‹ Morale et politiqueChapitre 72 sur 113 · LE XVIII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE XVIII* SIÈCLE

droit de défendre que les notions nuisibles a la société. Telle est, dansson fond, la célèbre Déclaration desdroits île l'homme: si elle contient l'égalité, elle contient aussi sans doute la liberté; et la Constitution de 17111. qui a proclamé la liberté, était bien dans l'esprit de la Révolution française et du dix-huilième siècle, d'où elle es! sortie.

Voilàles principes de SU : ils n'ont pas lieancoiip servi, mais nous leur devons (un ique reconnaissance, car toutes les fois que nous avons rie Mitres, c'est pur eux que nous l'avons été. Il faut les faire vivre, et c'est à quoi l'école libérale s'est vouée; pur ses protestations, p;ir ses travaux, par ses combats, elle empêche qu'ils ne passent à l'étal de principes honoraires. Longtemps encore il sera utile de rappeler les hommes du fétichisme des mois à la religion des choses; mais nous [îrionsceux qui s'appliquent à celle bonne ivuvre, de songer que les choses sont exprimées jior des mois ; qu'il peut être dangereux de discréditer ces mots-là, quand il n'y en a pas d'autres meilleurs ; qu'il vaut encore mieux qu'ils existent que s'ils n'existaient pas ; que, même mal entendus, ils frappent pourtant des oreilles qui finissent par les comprendre, ci que, lorsque nous sommes prêts à nous endormir, ce sont eux qui nous remettent sur pieds.

(Octobre isGG.j

M. André Lelèvre public une traduction en vers des Hiicaliques de Virgile 1 . Nous sommes on ne peut plus loin de repousser les traductions en prose d'ouvrages en

lemeiil que la |ioésie est ce qu'il > a île plus naturel pour traduire In poésie- L r ne traduction en prose peut être comparée à ta gravure d'un tableau : elle conserve du modèle la forme, le mouvement, la lumière, elle n'en rend pas lu couleur; c'est une grande perte. l'ourlant, comme une bonne gravure vaut mille lois mieux qu'une mauvaise reproduction d'un tableau, parce qu'un Lrail noir exact est infinimenl préférable à des couleurs fausses, aussi il vaut mille fois mieux une bonne Iradudion eu prose d'un poète qu'une prétendue Iraducliou en vers, où un peintre en bâtiment se perrael de prendre une œuvre de génie pour j appliquer ses décore.

1 Virgilt il Kalirfoia. traduits en vert par Aodré LcRtyre. L'a ™i.

in-i». Hettel,

Tout est pour le mieux quand c'est un poi ; tc qui traduit un poêle; or M. André Lefcvre a fait ses preuves dans la Flûte de Pan et dans la Lyre intime. I.a nature de ses principes littéraires le portait vers l'antiquité, et, dans l'antiquité, vers des écrivains comme Virgile :

■ Rien, dit-il. n'est beau sans harmonie; rien n'est harmonïeui sens mesure. et l'art vrai n'admet rien dVitaw. Sa fonction, c'est d'être proportionné. Ses lois ne snnL point tyrauniques, parce qu'elles sont justes; elles no sont pas étroites ù co point do ne pas céder quelque peu au ïipmrnu l'ilurt i[ui les rl.irf.-it .-,ias 1rs vouloir briser. Commo les bottes- fées qui.ttml i, Hienrr rliplr-ndiu-s ]iar les puissantes jambes de l'ogre, s'appliquaient aisément aux pieds mignons du Petit

l''ramv ; ce n'est point ù nous de les répudier, *

Une fois qu'il eut rencontré l'homme en t|iii il Irouvail ces principes accomplis, M. Lefèvrc lui apuarlini :

■ Depuis longtemps r|>r-' ri ■ — -- JS'.tiJu/'.i's do Virplr. je me promet-

J'aime. La première forme 'le mnn élude peut bien r-lre reporta ù dix

la refaire. En rcste-l-il mi'me min liane aujourd'hui? Peu à peu, ee qui était un plaisir devint une obsession -. Tityre. Danielas. lUédMD, Galates, s'emparèrent da tous mes instants, me dérobèrent à l'enlre. tien de mes amis ; mon sommeil mflme se peupla

De satyres dansants qu'imile Alphésibée.

■ Et maintenant, adieu, nymphes el pasteurs ! Le grand jour me les rêves en l'uite, etla puhlieild vu me délivrer de vous. Toutefois, on ne vous oubliera pas -, sans doute même un jour on vous rappellera» si, éclairé par le temps et la critique, on espère imiler niieui l'harmonie do vos chansons. Mais, pour aujourd'hui, odieu 1 ■

cEltn modestie devant les maîtres de l'art. Du reste, elle va avec sa profession de foi. Celui qui croît à des règles est disposé à être modeste, quand il compare ses ouvrages à la vraie perfection; ou contraire, celui qui croit qu'il n'y a pas dû règles est content de tout ce qu'il fuit, et la liberté absolue de l'art produit l'infalualion.qui est odieuse.

Il y a eu, i! y a peut-Cire encore d'honnêtes gens qui s'imaginent que la poésie consiste dans l'emploi d'une langue poétique, et que celle langue poétique se compose de mois d'élite, de mots qu'on ne met pas a tons les jours. C'est ainsi que certains musiciens ont fait consister ta musique, dans la traduction exacte, par des mouvcmenls plus ou moins vifs, de certains mots musicaux; leur arl s'étendait cuire des limites précises, entre les larmes avec les alarmes et les bocages avec les ramages, tl sci ait vraiment fâcheux que, l'une de ces deux éeoles existant, l'autre manquât : elles auraient été dépareillées; au contraire, îes deux forment un tout complet : ce sont les musiciens de ces poêles et les poêles de ces musiciens.

A celle passion et à ce travail dont nous venons de voir le léinoignajc, nous devons une tradnelion des fiiicolii/ues de Virgile, fidèle, presque littérale, et. «migré cela, qui ne sent pas sa traduction, tant elle a de libellé et loup a tour de grâce et de feu. On lira en outre avec beaucoup d'intérêt l'élude qui la précède cl les notes où sont rapportés les vers de nos poètes qui se sont soute-

durit M. Edouard Foucaux a dirigé ut revu l'interprétation, termine d'une façon piquante ce joli volume, en rapprochant de lu sobriété do Virgile la poésie plus diffuse de rauleur indien.

Il nous semble que la lecture et la traduction des poètes étrangers a une utilité particulière, que la lecture des poètes indigènes no saurait offrir au mémo point. Quand nous lisons un de nos poêles, en même temps

• ii..i. c . ..- ., ■ i...- • i > I -I-

qu'N lui manque quelque chose, nous sentons aisément cela, et il ne nous arrive qu'une poésie affaiblie, dont l'effet sur nous est aussi affaibli. Au contraire, quand nous lisons les poêles étrangers, taudis que nous sommes frappés de quelques beautés de premier ordre, de celles qui appartiennent, pour ainsi dire, à la langue universelle, les pelils défauts qui les accompagnent nous échappent, et comme nous ne voyons jamais qu'à travers un certain vague la forme qui les contient, nous avons le sentiment d'une perfection indéfinie qui nous ravit. Il n'est pas indifférent de l'avoir aperçue, il n'est pas non plus indifférent d'avoir fait effort pour la saisir et l'exprimer dans la langue que l'on parle, par exemple dans la nôtre, avec sou inexorable clarté. On sort de là plus poêle qu'auparavant ; seulement il faut bien adresser son amour, à Virgile ou à Dante, comme M. Lefèvre ou M. Ratisbonne.

On croit trop souvent que la poésie est un mensonge, qu'elle altère tout ce qu'elle touche ; on se trompe ; elle

n'est pas un mensonge, elle est la vérité même, mais la vérité plus forte que celle Je la vie vulgaire ; elle découvre nu fond des choses leur flire caché, la parcelle de pure flamme qui y dorl ; elle l'excite et la fait rayonner, comme il arrive chez nous que l'Ame, vivement excitée, rayonne à travers le corps ; la poésie est un éclat : elle ne dOligure pas les objets, elle les transfigure, el la langue qu'elle parle, c'est la langue magique, par laquelle le charme opère.

Nous ne sommes pas de ceux qui médisent de la poésie de notre ternes. Il est vrai qu'elle n'a ni école ni chefs, et cette grande liberté désoriente un peu nos Français, qui adorent les classifications; mais si l'on ne va plus en rang refaire des excursions classiques, conduits par des guides officiels, si chacun suit sa libre fantaisie, combien, dansées courses errantes, on a découvert de sentiers non frayes et île recoins solitaires! Nous avons ou l'eau de la mémc.source. mais nous l'avons prise plus haut, quand elle a encore la fraîcheur de la terre d'où elle sort et le parfum des herbes où elle est versée.

(Octobre iMc;

Page 1