CHAPITRE II
£st-il possible d'avoir une id^e du progrds sans la connaissance du terme final? — En quoi consiste le progr^s humain. — Des ^l^ments perfectibles et des ^l^ments non perfectibles de notre nature. — ■ Perfectibilit6 propre k r616ment intellectuel. — Tout est perfectible dans T intelligence, sauf I'intelligence elle-m6me. -— Distinction entre les 616ments et les conditions du progrds. .— L*id6e du progr6s intellectuel aussi ancienne que la science elle-mfime. — Ge que le xviii« sidcle a ajout6 k rid6e du progrds. — Dans le progrfes intellectuel sont comprises les id^es morales et leurs applications k Tordre social, la morale elle-mfime entant que science. ~ Dufondement et du contenu de la loi morale. —Partie progressive et partie immuable de la morale. — En quoi la morale est ind^pendante. — Progr^s des id^es morales et des institutions sociales. — Vicissitudes et d^faillances du progr6s. — Transf^remenls de la civilisation d'un peuple k I'autre.
Jusqu'a present nous n'avons fait qu'ecarter ce qui nous a semble n'etre pas du domaine du progres. Sans nous laisser eblouir par T^clat de certaines syntheses siderales et cosmologiques, par d'ingenieux systemes sur la progression des 6tres, par les feeries d'une humanity transfigur^e et d'animaux plus parfaits que Thomme s'61ancant, a Iravers Tespace, d'une planete k une autre, nous
oi MORALE ET PROGRES
avons enferm6 le progres au sein de notre humanity, nous lui avons as§ign6 la terre pour theatre unique et ITiomme pour unique acteur. Apres avoir dit ce que le progres n'est pas, nous devons essayer de dire d'une maniere plus precise en quoi il consiste.
Mais -pour d^finir le progres, n'est-il pas n6cessaire de connaitre d'abord le but ou il faut tendre, le terme final ou ilfaut aboutir? Si on ne sait pas ou on va, dil M. Janet, avec plusieurs autres pen- SQUXS qui se sont occup6s du progres, comment affirmer qu'on approche du but^ ?
Nous ne nous laisserons pas arreter par cette premiere difficulte. Nous*ne connaissons pas,, il est vrai,/5e terme final ou tend le progres et au
Ael^ duquel il n'y. a plus nul degr6 de perfection a
atteindre ; cependant nous avons la pretention de connaitre au moins la direction ou il nous faut marcher. Sans voir le terme, nous pouvons savoir que la direction est au nord ou au midi; nous voyons les jalons qiiimarquent la route, quoique nous ne sachions pas ou la route finit, quoique nous n'apercevions pas cette borne derniere au deU de laqudle il n'y a plus rien. Dans Tordre ihtellectuel, le seul oil une continuite de progres par succession soit possible, disons-le a Favance,
i. Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale, 2« 6dit., 1872, 2« vol., dernier cliapitre.
GHAPITRE DEUXlfiME B5
nous ne concevonS pas une idee, une d^couverte qui soit la derniere et ne conduise pas k une autre 4 le terme final recule inde|iniment. D'un autre cdte, la marche de Thumanite n'est-elle pas subordonnee, -non-seulement a ses forces et :a ses facult^s, mais au maintien, des conditions physiques dans lesquelles seules elle pent vivre et se developper, a la duree elle-meme de cette; terre ou sont fixeesses destinees?
Done le terme final nous echappe necessairement et si, pour avoir quelque idee du progres, nous 6tions au pr6alable obliges de connaitre ce terme, il faudrait nous avouer absolument incapables de diseerner ce qui est perfectionnement ou d6cheahce. Mais, dans Tignorance meme du terme final, le point de depart, la. direction a suivre, la voie du perfectionnement, par ou il faut marcher , ne nous sont-ils pas donnes par la conscience meme de notre nature et de ses faciiltes, par les notions communes de la mo tale, par toute rhistoire ant6rieure de rhumanite? C'est done la que nous irons chercher une suffisante definition du progres humain qui, d'ailleurs, peut au besoin s'appuyer, aussi de TautoritS de .bon nombre de philosophes, de moralistqs et d'6conomistes.
Enfantin a d^fini le progres .: « ameliorSitiofi loujours progressive, par Tassociation universelle, de la condition morale, physique el intel-
Mi HOEIALE BT PROGRCg
lectuelle du genre humain'. » Nous ne faisons Dulle difficult^ d'admettre cette definition, ponrvu loulefoia qu'on en retranche I'association avec la vie universelle, par ou nona retombons dans I'inconnu. Auguste Comte dit la meme chose, quoiquo en d'autres termes : « L'ensemble du developpement humain, consider^ du point 1e plus ^lev6, consiste essentiellement k faire ressortir de plus en plus les facult^a caracteristiques de I'humaait^ compar^es a cellos de I'animalit^ *. » D'ailleurs, le sage et excellent auteur des Harmonies dconomiques, Bastiat , d^finit de la meme fa^on le progres de Thumanit^ : « Je crois que I'invincible tendance sociale est une approximation constante des hommesvers un commun niveau physique, intellectuel et moral, en m^me temps qu'une elevation progressive et indefinie de ce Biveau '. »
Sana plus d'fiutorites et de citations, disons a notre tour, en abr^geant et en simplifiant encore, que le progres consiste dans I'amelioration materielle, intellectuelle el morale du plus grand nombre. Ce qui d'ailleurs ici importe avant tout, c'est ilr Jeterminei", ce que nous allons faire, quels si>tU les ^l^ments et quelles sout les conditions de
1. Doeb-int de Sainf-Simon, exposition, i"snn*e. 1829, p. 171.
2, Cowl de philosaphie poailive, edit, de 1S69, SI' IcKin. 1. ffnroiom'ej economii/HM, averllMPiiieut.
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avons-nous dit, est perfectible ; il apporte avec lui en naissant la faculte du progres. Mais comment et en quoi est-il perfectible? Par ou se distinguet-il si profondement des animaux condamn6s a I'immobilite?
Ce qui rend rhomme perfectible, c'est son intelligence avec sa liberte. Dans son intelligence qui observe, qui raisonne, qui acquiert et qui transmet, est la source, sans remonter plus haut, d'ou decoule ce progres qui pent se continuer et croitre k travers les Ages. L'acquisition, Taccumulation, la transmission des connaissances, en tout genre, dans Tordre moral et politique, dans Fordre social, comme dans Tordre scientifique et industriel, les inventions et les experiences, sans nuUe force occulte, sans Fintervention de quelque loi g6n6rale de I'univers, fatale et myst6rieuse, mais sous la reserve expresse, que nous faisons desi present, de Tel^ment moral, sans lequel rien n'est stable, rien n*est sain, voili par ou et comment s'opere le progres.
La aussi, c'est-a-dire dans ce qui est le caractere propre de Tintelligence, nous trouverons la marque qui distingue les 616ments perfectibles et les 61<5ments non perfectibles de notre nature, ceux qui vont grossir le cours du progres et ceux qui ne peuvent y entrer. Hors de ce qui s'accumule et de ce qui se transmet, point de progres continu
du genre humain, point de progres possible, sinon un progres purement individuel que chaque individu doit recommencer, comme si rien n'avait ete fait avant lui, et operer lui-meme par ses propres forces et par lui seul *.
Dans Tordre intellectuel, dans Tordre des id6es et des connaissances , tout est progressif, sauf toutefois les lois, les formes, les principes qui sont la condition de Fexercice meme de I'intelligence ; tout- est progressif, sauf Tintelligence elle-meme, nisi ipse intellectus, suivant la restriction celebre de Leibniz qui trouve encore ici une juste application. Nous nous bornons d'ailleurs k rappeler cette restriction, n'ayant pas Tintention de traiter ici de la nature, de Torigine, dela valeur, du nombre de ces principes ou formes immuables de la pensee. Ainsi un legs, un heritage de connaissances^ qui va en augmentant avec les siecles, qui se transmet de generation en generation, woilk en quelque sorte la matiere du progres. Pour savoir quels en sont les elements, nous n'avons qu*i faire Tin-
1. La condition fondamentale, dit bien M. Littr^, qui produit r6volution du genre humain est la faculty qu'ont les 9oci6t6s de cr6er des ensembles de cboses qui peuvent et qui doivent 6tre apprises. La tradition, les monuments ef r6criture sont les seiv Viteurs indispensables de cette faculty. C'est \k qu'elle s'incarne. » De la Science au point de vue philosophique, in-80j Didier, 1873, chap, intitule : De la condition essentielle qui s^pare la^biologie de la sociologie.