ou dcjbons instincts plus développés, constitue pour la loi morale u:i « milieu interne» différent des autres. La moralité est condition-
(1) Voir nos Éléments sociologiques de la morale.
(2) Ibid.
IMPÉRATIF CATÉGORIQUE, OU SUPRÊME PERSUASIF? 20a
née de telle et telle manière par tel caractère et telle nature d'homme, tout comme elle est conditionnée par le milieu extérieur, physique ou social. C'est ce qui fait qu'on dit, par exemple : Noblesse oblige ; on pourrait dire aussi : Intelligence oblige^ science oblige, etc. L'identité de la loi universelle est abstraite et, comme celle de toute loi, subordonnée à l'identité des conditions particulières. Dès lors, comment l'interprétation de l'idée morale n'aurait-elle pas varié avec toutes les conditions internes et externes traversées par l'humanité ? Peut-on attendre d'un sauvageon d'un barbare la même interprétation de la vie et du monde, le même code moral que d'un raffiné de la civilisation moderne? Aujourd'hui encore, malgré les progrès accomplis, nous devons nous défaire de ce qu'on pourrait appeler une définition catholique de la morale, comme nous nous défaisons peu à peu du concept catholique delà religion. Par catholique, entendez la prétention à des dogmes universels et immuables. Grâce à l'éducation romaine, qui admet une sorte d'absolutisme ontologique, moral et religieux, une foule d'esprits se représentent la morale ou comme immuable ou comme nulle: sil ut est, aut non sit; ils en excluent toute idée de changement et de devenir. Ainsi Bossuet voyait dans la variation des églises protestantes une condamnation de ces églises. L'esprit moderne n'a pas cette intransigeance. Il réclame toujours un point fixe, à savoir qu il y ait une vie désintéressée en vue du tout dont nous faisons partie ; mais il tend à s'affranchir des églises morales comme des églises religieuses, des dogmes moraux comme des dogmes théologiques. Variation lui apparaît non comme signe de fausseté, mais comme signe possible (je ne dis pas nécessaire) d'une vérité plus complète. L'esprit moral conforme à la science, tout comme le véritable esprit religieux, ne saurait admettre un état de repos inerte ; on a pu dire avec raison de la morale ce qu'on a dit de la religion, de Dieu même : fit, non est. Ce devenir n'emporte pas dans son flux la conception
même d'une moralité, pourvu qu'on entende par là un suprême persuasif auquel notre constitution intelligente et aimante se fait elle-même une loi de travailler. Le changement no porte que sur les déterminations de l'idéal dans ses rapports avec le réel. La variabilité morale, qui fut jadis le grand argument des sceptiques, devient ainsi, dans la philosophie des idées-forces, un argument en faveur de la persuasion intérieure, puisque le perpétuel mouvement de l'idée cherchant à se réaliser nous la montre indestructible et omniprésente : elle devient sans cesse, donc, en une certaine mesure, elle est. Le point de vue statique ne saurait être le seul en morale, parce qu'il n'est le seul ni dans la vie individuelle, ni dans la vie sociale. Il y a chez l'individu, il y a dans la société, il y a dans le perpétuel rapport de Tindividu à la société un certain nombre de conditions stables et un certain nombre de conditions changeantes ; comment Tidéal moral aurait-il la stabilité d'une étoile fixe? D'abord à Télat de nébuleuse, il ne se condense que peu à peu, pour briller à la fin de tout son éclat. Changeant avec le temps et avec l'espace, se réalisant lui-même par une perpétuelle correction de luimême, se créant ainsi par la pensée de soi, il n'est pour cela ni moins lumineux ni moins désirable.
En même temps que la variabilité, on met sans cesse en avant la relativité de la morale. Sous un certain rapport, la science du bien est relative comme toutes les sciences qui aboutissent à la pratique. En effet, la question proprement pratique est Vapplication des principes aux faits particuliers et changeants; elle ne consiste pas à saisir le bien absolu et le mal absolu, mais à déterminer le meilleur relativement, c'est-à-dire ce qui peut devenir meilleur qI comment, étant données telles et telles relations avec tel milieu naturel ou social. Mais, d'autre part, la moralité en elle-même, la moralité comme intention universelle, n'endemeure pasmoins une spéculation en acte sur le bien suprême : je ne puis me donner définitivement qu'à quelque chose de défi-
nitif, me vouer tout entier qu'à quelque chose de total. Nous n'irons donc pas, comme certains disciples de Renan, jusqu'à vouloir fonder la vertu non seulement sur le scepticisme métaphysique, mais encore sur le scepticisme moral : sorte de « point d'honneur », stoïque gageure avec soi-même ! Une telle morale ne sauverait de l'abaissement que quelques rares exceptions.
De même, nous ne saurions soutenir, avec Nietzsche, que le stade ultime du progrès sera non seulement Yanomie dont avait parlé Guyau, mais Vamoralisme, Nietzsche,Stirner, les libertaires et anarchistes supposent que la moralité est tout entière restrictive et prohibitive; d'où il suit que, si on écarte les obstacles à la libre activité individuelle ou sociale, on abolit du même coup la « soi-disant science de la morale ». Mais cette conception purement reslriclive de la moralité est fausse et même contradictoire : la suppression des obstacles n'a de valeur qu'autant que la chose contrariée par ces obstacles est valable en ellemême. La diminution des entraves collectives à l'activité individuelle ne suppose donc nullement que celte activité soit ou devienne amorale, La science du bien n'est point seulement « inhibitive des activités naturelles et présociales » ; elle est le développement d'activités et de qualités qui sont l'achèvement ou le complément (les autres. N'avons-nous pas vu plus haut que la moralité est, en son principe, essentiellement positiveet, pour ainsi dire, propulsive, quoiqu'elle prenne dans Tapplication la forme inhibitive et répressive par rapport aux instincts inférieurs?
Nietzsche, en prétendant abolir la morale, voulait laisser le champ libre à la guerre éternelle ; d'autres, partant du même amoralisme que lui, rêvent pour l'avenir une paix également étrangère à toute moralité. Les luttes sanglantes de nos ancêtres, animaux et sauvages, étaient déjà amorales, disent-ils, et la science ne prononce plus aujourd'hui de sentences pour les condamner; de même, nos descendants éloignés, au lieu d'une condi-
tion guerrière amorale comme celle de nos ancêtres, auront une condition pacifique amorale. — On peut répondre, d'abord, que nos plus sauvages aïeux avaient, au milieu de leur férocité, un vague instinct de justice et un instinct déjà moins vague de dévouement. Ces deux instincts ont pu se manifester autrefois sans que nous en sachions rien aujourd'hui. La tendance au dévouement, on particulier, se montre jusque chez les singes, les chiens et mille autres animaux : comment aurait-elle été étrangère aux hommes? Dans un précédent volume, nous avons montré que les plus anciens moralistes sont les animaux eux-mêmes. Quant au «fauve blond », il y avait pour lui un mérite moral possible jusque dans le milieu physique et social le plus défavorable. Nulle raison péremptoire ne permet d'aftirmer chez Thomme d'autrefois la complète « amoralité », pas plus que nous ne pouvons affirmer le vide dans la nature; à plus forte raison, la prétendue amoralité de Thomme à venir estelle une utopie. Si pacifique que soit devenue la condition humaine, si paradisiaque que soit la terre, si angélique le cœur de Thomme ou de la femme, il y aura toujours des efforts à accomplir, des diversités de caractères et de conditions qui rendront inévitable une opposition des volontés, quoique réduite ([u'ollo soit ; il y aura donc toujours une règle morale à Togard des autres hommes. Il y aura aussi toujours une moralité personnelle, tant que vous n'aurez pas aboli la souffrance, la maladie, la mort, tant ([uMl faudra à Thonimo, pour vivre et bien vivre, du courage, de la sagesse, de la tempérance. Ces vieilles « vc^rtus » privées des anciens sont éternelles, tout comme leurs vertus publiques, justice et bienveillance ; quel état social permettrait de s'en passer? Autant vaut rêver un système solaire saus gravitation. L'anarchie civile (4 politiciue fût-elle devenue possible, à tel point que les hommes n'eussent plus besoin, comniele voulait Guyau, ni de lois ni de sanctions, il faudrait toujours qu'ils se lissent chacun leur loi, (luand même cette loi ne recevrait (prune seule applica-
lion, celle du raoment présent. Il faudrait aussi qu'ils se tissent chacun leur sanction, dans leur contentement intérieur, puis dans le contentement des autres et dans Tamour des autres pour eux. La suppression de toute autorité et de tout commandement, apxVi, ne serait pas la suppression de toute rationalité dans les actes, de toute amabilité chez leurs auteurs ; ce serait, au contraire, le triomphe de la raison et de l'amour. Or, qu'est-ce que la moralité, sinon la raison et l'amour se réalisant dans les conditions de la nature et de l'humanité ? Loin d'être amorale, Tactivité future •des hommes sera de plus en plus morale. A supposer que, dans un lointain avenir, les hommes fussent tous changés en saints, la sainteté serait l'achèvement, non l'évanouissement de la moralité. 11 y aura donc toujours une éthique ; qu'elle soit persuasive au lieu d'être proprement impérative, comme nous le soutenons depuis si longtemps, qu'elle soit sans obligation ni sanction, comme Ta soutenu à son tour Guyau, elle sera toujours une morale ou, si Ton veut, une sur-morale, digne des vrais sur-hommes; et ses derniers ne seront pas les puissants, ivres de volonté de puissance, les « audacieux », les « orgueilleux », les « voluptueux » qu'adorait le chantre de Zarathoustra ; ils seront les justes, les bienveillants et les bienfaisants.
En résumé, il faut jusqu'à un certain point, en éthique €omme ailleurs, substituer à Vesse le fieri ; mais les mœurs n'en constituent pas moins une statique sociale dont les lois sont tixes dans Tensemble, malgré les écarts individuels ; c'est là le règne do Thétérouomie. Les lois civiles sont aussi un mécanisme et un organisme déterminé en ses parties essentielles ; c'est encore là le règne del'hétéronomie. Lei justice, déjà plus libre, demeure cependant réglée par les conditions de la vie sociale. Seul l'amour de l'idéal persuasif « souffle où il veut » et sous les formes qu'il veut. Il est anomie, il est aussi autonomie. Par cette doctrine, la morale des
idées-forces concilie entre elles, en les superposant, rhéléronomie, Tanomie et Tautonomie, de même qu'elle concilie la variabilité et Tunilé. Elle prend ce qu'il y a de meilleur dans tous les systèmes, sceptiques, platoniciens, aristotéliques, stoïciens, ainsi que dans le christianisme platonisant et dans le Kantisme ; elle englobe ces doctrines, en leur enlevant leur caractère dogmatique et en ramenant la « Raison » à Texpérience radicale, donc universalisable.