S EXCURSIONS
en famille ; on éprouve un grand charme el un véritable repos à contempler une existence administrative, que les révolutions survenues depuis ont rendue désormais impossible. La vie électorale était alors concentrée dans une infiniment petite jiarlie de la nation ; elle n'avait pas envahi le corps entier ; un préfet n'était pas responsable du résultat d'élections sur lesquelles il n'avait pas de pouvoir ; le gouvernement seul faisait les élections, pur sa politique générale, par sa sagesse et ses fautes. C'était le bon temps pour les préfets, qui pouvaient dormir en paix ou courir, comme le baron d'Haussez, dans des pays perdus, pour détruire l'ignorance, i J'a- » vais, dit-il, à persuader aux habitants que la terre qui » les porte vaut mieux qu'ils ne le pensent ; i|ue ses proi duits feront abondants des qu'ils seront demandés » avec opportunité, et que si elle ne rend pas davau- > lage, c'est à des méthodes vicieuses invariablement » employées, c'est à une routine irréfléchie consiam- * ment consultée, c'est enfin aux hommes et non aux » choses qu'il faut s'en prendre, i 11 pressait ses concitoyens désintéresser à un sol qui n'attend pour produire (|ue des mains qui sachent semer. Il rencontrait devant lui l'obstacle qui venait du sol el celui qui venait des hommes.
D'abord l'obstacle du sol. Les landes sont primitivement de \astcs élendues couvertes de bruyères, do fougères et d'ajoncs. On divise relies de tîascofïnc eu grandes el petites, sans délimitation bien précis»;. On désigne généralement sous le nom de grandes landes celles qui sont situées le long du littoral de l'Océan, entre l'em-
boucimre de la Gironde et celle de l'Adour, el qui s'étendent vers l'est dans une longueur de i'S à 90 kilomètres. Les petites landes sont placées à l'est de celles-là, jusqu'à la limite des sables ; l'ensemble des landes couvre environ 600,000 hectares. Qu'on se représente un terrain maigre et sablonneux, d'une épaisseur moyenne de 60 à 80 centimètres, portant sur un sous-sol imperméable. L'eau qui tombe ne pénètre pas ; elle ne s'écoule pas non plus aisément, à cause delà médiocrité des pentes; ainsi le sol est desséché pendant six mois el pendant six. mois inondé. A ces terres alternativement inondées et dessécliées, ajoutez de véritables marais et des étangs, au pied des dunes du littoral de l'Océan. On voit que le sol ne se prête pas aisément aux améliorations ; mais les habitants ne s'y prêtent pas non plus. Le baron d'Haussez nous les représente avec leurs procédés traditionnels.
Sans aucune idée qu'il fût possible d'utiliser le sol entier par un travail intelligent, ils se bornaient à cultiver les parties les plus hautes, qui étaient plus vite à sec, et qui, par malheur, étaient aussi les moins bonnes, parce que les détritus des plantes séjournaient dans les parties les plus basses. Ils se conlentaieat de quelques maigres récoltes, «perchés sur leurs longues écliasses, nécessaires dans ces terrains noyés, couverts de plantes enchevêtrées, ils voyaient de loin et poussaient leurs troupeaux. Pleins de respect pour la coutume, ils maintenaient opiniâtrement des usages barbares dans rétablissement et l'exploitation de la propriété : je veux dire l'existence des biens communaux et te système du mé-
m KïCUBSJONS
tayage. Diviser les biens communaux entre les particuliers leur edt paru ruiner h pAlure.
Les moutons, ne trouvant en chaque endroit qu'une nourriture médiocre, allaient naturellement devant eux, pour en chercher davantage. A les voir cheminer ainsi, au lieu de reconnailro la véritable cause, on en avait inventé une autre, imaginaire : on leur avait supposé le besoin d'errer. Ainsi, les hommes pour ne rien changer a leurs habitudes, avaient calomnié les moutons et en avaient fait des animaux de passage. Le baron d'Haussez protestait : il assurait que, si on avait de bons pâturages, on pourrait parquer les moulons, qui réitéraient volontiers !à où ils auraient à manger; mais il ne persuadait personne, cl, sous ce communisme, tout dépérissait : « On abuse, de peur qu'un autre n'use. » écrivait fil, d'Haussez énergiqiiemenl. La propriété particulière, livrée au métayer, rendait le moins possible. Le métayer choisissait de préférence les cultures dont le propriétaire recevait une plus faible part. Le fromeni, dont le propriélairc prélevait les deux tiers, était délaissé pour le maïs ou le seigle, qui se partageaient par moitié; le millet, presque sans valeur, mais attribué presque entièrement au métayer, était l'objet de toutes les préférences. « Le colon souffre, de peur que le propriétaire ne jouisse, » aurait pu dire encore M. d'Haussez. On vivait donc misérablement; mais les pères avaient vécu ainsi. Ce beau raisonnement exaspérait, sans l'abattre, le courageux préfet, qui allait par des pays sans chemins combattre la routine sur place, épuisant son éloquence pour convaincre ses adminislrés
que leurs vaches avaient du iail, et qu'a» lieu de répéter perpétuellement l'ancien proverbe que « aucune culture De réussit dans les Landes, » il faiblit se mellre bravement à l'ouvrage, préparer le terrain et lui demander ce qu'il es! capable de porter.
Toujours est-il qu'on avait entendu parler des l.nndes, cl. du dehors, on 3l\ jn'éon*u|in dr les exploiter ; il y eut des échecs, niais les échecs s'oublièrent, et il y eut des succès qui enhardirent ; aujourd'hui, l'émulation est partout: on assainit, on sème, on cultive; particuliers et sociétés s'y mettent à l'cnvi. Pourquoi, au milieu de ces efforts de l'industrie pres-iV de jouir, ne rappelleraiton pas l'ambition plus patiente des pères de famille, qui, avant la vogue des Landes, lorsqu'il leur naissait un enfant, défrichaient des portions de ces terrains et y semaient des pins, pins et enfants destinés à croître ensemble :
Crcsccnl ilte, crescetis amores.
Toutefois, il restait â attaquer a fond les possessions communales, et ce travail se fait en ce moment même. Une loi de I81V7 ordonne que tous les terrains communaux soient assainis et ensemencés dans un délai de douze ans, c'est-à-dire en iSfiil. L'administration du département des Landes seconde activement la loi. Les liommej qui s'intéressent à la fortune publique, s'ils veulent bien considérer ce qui s'est accompli dans les Landes depuis un certain nombre d'années, reconnaîtront sans doute que c'est la, dans ce coin de terre déshérité, que la richesse de la France s'est le plus merveilleusement accrue. Le principal artisan de cette
riches.e est le pin, c'est cet arbre rustique, qui ne demande rien et qui donne sans cesse. Informez-vous aux gens du pays, ils vous diront ce qu'il y a en lui de ressources inépuisables ; aussi ils ont fait le proverbe : t Qui a pin a pain. • On comprend ce qui a Olé ajouté à la richesse des propriétaires par la création des chemins de fer ou des roules qui transportent aisément les arbres el leurs produits, par le progrès de l'industrie appliquée à la résine, entin par la guerre civile des Etats-Unis, qui a augmenté le prix de celle substance de trois ou quatre fois sa première valeur. Quand on songe qu'un hectare de landes se vendait jadis une centaine de francs, que, desséché pour le quartde celte somme, le fonds vaut actuellement 2,000 fr., el que les 200 arbres qui le couvrent valent autant que le fonds, quand on songe, disons-nous, à cela, on ne peut assez déplorer ce long sommeil de la terre, tant de richesses perdues, ni assez admirer l'activité humaine bien conduite, ce qu'elle peut pour transformer la nature.
Bientôt donc il n'y aura plus de landes : je le répète, ceux qui voudront en voir encore feront bien de se hâter- Avant longtemps il ne restera, pour témoigner de leur existence, que ]e Mettre Pierre de M. Aboul, un joli livre vraiment. J'y trouverais penl-élre un peu trop d'agronomie pour un roman, un ginre littéraire où je goule à peine la théologie: mais, à cela près, c'est un charmant ouvrage, plein d'esprit el de verve, avec une veine de sentiment délicat.
Je demande pardon moi-même d'avoir dit quelques
mois d'agriculture; mais la tentation était forte, et d'ailleurs il est convenu qu'en vacances chacun est un peu hors de chez soi.
Pendant que l'industrie s'empare des landes, la fantaisie s'empare en maîtresse des dunes du littoral. Vers la pointe du Médoc, on essaie de créer un lieu de bains de mer, à Sonlac, où on aiixiiumé une églisejadis ensevelie par les sables. Quant aux dunes du bassin d'Arcachon, on sait que je ne suis pas impartial , mais je vous assure qu'il devient difficile de suivre la métamorphose qu'elles subissent tous les jours et de prédire où elle s'arrêtera. C'est une sorte d'enchantement. De tous cotés les arbres tombent, les chalets s'élèvent ; tandis que les petites fortunes déploient leur imagination sur des espaces de quelques pieds carrés, une riche Compagnie fonde une ville d'hiver de toutes formes et de toutes couleurs, qui vont ace pays étrange; MM. Péreircse créent un parc de pins, de chênes, d'arbousiers, de bruyères, qui court le long de la mer, monte sur les hauteurs, descend dans les vallées des dunes, et qui a été, il y a bien des jours, dessiné par le caprice du vent.
Les Landes nous mettent à Bajonne. Que de courses charmantes à faire en rayonnant de là 1 11 faut du moins visiter Biarritz avant qu'on ne l'ait trop embelli, et je ne vous permets pas de partiravant d'être allé au Pas-dc- Roland. Un peu après avoir quitté Catnbo et sa magnifique terrasse, vous trouvez la gorge de Roland, une beauté des grandes Pyrénées, jetée là. C'est, comme on on le sait, Roland qui a tout fait dans ce pays. S'il y
a «ne brèche, c'est lui qui l'a (aillée, d'un coup de son éjiéc; s'il y a par lerre une empreinte, commis de quelque pied de géant, c'est l'empreinte de son pied ; ici un soulier en corniche fiait ferme par une roclie, il a ouvert la roche, où l'on passe. Le lieu méritait cela, il est d'une beauté singulière: la gorge, d'abord insensible, se creuse, le torrent blanchit el mugit en escaladant les blocs tombés sur sa roule, ou bien son eau verte s'endort dans un lit |>!us profond; des masses «normes sont supendues au-dessus de votre (Me; vous
dront.
Le département des B asses- l'y rén fies conllnc a doux grandes beautés enlre lesquelles on hésite, les haulcs montagnes el la mer.
Dieu me préserve de dire du ma] du séjour des monlagnes; je craindrais trop de mériter qu'il me fui inter-
DANS LE 11IIH Bï
dit; mais parlons sincèrement. Aulrc chose esl In montagne, aulrc chose est le lie», ville ou village, qui l'avoisincctqiievous habitez. Ce lieu esl accessible, il esl'civilisii, quelquefois même d'une façon odieuse; tout ce qu'on appelle les plaisirs, tout ce qui est mouvement et (nuit s'y donne rendez-vous el s'exhale pendant les quelques jours de la saison : voitures, chevaux, claquements de fouet, fanfares, musiques de toutes les nations, depuis la harpe antique jusqu'il l'orgue de Barbarie, qui vous escortent dans les rues, se posent devant vous, des que vous vous asseyez, à la promenade, au café, au repas, vous endormenl le soir et vous réveillent le malin; mendiants aussi de loules les nalions, acharnes comme les nmuciies ; entassement de gens qui se disputent la place et parfument l'air de lous les parfums des boulevards de l'aris; voila le régime.
Pourquoi ne pas l'avouer? Les montagnes mCrne entre lesquelles vous êtes enferme produisent à la longue une impression pénible. Ces grandes masses dressées sont admirables, mais elles vous prennent une part de l'horizon, du ciel et du soleil ; elles finissent par vous causer une sorte de malaise; il semble parfois qu'elles vous écrasent el vous étouffent. Quand on les quitte, on est sans doute attristé de quitter de si belles choses ; mais à mesure qu'on les laisse derrière soi, l'espace s'ouvre, on respire, on retrouve le vaste horizon, la voote immense du ciel; on revoit avec un plaisir infini le soleil qui se lève el qui se couche.
Le charme de ces montagnes habitées, c'est le voisinage des montagnes inhabitables où l'on va en excur-