‹ Morale et politiqueChapitre 93 sur 113 · LA ÏONTAINE ET LES FABULISTES · texte numérisé non relu

LA ÏONTAINE ET LES FABULISTES

• Avec cet heureux don qu'il avait de lout sentir et de tout aimer, il ■ renouvelé l'apologue. L'apologue ancien ne s'intéressait qu'au sens Cl à la moralité; point au récit, point aux personnages. Il no n'agissait que d'enseigner une vérité morale al de l'enseigner d'uno façon vive cl spirituelle. Peu importait l'aventure et peu les personnages. La Fonlaine changea lout, Il se mit à te prendre d'intérêt pour les hâtes, pour les arbres, pour tout enfin j ou plutSt il prit inlérAt ù l'homme, qui est le vrai héros de toules ses Tables sous des noms divers, lentilt loup et tantôt agneau, tantôt chien et tantôt renard, tantôt cerf ot tantôt cheval, mais toujours homme, c'est-à-dire

Avec le goill que lions avons pour La Fontaine aujourd'hui, nous ne pouvons comprendre que Boileau. n'ait pus parlé de lui dans son Art poétique ; on a même suppose que c'était l'effet de la jalousie ; M. Sainl-Marc Girard in repousse lineiucnl cette supposition :

■ L'idée de mettre la fable, comme genre de poésie, à cOté de la comédie, de I ode, de l'élégie, n'entrait dans l'esprit de personne. . . Quand on y regarde de près, on toit que, loin d'avoir onhlié la fable à cause de La Fontaine et par une mesquins jalousie, c'est à cause de la fahlo qu'il a oublié La Fontaine ... La Fontaine a réhabilité et relavé la fable par le charrue de son génie; il l'a [ait entrer dans la poésiu, et c'est ù cause <le La Fontaine que nous nous étonnons maintenant que la fable n'ait pas sa place et son rang dans l'Art potlijH. Personne n'en a été surpris au dii-aepticmc necLj. La Table appartenait alors à la pin : :ic léiri'ri', t'ir-i .i.iliri' <i ce irenrc de poésie que rien ne définit, que rien ne règle, et dont La Fontaine est le grand maître avant Voltaire. - . Ce n'est que peu à peu. et avec le temps, que le dii-septi*mo siècle comprit la perfection de ces petits drames qu'on continuait d'appeler des Tables, et qu'il s'avisa qu'il avait un grand poète dans un petit genre. Le genre m«mc ne parut plus petit, traité

II. SAtNT-MABC QrHARDW 3BS p»r un pereil homme. . . J'ai voulu eipliquer l'oubli do Boileau, quoique Jo lu eu veuille un peu . . . ■

On le seiil à toutes tes pages, à toutes les lignes de ces deux volumes, l'auteur est là dans un sujet de prédilection : i! contente a la fois son goût pour In littérature et pour la morale; il commente les fables de La Fontaine, il" reprend l'hisloire de \a fable avant son fabuliste, il la suit après dans tous les pays, et ce lui est un sujet perpétuel de curieuses comparaisons et de piquantes découvertes. Il a les deux parties du moraliste qui sont souvent divisées. Un moraliste est, on le sait, quelqu'un qui enseigne la morale, c'est aussi quelqu'un qui étudie les mœurs ; or morale et mœurs sont deux choses bien différantes : la morale règle le cours des passions et des actions liumaines; les mœurs sont le cours même de ces passions et de ces actions, et celui qui les connaît connaît l'homme. M. Saint-Marc Girardin se plaît également à observer et à conseiller, cl il lire la leçon de l'observation, ce qui la rend flexible, humaine et aimable; ce n'est pas un rhéteur, c'est un honnête homme qui a vécu et uui propose aux autres la sagesse qu'il s'est formée pour lui-même.

Elle est la vraie. La plupart de nos erreurs viennent de croire les événements et les hommes trop conséquents. Les hommes le sont peu, M. Saint-Marc Girardin en est convaincu; aussi n'est-il pas de ceux qui les estiment ou les méprisent tous également, ou qui les jugent par une seule action ; il pense qu'on n'est pas juste pour eux lorsqu'on n'est pas indulgent. Il applique la même douceur aux affaires humaines. Quand on veut les ap-

388 LA fOSTATKB ET LKS FA1U LISTES

préeler éCjuftablement, il faut croire au bien et ne iras croire à la logique; il faut croire que le bien arrivera, et ne pas croire qu'il arrivera en droit chemin. Ceux qui eroient à la fois au bien et à lu logique sont irrités ou fanatiques : ils se fàclient contre les événements ou veulent les violenter ; cette dernière espèce est la lerrible espèce qu'on a vae assez à l'œuvre, et de qui Dieu nous préserve dans l'avenir! Il y a aussi des gens qui ne croient ni au bien ni à la logique : ils examinent où va l'eau et la regardent aller en se jelant dans le courant, qui les porte. Les premiers sont les indifférents, dont la docirine est excellente pour bien digérer, bien dorniirel mener une douce vie; les seconds sont les habiles, les politiques, les maître* de la terre : ils se retrouvent sur pied sous tons les régimes; ils vivent dans les honneurs, parfois même presque honorés, pourvu que la fortune malicieuse .ne moite pus trop souvent leur talent à l'épreuve, ou que, dans un accès de brutalité, elle ne leur inflige pas de ces rudes échecs qui discréditent un artiste. Celui qui, mieux inspiré, croil au bien el ne croil pas » la logique, celui-là n'accepte pas lous les événements ; il lui suffit de les subir; il subit l'injustice en lui donnant son nom, en la déliant de durer et en travaillant patiemment contre elle; il garde, à travers tout, ies deux grands biens de ce monde : la conscience et l'espérance. M. Saint-Marc Girardin, on lui rendra cette juslice, n'a pas mal choisi les causes qu'il devait défendre : il a soutenu le libéralisme en France et partout; avant qu'on parlât, comme on parle maintenant, du principe des nationalités, il était pour la Grèce, pour la Pologne,

M. SAINT-MARC SIBARDIN 38'

pour Venise, pour les chrétiens d'Orient, pour lous les petits Élals qui veulent vivre, comre ceux qui veulent les empêcher de vivre; il allait d'instinct au vrai ; il estimait à sa valeur l'ethnographie Cl ses classifications des races; il comprenait qu'il n'y a, en définitive, dans ce monde, que deux races d'hommes : les vaincus qui se résignent et les vaincus qui ne se résignent pas ; il sentait qu'où il y a une àme, il y a un peuple.

En parlant, comme nous le Taisons, de la logique, nous n'entendons pas soutenir qu'elle n'est nulle part, mais qu'elle n'est pas où trop souvent on la met. Il y a certainement une raison au fond des affaires humaines : elle est visible dans les grandes lignes et dans le but; il y a une logique générale, inflexible, qu'on ne saurait méconnaître; quant à la menue logique, elle est un jeu d'esprit qu'il serait trop dur d'enlever à ceux qu'il amuse. L'histoire fournit des événements qui viennent les uus après les autres ; on lient ù les unir, a prouver qu'ils ne pouvaient arriver dans un autre ordre, que leur enchaînement est fatal, et que l'histoire est une géométrie en action. Et on est enchanté de soi, sans songer que si les faits avaient été donnés dans un ordre différent, on aurait prouvé aussi invinciblement que celui-ci était le seul possible. Ce sont des prophètes qui prédisent sûrement après coup. Laissons à chacun son bonheur, pour nous, plus modeste, qu'il nous suffise de considérer ce qu'il arrive tous les jours d'imprévu, d'improbable, d'impossible, l'étrange bigarrure de ce monde, d'admirer l'inconstance des événements et des hommes.

Mais voilà que je moralise, entraîné par mon auteur ;

il. SAINT-MARC HlRARDiri 1189

étaient plus nécessaires, il avait conçu un dessein har^ di : faire goûter au grand nombre la sagesse que le petit nombre préférait, faire applaudir la raison par la jeunesse. Et elle applaudissait, non sans en être ellemême assez étonnée. Mais aussi par quel art l'orateur la conduisait! Il allait, la sonde à la 'main, marchant quand il y avait (in fond ; sinon, il faisait des crochets et se jouait si bien qu'on eût dît qu'il ne songeait à autre chose. Cependant le jeu apprivoisait les esprits et, des qu'ils étaient en belle humour, il les menait où il avait voulu. Ces leçons ne s'appelaient pas des conférences, parce que le professeur y parlait seul; a cela près c'était un dialogue perpétuel entre lui et ses auditeurs, qu'il ne perdait pas un instant Île vue : il écoutait ce qu'ils se disnient intérieurement, il se laissait guider par leurs applaudissements, leur silence, leur altitude et ces mouvements indéfinissables, pour lesquels la sténographie n'a pas de nom; il les prenait à témoin et quelquefois à partie, comme il le fit d'une plaisante façon le jour où, parlant de la cigale et de la fourmi devant celle légère jeunesse des écoles, il lui disait négligemment: < Quant - à la cigale, pour laquelle, après tout, je me sens une • certaine tendresse, parce que je parle peut-être devant o elle...» En un mol, l'auditoire était vraiment de moitié dans le cours.

On n'aurait pu trouver quelqu'un qui fût plus a point pour parler de La Fontaine. Le professeur était de l'école du fabuliste, de l'école- buissonnière; son cours était quelquefois tout entier en digressions, et, le long de ces digressions, que de rencontres inattendues, que de

Page 1