‹ Morale et politiqueChapitre 11 sur 113 · SG EXCURSIONS · texte numérisé non relu

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sion. L'ascension est peut-être fatigante; mais si le temps est beau, on est largement payé de sa peine, il y a des spectacles qui vous transportent. J'en parle le cœur encore trouble; je les revois en fermant les yeux * et cette image intérieure ranime la vive émotion que j'ai autrefois sentie. Hélas I dès qu'en est arrivé là, des que l'on s'csl dit qu'on voudrait y rester toujours, il (aul repartir, il faut rentrer dans la ville, dans l'hôtel, dans l'existence rangée, qui n'a pas prévu dépareilles fantaisies. Il y a de plus grands chagrins, il y en a aussi de moindres, et l'on so heurte là bien rudement contre la contradiction c/ernelle qui fait la vie réelle intolérable et la vie imaginaire impossible.

Les montagnes ont un antre tourment : on ne peut apercevoir les plus liantes cimes sans avoir envie d'y monter; malheureusement il est rare qu'on le puisse, car la force manque ou le temps. Puis, toutes ces montagnes vous trompent; ne vous fiez pas à celles qui paraissent plus abordables : du premier élan vous croyez atteindre le faite ; mais de montée en montée il se découvre de nouveaux sommets; on calcule l'effort que l'on a fait, celui qui resterait peut-être à faire; épuisé, on va encore, on va d'un désir haletant, de ce désir qui oppresse l'âme humaine quand elle poursuit un objet qui fuit devant elle, la vérité ou le bonheur.

La mer est plus praticable que les montagnes ; assis snr le rivage on se repaitde contemplation. On ne l'approche fins sans terreur: tout annonce ici un être extraordinaire : cette poitrine profonde, qui met six heu-

res à se soulever et six heures à s'abaisser, le mugissement éternel, les changements de couleur, qui masquent ses passions, les colores terribles tjnc personne n'a vues sans pâlir. S'il n'était pas dans la nature des impressions humaines de s'affaiblir par l'habitude, je doute qu'il y eût beaucoup d'hommes qui pussent supporter longtemps celle-là : elle est trop forte pour ceux qui ont. souffert et qui sont rejetés au fond d'eux-mêmes par cette contemplation mélancolique.

Nous sommes tout prés de l'Espagne; il faut au moins j mettre le pied. La roule qui y conduit est admirable : elle rappelle la Corniche, sauf que là-bas ce sont les Alpes et la Méditerranée, ici les Pyrénées et l'Océan. Comme notre France finit bien par ce Sainl-Jean-de- Laz et ces villages, si jolis et si propres, de Bidarl et de Guctarie, qui parsèment les roclicrs ! On peut aller voirai l'on y tient, la fameuse t le des Faisans, quia été réparée à neuf et surchargée d'un monument rommêmoratif; j'aimerais mieux passer ce temps à Fonlarabie, cette ruine intacte d'une vieille ville espagnole, avec ses déchirures où les folles herbes se sont établies; on regardera Renteria dans sa [raidie vallée, le port de Pasatres, où toutes les maisons se reflètent dans l'eau, et on entrera à Saint-Sébastien. Le mont du Caslillo s'avance dans la mer, son pied rejoint la terre par un isthme assez large, où Saint-Sébastien est assis; en liant est la citadelle; adroite, l'Uruméa, repoussé par le (lot qui bouillonne entre les cailloux, à gauche, un port circulaire, à l'entrée duquel se dresse une aiguille abrupte: on dirait une bague élincclanle, mon-

r.8 EXCURSIONS téc-par un maître ouvrier; mais de ces divers côtés on aperçoit la ville, et ses bruits vous arrivent mêlés au bruit de la mer. Avancez un peu, vous êtes seul, perdu au bout de l'univers. Regardez à vos pieds; la montagne plonge à pic dans l'eau; lo schiste, redressé en larges feuilles noires, est assailli par la vague qui court en •écuraantsnr ses crêtes el se perd dans ses déchirures; d'énormes Idocs amoncelas pendent sur l'abîme; maintenant regardez autour de vous : le rocher a été creusé par places et dans ces creux sont scellés depuis un demisiécle les corps des officiers anglais qui furent tués dans la guerre; ils se reposent là de leurs travaux et des agitations delà vie, et rien ne les réveillera- de leur profond sommeil, pas même la tempête qui ébranle et fend le roclier. Ici se rencontrent l'éternel tourment el l'éternel repos, ici se rencontrent tous les infinis : l'Océan, le ciel, les montagnes et la morl. Toutes les fois que, fatigué de la vie ordinaire, de ses soins médiocres et de ses petits ennuis, je lente d'y échapper, c'est ici que ma pensée me porte ; si j'avais do plus grands chagrins, je crois que j'aurais ici plus de force qu'ailleurs pour les soutenir ; enfin, quoique tous les lieux dussent être indifférents ii ceux qui ne sont plus, j'aimerais h être dans ce lieu ; il me semble que je dormirais bien, si on n'y rêve pas de la patrie '.

' Nod. non , ce u'csl plus irai ; le corps il u pénie s'osl emparé do retln moiilaptio ; il ]'u il.'dii:]i!fU'':' ; <lu lu'it on Ijbs île la (rrundn muraille, il a np-iii.jiii! do- i-h.-mins [ii:r:-.nl ,ucii>,"- . ;uw îles parapols Maucs. qui conduis»'! il j» irOcf pi'iili.- dniivo. jusqu'il un oorpa de frardo blano. Je n'y rrWn.'Mi Mais pourquoi se plaindre ? Ils on! bien voulu nous laisser l'Otean.

('ne fois sur la roule, comment faire pour ne pas pousser plus loin, :in moins jusqu'à .Madrid et à Tolède, jusqu'au musée de Madrid et jusqu'à l'incomparable Tolède? J'ai du ce plaisir à la Compagnie du Nord de l'Espagne, et liens à l'en remercier. On traverse les Pyrénées par une série de travaux gigantesques, de sorlc qu'en ce lieu la nalure et l'art sonl égaux ; puis viennent Surgoa et la Caslille. Les plaines s'élendent immenses ; la (erre est blanche ; pas d'arbres, pas d'ean, des chemins en poudre, de temps eu temps une pauvre maisonnette, des aspects trisles, rien de vulgaire: toujours de quelque côlé il y a des hauteurs qui terminent l'horizon ; elles naissent brusquement du sol et se découpent bizarrement sur le ciel ; lorsque le soleil levant ou la clarlé de la lune frappe ces masses nues, elles semblent transparcnles et on dirait des cristallisations fantastiques. Kl quel air onl les ruines de Médina del Cimpo ci ces créneaux qui descend en I le; pentes d' A vil a ! In soleil terrible cuit une brique roii«ealrc et verso pirtnul la soif. .Si loin que la vue porle, elle n'aperçoit pus un abri runlre l'ardeur dévorante : tout respire un désir' implacable, quelque chose de grand, de violent et d'insensé; l'Inquisition était ici chez elle, et sainte Thérèse est née ici. Enfin toute celle Espagne du Nord a un caractère de mille énergie qui fortifio l'A me ; cet âpre sol est ferlile en hommes qui ont maintenu, à travers les plus rudes épreuves, leur indépendance et leur liberté.

Et maintenant hâtez-vous de voir l'Espagne: bientôt on ne la verra plus, elle ne sera plus qu'un des iiinom-

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brablcs exemplaires d'un pays civilisé, qui est comme il faut être el se présente convenablement devant les étrangers- Ces rues étroites, aux maisons dont les étages surplombent et se louchent presque |iar en haut, pour garder la fraîcheur, ces rues s'élargiront, ces maisons se redresseront et se regarderont de loin , insoucieuses de l'ancienne intimité du voisinage ; les femmes quitteront leur costume pittoresque, elles échangeront la mantille contre les chapeaux français; il y aura des imitations heureuses et des imitations malheureuses; quelques-unes serontii la mode, le reste sera « à l'instar» de Paris.

Puisque les chemins de fer emportent la vieille Espagne, je les prie d'emporter certains objets qui feraient mal dans l'Espagne nouvelle ; telle est la religion d'État, la persécution contre les protestants, l'interdiction de lire ou de faire lire la Bible, et, pour tout dire d'un mot, l'intolérance. On ne se doute pas là de l'impression que produisent au dehors les lois comme celle qui défend de publier aucun écrit sur la religion sans l'approbation des diocésains; ce petit article a paru d'une naïveté effrayante el nous espérons que, malgré de touchantes invitations, on ne nous donnera pas la liberté religieuse comme en Espagne. Quant aux autres articles qui autorisent le gouvernement à prohiber l'importation des livres étrangers et chargent le ministre de Tintérieur ■ d'adopter les mesures qu'il jugera convenables » concernant l'annonce, la vente el la dislribution des ) imprimés, » ce sont de ces mesures désespérées qu'on ne manque jamais de prendre au moment où elles sont

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sans effet, car i! n'y a pas de pouvoir assez foi't pour empêcher les idées de circuler avec les hommes ; les chemins de fer porteront en Espagne les deux ensemble : ils créeront le libre commerce des esprits, l'échange invisible, qui se raille des gouvernements et des ministres de l'intérieur. Mais pourquoi craindre? et que ne peuton pas attendre quand on réfléchit un peu sur ce qu'on voit? Ceux qui ont percé les Pyrénées et conduit l'Europe jusqu'au cœur de l'Espagne, sont les petits-enfants de ceux qui ont été chassés de cette Espagne par le fanatisme. C'est une grande manière d'y rentrer, et je suis certain qu'ils ont été touchés en faisant un retour sur cette singulière destinée.

Sans blesser noire orgueil national, il est probable que. si les Espagnols nous empruntent quelque chose, nous aurons aussi quelque chose à leur emprunter. Ce ne sera pas toujours, il faut l'espérer, la licence de la presse e-pagnole. Imaginez- vous qu'il parait en ce moment à Madrid (luatrc-vingl-neuf journaux politiques, dont la plupart paraissent deux fois et quelques-uns quatre fois par jour. Aucun ne coûte plus de dix centimes; le timbre ne coûte qu'un centime; la Correspondance se vend un sou, comme notre Petit Journal et se lire à plus de soixante-dix mille. Il y a des journaux de toutes les opinions; maison ne voit pas que cela soit nécessaire : la Correspondance lésa toutes, pourvu qu'on lui donne du temps ; souvent même elle n'en exige pas beaucoup: elle est simplement ministérielle, elle loue les ministres présents et attaque les minisires passés sauf à les louer encore s'ils redeviennent présents, ce qui

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