CHAPITRE XIII
Suite des .apprehensions. — De la forme de soci6td et de gouvemement qui requiert le plus de vertu. — Sentiments des anciens et des modernes. — T^moignages des plus sinc^res amis de la liberty et de la d^mocratie en France et aux £tats- Unis. — Lbs meilleures institutions deviennent les pires si le peuple est corrompu. — Retour possible de la civilisation a la barbaric. — Ne pas se fier sur les lois, ni sur la force et la police de I'fitat. — Tous les fondemehts du pouvou* 6branl68. — Ne pas se fier davantage sur les progr^s de la raison publique et sur le lib6ralisme. — De la grande hypocrisie de ce temps. — Ne pas se fier sur un adoucissement apparent des moeurs. — Illusions de nos p6res k la veille de la R6vo- Uition. — Instinct de eruaut6 qui se reveille dans les foules ameut^es. — Saint-Just et la prise de la Bastille. — Propagande d'id^es qui nous feraient r^trograder jusqu'i T^tat
. sauvage.
Le progres 6tant Toeuvre de Thomme et npn du destin, il peut etre ou ne pas etre, suivant I'usage que nous faisons de notre intelligence et de notre liberte. Mais quand meme il serait n^cessaire au regard deja masse to tale 'du genre humain, nous aurions toujours a nous inqui6ter des nouvelles directions que peut prendre son cours pour aller f6conder d'autres peuples et d'autres contr^es. Que le philosophe humanitaire, qui a
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la pretention de speculer de haut sur Tensemble des destinies des nations, se tienne pour satisfait, s'il se croit as8iir6 que le progres n'a fait que se deplacer, sans nuUe perte, ou meme avec gain, au regard de Thumanite toute entiere et de la civilisation generate; mais celui qui a, comme nous, une patrie qu'il aime, celui qui fait partie d^un peuple, grand bier entre tons, grand aujourd'hui encore malgre ses dfifaites, celui-la sUnquiete de ces redoutables transferements, et ne se console pas aisement k la pens6e que d'aiitres peuples prendront sa place et continueront son oeuwe.
Serions-nous done condamn^s sans appel a dechoir encore, faute de cette condition essentielle de la vertu, sans laquelle rien ne dure, rien ne vaut, en fait de grandeur, de gloire et de civilisation? C'est \k pour nous, et ce doit etre pour tons, un bien grave sujet d'apprehensions morales et patriotiques.
Non-^seulement nous aVoiis la llberte politique, mais nous sommes en pleine d^mocratie et sous i*empire du suffrage universel, le plus universel qu'duijun pays ait jamais conuu. Or, de I'avis dfes plus grands philosophesj des sages, A^s pttblicistes anciens et modernes^ des amis les plus sinceres et les plus 6clair6s db la deinocratie et de la r6publique, en Europe et aux l5tats-Unis, uri
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tel etat social, moins encore que tous les autres, ne peut prosp6rer, ou m^me subsister, qu'a des conditions, itnp6rieusement requises, d'amour de la palrie, de vertu politique et privee.
Les sages de Tantiquit^, Platon et Aristote, avaient enseign6, avant Montesquieu, que la vertu doit etre le fondement d'un itat populaire * . Mais laissons les anciens, chez lesquels la democratie n'etait pas ce qu'elle est aujourd'hui; laissons Montesquieu lui-meme, pour consul ter des publicistes plus modernes, et surtout les plus autorises parmi les cohtemporains. Je n'ai garde d'invoquer les discours des aflFreux rli6toriciens de la Convention ; mais les plus grands etles plus nobles esprits de 89, dont madame de Stael a 6t^ I'eloquent et enthousiaste interprete, ne crurent au succes de la Revolution que par Talliance de la liberie et de Isu vertu. A la suite, ou au milieu d'autres revolutions plus recentes, les chefs de la democratie tiennent le memelangage. Proudhon, de meme que Montesquieu, a dit : « La vertu humaine est Tunique base possible de la repu-
1. « Je parle ici, dit Moutesquieu dans uiie note^ de la vci'tu politique qui est la vertu morale dans le sens qu'elle so dirige au bien g^neral^ fort pen des vertus particuli^res et point du tout de cette vertu qui a rapport aux verites rev61ees. » Liv. Ill, chap, in. II dit ailleurs : « La place de la vertu est auprfes de la liberty ; mais elle ne se trouve pas plus auprfes de la liberty extreme qu'aupres de la servitude. » Liv. VIII^ chap. ni.
blique *. ))M. Yacherot salue, dans la revolution francaise, Taurore de la democratie, seule forme definitive, suivantlui, dessocietes modernes. Mais il ajoute : Tout est en p6ril si cette democratie, non-seulementn'est pas libre et intelligente, naais n'est pas en outre morale et religieuse ^ M. Barth61emy Saint-Hilaire veut que la democratie soit temperante, sage, courageuse, juste, charitable. Pour les 6tats, comme pour les citoyens, il ne voit de salut, comme M. Vacherot, que dans la vertu 6clair6e de plus en plus par la science ^ Partout aussi se trouve la meme pens6e, dans lesouvrages populaires de philosophie, de morale et de politique de M. Jules Simon *. Les 6conomistes pensent sur ce point comnie lesphilosophes* « II ne suffit pas qu'un peuple se proclame libre et rinscrive dans sa constitution, pour qu'il le soit en efifet, dit tres-bien Michel Chevalier; pour que la liberte, apres qu'il se Test arrogee, ne soit pas balay6e par le souffle des vents, il faut qu'il sachc commander a ses passions, moderer et regler ses instincts \ »
Si nous passons en Amerique, voici comment