CHAPITRE DlXlfeME
les coeurs sont pervertis, tout ira bien dans la society et dans Thumanit^, ou que le corps sera sain quand toutes les parties sont corrompues * I Considerer la soci6t6 ind^pendamment des individus, independamment de ces forces, de ces ames libres dont elle est la collection et la succession, c'est, disons-le encore, une abstraction plus ridicule, et surtout plus dangereuse, que celles des realistesdumoyen4ge. Le progres ne s'opere pas tout seul ; il ne se tient pas en quelque sorto suspendu en Fair, sans point d'appui, au-dessus de nos tetes. Ce sont des personnes libres, ce sont des Ames, qui en sont les artisans, qui le propagent, qui Tacc^lerent plus ou moins, qui en sont aussi les d6positaires et les gardiens. Comment r^difice serait-il solide si les etais en sont pourris? II suffira du plus leger choc pour renverser de son pi6destal cette statue aux pieds d'argile. Les destinies de la civilisation sont done dans la plus etroite liaison avec la valeur morale de ces personnes libres, avec leur plus ou moins de bonne volont6, avec leur energie ou leur mollesse, avec le bon ou le mauvais emploi de leur liberte et de leur intel-
1. Chateaubriand a (lit dans ses Mimoires: « Vraisemblabloment Tespfece humainc s'agrandira, mais il est a craiudre quo I'homme ne diminue. » Comment TespSce humaine s'agrandira-t ellc, si les individiis dont elle se compose diminnent ?
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ligence. Tout, m^me les notions de la science, pent tourner a mal les progres de la corruption des simes.
Si la civilisation, quoique chancelante, se tient encore debout, c'est qu'il y a encore ici-bas un certain nombre de justes, on bien une certaine quantite de justice dans- les ^Lmes. Supposez que la corruption augmente, que le niveau de la moralite s'abaisse de quelques degr6s, nuUe science, nulle culture intellectuelle, ne saurait preserver de la d6cadence ce mis6rable peuple auquel la vertu ferait compl6tement d^faut ; il n'aurait plus que Tapparence trompeuse, et de peu de dur6e, d'un peuple civilis6. La vertu, on Fa dit plus d'une fois, est en quelque sorte le sel sans lequel tout se corrompt, meme, comme nous le verrons, les choses les meilleures en apparence, meme Tinstruclion la plus 6tendue et la plus brillante, m^me la liberte. L'element moral tombe-t-il trop au-dessous de l'element intellect tuel, dans un individu ou dans un peuple, aussitdt ce peuple ou cet individu d^generent et tombent du rang qu'ils occupaient dans lo monde. Un pays se d6considere, perd I'estime des autres ct la sienne propre par cela seul qu'il place le m6rite intellectuel au-dessus du merite moral. C'est la un des malheurs du g^nie grec, a dit M. Paparigopoulos, un des esprits les plus 6leves
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de la Grece contemporaine ^ « L'exaltation du talent au-dessus de la vertu, selon Channing, est la grande malediction du siecle. » L^ est la condamnation du systeme de Buckle; 1^ est I'arret fatal de tout peuple qui ne met pas Fhonnetete au premier rang.
« Un mechant Europeen, a dit Leibniz, est plus mechant qu'un sauvage ; il raffine dans le map. » L'homme corrompu n'est-il pas en eflfet, conlrairement a tout le systeme de Buckle, d'autant plus dangereux qu'il est plus eclaire ? Le mal de la perversit6 ne s*accroit-il pas en raison meme du developpement de Tintelligence et de I'instruction ?
S'il ne restait pas quelque chose de bon dans les ames, pour le maintien de la dignity humaine, de la bonne foi, de I'honneur, et meme des restes de la siiret6 publique, il n'est pas de decouverte de physique, de chimie, d'6conomie politique et de philosophie positiviste, pas de forces accumul^es par la civilisation anterieure% qui puissent nous sauver d'une inevitable decadence et d'une grande chute. Un peuple ou F^lement
1. Hell6nisme et souvenirs de TAdriatique, par M. Albert Damont, Revue des Deux-Mondes, l«f octobre 1872.