LA LITTÉRATURE DU COLPORTAGE
Le 30 novembre 1852, M. de Maupas, ministre de la police générale, étaïdil une commission permanente pour l'examen <!es livres du colportage ; M. Charles Miami! y fut appelé romnie secrétaire-adjoint; il examina les petits livres i|iie le colportage répandait partout, cl cel examen lai fournil la maliérc d'une Histoire des lirrrs populaires, qui, publiée en i&Sl, cl considérablement augmentée, est devenue la nouvelle édition que nous annonçons aujourd'hui.
Si ou en croil le Manuel ôg M. rtrunet, le premier almanaeli, sous le nom de Grand Compost dis Bergers, a été imprimé ii Paris en 1403; mais l'idée d'une publication populaire n'a rencontré sa vraie forme que dans le Petit Liégeois. Aussi on a inventé depuis le Double, le Triple, le Véritable Double, le Véritable Triple Liégeois, sans compter qu'il y a un grand nombre de Véritables Doubles cl de Véritables Triples, et des i mi talions à l'in-
1 Histoire <l'ï litres /mf-ulnîr/s et ,h U HttA;,iirrr. iln tiilpnrtaye, par Charles Msard . deux vol. hi-lS. cMiti™. Douta.
litii, sous toute sorte de litres Vuiîû, j espère, ce iju un rLppnllc un succès, et qui devra rendre modestes les écrivains de notre temps qui ont eu le plus de vogue. !.e premier Ue'geois<\uc Ton connaisse, et qui porte lo nom de Mathieu Laensherg, date de 1636; on y trouve, dit notre auleur, les douze signes célestes gouvernant !e corps humain, les époques les plus favorables pour couper les cheveux, prendre médecine, etc., avec des prédictions générales et particulières sur les variations du temps et sur les événements. On voit ici l'idée-mére de ce genre de publications, celle qui en a assuré la fortune; l'ulmanach est éternel parce qu'il répond a deux grandes passions de l'homme, In préoccupation de la santé et la curiosité de l'avenir, et qu'il affirme sans l'ombre d'un doute.
On voudrait connaître sûrement l'écrivain qui a fondé toute cette nouvelle lidéralure; par malheur, ou est plongé ici dans l'incertitude des origines, et non seulement on ne sait rien de précis sur Mathieu Laensberg, mais on n'est pas même sûr qu'il ait existé, malgré le portrait si connu qu'on a de lui en (etc des petits volumes. Deux autres personnages lui sont associés dans l'almar.ach qui porte son nom; ce sont Nostradaïuus el Moult. César Noslradamus, dit-on, naquit en Provence, étudia la médecine à Montpellier, exerça à Ageu et se fixa dans sou pays, à Salons. Tracassé par ses collègues jaloux de son talent médical, il s'enferma dans la retraite et y composa un atmnnanh qui réussit tellement qu'il fut contrefait; eniiammé par ce début, il prit son vol et publia des prédictions sous forme de quatrains;
U. EU. MSAIIH KH
ce sont Ici fameuses Centuries, dont ies ;ept premières parurent à T.; on on 1 555 : il les lit suivre de trois autres, (ju'il dédia au roi Henri If cl à lii reine Catherine de Héilicis, et présenta en personne ii celle reine, dont il avait la eoTiliunce, puis il rentra à Sillons, où il vécut dnns la ]ilus grande considération, visité par les souverains, et où il mourut en 1-Ï6G. Comme il est impossible à un esprit d'inventer nue absurdité qui ne trouve un autre esprit qui la comprenne, Nostradamus eut des disciples ; ils expliquèrent clairement tout ce qui dans le maître avait pu paraître obscur, et ainsi fonda une renommée qui n'est jiiis près ih' linir. Quant à .lloult, il est absolument inconnu ; seulement, par tin ingénieux arli- Ncc, de même qu'on avait présenté les prédictions de Mathieu Lacnsberg comme conlirmant celles d'un plus ancien prophète, Xii-tradaiiius. de mémo on présenta les prédictions de Nostradamus comme cmillrmani celles d'un certain lloult, plus ancien encore, par quoi on reculait la naissance do ces prédictions et on leur donnait l'air d'antiquité qui . dans ees choses, est d'un si grand poids. Une tradition conservée aussi dans ces almanachs est celle du format, du papier, des images, et d'une admirable négligence:
■ Dans l'Almaiiack ma'jiijnf e! aneeioliyut >lc M. Himcliii, uudessous d'un portrait de II. Ledru-KoUin sortanl des mains du coifleur, avant la levra ilvitai^nciisii H la regard allier, nn lil celle de\ Î3B : ■ Je m'aperçus que raa Pomma avait une jambe de nuis. ■ Or il s'auit ici d'un rcrtaiu Puni nu: lini lui-même sh Iiiopra-
phis. "il il n'est pas plus qucsliim le M. Lt' Ini-Kullui qu;? s'il n'eiis- Luit pus. Sous le bunlc d'un porsunnajre à l'air JoUX, culnie el In;-
LA LITTERATURE DU COLPORTAdR
paysan, n pour C|>i!rraphi> : ■ Le* 'ifliwrsilc pfiliiy l'orrcttrent. • Eut uu grand piyssge, représentant la chute d'une immense estaracv aSta pour légende ™s mois : ■ Son usage encore enfantin étail dé.
ions
mémo, supprimer de son almanncii les prédictions .in la pluie et iln bran lemps, ne lit plus ses frais et fut forcée île rétablir ces belles prophéties; il en est arrivé de intime h mie Société, catholique, non pas à Berlin, au dix-huitieme siècle, mais en France, il y a dix uns. Les nlmanachs a venir feront donc bien, s'ils veulent filro vendus, cl c'est ce que d'ordinaire ils se proposent, d annoncer le beau Irnti's et la pluie; ti même ils consentent ii me croire, ils feront bien d'annoncer plus de pluie que de beau temps. Quanti le temps est beau, nous en jouissons sans .y penser, comme nous jouissons de la
m. c;h. kisahd 203 santé et de la bonne Fortune : ci! sont choses qui nous semblent aisément être loules na Lu celles et auxquelles on est vite acclimaté. Qu'un prophète ait prédit qu'il fera beau, que nous serons bien portants et que nos affaires iront bien, lorsque cela arrive, nous ne le remarquons seulement pas ; mais c'est différent quand il pleut, différent aussi quand nous sommes malades ou dans le malheur, car rien de tout cela ne survient sans que nous le remarquions, souvent avec une irritation profonde, et nous ne manquons pas de remarquer aussi les prédictions qui s'y rapportent. Laissons le soleil el les zéphyrs aux poêles : la richesse dus almanachs, ce sont les orages, les averses, les inondations; ils sèment le vent el ils récoltent l'argent.
M. Ch. Nisard s'est donné le plaisir de mettre Mathieu Laensber», Moult cl Nostradamns en contradiction les nus avec les autres el avec eux-mêmes, quand ils annoncent le temps qu'il fera dans une même année 1 1 décrivent le caractère îles gens qui nnilront dans un même mois; c'est un plaisir sans danger, car il reconnaît lui-même que, depuis dix ans qu'il a publié ces observations, aucun de ces almanachs n'a perdu de son crédit ; je ne serais pas étonné qu'il y eût une quantité de bonnes gens qui continuent de croire aux Irons almanachs îndivisiblement.
Dans son dépit contre les sottises météorologiques des anciens almanachs. nuire auteur est heureux qu'ils soient renversés par un pouvoir nouveau. Mon Dieu, ou il Mathieu delà Drûmc a détrôné Mathieu Lnensberg; c'est la branche cadette qui détrône la brandie ainée;
mais, en délinitivc, c'est toujours la mémo dynastie, la dj naslio îles Mathieu, ol toujours le même peuple. Pour mui, j'avoue ma préférence pour les anciens almanaehs, et je ne me roiisolc pas de voir disparaître des nouveau* toutes ce' i.'idir. liions si pivni'iisfs de ce <]u'il convenait de Taire aux différents jours des diiïérentes lunes. On lisait en regard du jour de l'année : Boit saigner, bon sevrer tes enfants, bon semer et planter, i l, lu veille des Itois, bon battre sa faillite; au moins on savait ce qu'on avait ii (aire. La nouvelle science a eu aussi le tort de rompre avec les >igncs du zodiaque, dont chacun domine une des douze parties de notre enrps. Quand une d'elles vient à pécher, on aime à savoir à qui s'en prendre. (Jucl agrément de pouvoir dire ; C; n'est pas ma faute, c'est la Taule du Bélier.
Nous croyons rendre service au livre de SI. Cti. Nisard en apprenant qu'on y trouvera, pour la pratique des sciences occultes, de la magie et de la sorcellerie, de précieux renseignements. Il existait dans l'ancien réjicrloirc du colportage line collection de grimoires, où se conservaient les formules nécessaires pnurenlrer en relation avec les esprits; M. C!i. Nisard nous apprend que l'adinini.-tration et les tribunaux interdisent ces livres qui menacent de devenir de plus en plus rares, et il se croit oblige" d'en donner le plus grand nombre d'extraits possible; il se rassure en songeant a la classe de lecteurs à laquelle il s'adresse, classe assez éclairée pour n'avoir rien à craindre de ces révélations. Celle pensée suffit aussi à nous rassurer ; du reste, notre commerce avec le monde surnaturel n'est plus le même qu'autrefois : on