Morale familière en menus traits et propos
Émietter sa matière, dira quelqu'un, servir une réfection par rogatons et bouchées, n'est guère honnête. La Bible en versets se comprend, mais non pas la morale, si familière soit-elle, à Tépoque où nous sommes des lumières diffuses. Pourquoi renouveler ce procédé enfantin, suranné?
— Pour être lu. Vous vous défendriez de manger tout entier un nougat d'une livre, à triple étage et en forme de clocher ; mais vous croquez fort bien, sans désemparer, cinq cents grammes de pralines. L'auteur ne se flatte point d'être dévoré ; ses bonbons
hygiéniques peuvent n'être pas de premier choix ; mais il faut lui savoir gré de ne vous demander qu'une heure de votre temps, par minutes et secondes.
Les vivants d'aujourd'hui vont plus vite que les morts de la ballade ; le temps manque à la lecture ; les gros volumes, les longs chapitres, les épais paragraphes font peur. La sagesse souriante est, d'autre part, deux fois sage. C'est pourquoi l'on veut bien encore faire grâce à une censure brève et enjouée ; et voilà comment j'ai été amené à découper ici mes critiques en tranches légères.
Une poignée de formules ayant trait aux choses de la vie, voilà ce que j'offre au lecteur bénévole, et moins pour sa récréation que pour son profit. Je ne fais la leçon à personne, je dis mon sentiment à qui veut
m'écouter. On peut conseiller sans viser au titre de philosophe : telle prétention ne fut jamais la mienne, et pour cause. Je dirai tout à l'heure comment on me tit apprendre la philosophie. Dois-je avouer que j'en suis demeuré à ces premières études ? Je le confesse et m'en accuse. Hélas ! oui, j'en suis resté là. — Il y paraît, va-t-on me répondre. — Eh ! tant mieux : il paraîtra d'autant que, n'ayant rien emprunté, mon petit livre à tournure d'almanach ne doit rien à personne '. L. G.
I. Je me reprends. Sans démarquer le linge du voisin, j'ai dû, plus d'une fois, glaner sur le fonds commun. Pour moraliser, il faut toujours répéter quelque chose de cet enseignement impersonnel qui court les nations et les rues. Et si je parle plus volontiers, dans ces pages, de la province que de Paris, ne me demandez pas pourquoi.
En mes heures de loisir et de solitude volontaire, me disait un sage, je médite sur quelque thème et résume ensuite les traits de cet examen ; je me fais à moi-même des contes et des sermons. Cela me va mieux que de donner la réplique aux ennuyeux. A la fin de Tannée, il se trouve que j'ai fait un livre.
lO MORALE FAMILIERE
Celui qui émet des avis de morale pratique, s'adresse à la moyenne des esprits et des cœurs, n'a point en vue l'exception.' Il ne dit pas au commun des hommes : « Soyez grands, héroïques, sublimes » ; il leur dit : « Soyez bons et utiles. Pour faire mieux que les bons, de rares moyens sont nécessaires. Mettez de l'unité, de la simplicité, de l'humanité douce et bienveillante dans la suite de vos actions : ce sera beaucoup pour l'honneur d'une carrière modeste ; et ce rôle obscur d'honnête homme est encore assez beau. »
Effleurer maint sujet de ceux dont l'intérêt est toujours actuel, en dire quelque bonne chose et nouvelle, s'il se peut, tel est le charme du loisir studieux. Toute autre
manière est d'un savant profond ou d'un pédant. Le bonhomme l'a dit ; croyons-en le bonhomme :
Loin d'épuiser une matière,
On n'en doit prendre que la fleur.
L'erreur n'est jamais respectable ; mais ceux qui se trompent sont souvent à ménager. Attaquons l'erreur toujours et vigoureusement ; ayons des égards pour toute personne qui, de bonne foi, s'écarte de la vérité.
Les censeurs moroses ne font guère de besogne utile. Le bon sens rieur de Cervantes a réprimé plus d'abus que n'eût su faire l'Inquisition. J'aime mieux, pour ma part, Jean q\ii rit que Jean qui pleure, et Démocrite qu'Heraclite.
D'où nous viendra (et Dieu veuille qu'il vienne bientôt) le satirique gai qui fera raison de notre déraison croissante ?
Le rire est bon, le rire est sain, le rire est vainqueur de toute malice humaine : c'est l'impassibilité sous sa forme attrayante.
. Vit
Un bon curé de village, le meilleur que j'aie connu, le meilleur, pourrais-je dire, qui ait jamais vécu, et qui régit encore la même paroisse depuis plus de cinquante ans, me disait : « Les caractères ont changé : on ne rit plus, et l'on riait si bien autrefois ! Tout notre mal vient de là. »
— « Non , monsieur le curé. Le mal ne vient pas de l'efiFet que vous constatez, mais bien de sa cause. Si l'on ne rit plus, c'est
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que les esprits sont tournés vers le lucre, inquiétés d'affaires. Rire, on n'en a plus le loisir; et il faut être de loisir pour être gai. On a prolongé la vie, et elle est encore trop courte pour notre agitation incessante. Vos gueux de paroissiens étaient autrefois gens heureux; ils se sont enrichis et en veulent davantage ; ils n'ont plus ni temps ni sujet de rire : et voilà le malheur. »
Hegel mourant réunit ses élèves et leur exprima le regret d'avoir semé en mauvaise terre le bon grain de son enseignement. « Un seul d'entre vous m'a compris, dit-il. »
Chœur des disciples : « Lequel , maître, lequel ? »
— a Pourquoi le nommer ? Il m'a mal compris», répondit le philosophe, et il expira.
Si la sagesse est à ce point nébuleuse, que ne faudrait-il pas donner à qui saurait la
rendre éclatante et accessible à tous ! Le vrai serait peut-être moins ténébreux, si chacun ne l'obscurcissait de son commentaire, si Ton cherchait à Texposer de la plus simple façon.
Mon professeur de philosophie était savant, tellement savant, qu'à la fin de l'année et à la veille des épreuves du baccalauréat, il crut devoir nous renouveler les regrets d'Hegel. « Mon cours était trop élevé, nous dit-il en propres termes, pour des intelligences telles que les vôtres : je ne vous ai rien appris, mes bons amis. »
— « Et le baccalauréat. Monsieur G... ! Ces Messieurs de la Faculté des Lettres vont nous refuser tous... »
— a Etudiez vos questions dans un manuel : vous en avez encore le temps. »
M. C... fut nommé, l'année suivante, régent de philosophie à Louis-le-Grand; il est aujourd'hui recteur quelque part. On aurait dû le mettre à la tête d'une classe de huitième, afin de lui apprendre que les maîtres sont faits pour les élèves, et non
ceux-ci pour les maîtres, et que le premier souci du bon professeur est d'être compris.
La sagesse vulgaire est bonne; elle a aussi des vulgarités auxquelles rien n'est à changer, témoin ce dicton : « De toute chose il faut prendre et laisser. »
Commentez, Je vous prie , ce texte, et voyez quelle utile philosophie en découle.
Du bon comme du médiocre, du plaisir comme de la peine, du succès comme du revers, de Tamitié comme de la haine, de réloge comme du blâme, de la vie bruyante comme de la solitude, d'un ptojet, d'une promesse, d'un profit, d'un spectacle, d'une étude, d'une caresse, d'un affront , d'une espérance, il faut prendre et laisser.
l6 MORALE FAMILIÈRE
Je m'entretenais avec Pami Paul, qui passe pour sensé , d'un moraliste dont le bagage a plus de valeur que de volume.
— « Peuh! il ne nous a laissé que cinq cent vingt-huit maximes bien comptées , vint-il à me dire. »
— '(. Comment, lui répondis-Je, tu encenses des gens qui ont divagué en des tomes nombreux , et tu fais mépris d'un auteur qui a eu le mérite d'avoir raison cinq cent vingt-huit fois de suite, en des formules qui peuvent s'apprendre, se retenir et servir de règle à nos actions! Je voudrais, moi, que toute la sagesse fût contenue en quatre préceptes, que chacun pût savoir. »
— « On les saurait, me répliqua Paul, qu'on ne les suivrait pas davantage, »
Très Juste. Maître Paul est décidément un homme sensé.
Vous êtes frappé d'étonnement, à la rencontre de ce qu'il vous plaît de nommer les hasards de la vie; et c'est Tenchaînement quotidien des événements que vous devriez admirer avant tout. Qui peut le plus, peut le moins. Le moins ici, c'est l'imprévu ; le plus est le prévu, l'ordinaire des choses de l'existence.
Vous n'êtes point athée, vous reconnaissez que le gouvernement de ce monde est entre les mains de Dieu : et vous ne voudriez point faire honneur à Dieu des conjonctures qui déjouent vos petits calculs !
Un esprit ravagé par le doute éveille en nous l'idée d'une cité dont l'émeute a rasé les temples et les monuments.
Prêcher le doute, n'fest-ce pas de même
propager la dévastation, n'est-ce pas couper les vivres à ceux qui ont faim et soif d'idéal et d'infini?
— a Mon défaut de croyances m'a rendu perplexe et malheureux, dirait, s'il était sincère, le sceptique qui se fait apôtre : faites comme moi , doutez et soyez malheureux aussi. » Triste besogne, vilaine inspiration.
La foi chrétienne, croyez-moi, est le meilleur oreiller. — Pour les simples, allez-vous répondre. — Pour tous, dis-je, et pour le savant et pour le penseur, autant et plus que pour les simples. Quand vous aurez bien argumenté, critiqué, analysé, délayé (pensezvous) en vapeur la sublime doctrine de l'Évangile, quelle substance nouvelle ferezvous sortir de votre creuset? Pas le moindre grain de sel ou de sagesse, rien qu'un nuage malsain. A l'emblème vainqueur du Labarum c'est le signe crochu figurant l'interrogation que vous allez substituer...! Et voilà le symbole que vous vous faites gloire de répandre ! Mieux valait garder votre doute et vous taire, pour le commun profit.
Comprenez-vous le savant, sans la foi chrétienne? Connaissant beaucoup, cet homme devrait surtout connaître combien de problèmes échappent à son observation , qui ne seront jamais résolus par la plus pénétrante analyse. De Torigine des mondes, des opérations secrètes de la génération , que sait-il scientifiquement , et qu'en saura-t-on de plus dans l'avenir? Il se voit faible et ténu comme un atome sur une sphère relativement fort petite, qui gravite régulièrement au milieu de Tuniverselle et régulière gravitation, et n'entrevoit point le principe de cet ordre admirable ; il se reproduit et ne peut dire moyennant quel phénomène; il constate des effets merveilleux et nie la merveilleuse cause.
Il est une école de philosophes qui, pour n'être absolument pas athée, ne s'en écarte guère. Pour ceux-ci, Dieu existe, créateur et ordonnateur de toutes choses ; mais il est impersonnel.
Vous ne comprenez pas , ni moi guère mieux.
A essayer de les entendre. Dieu serait une entité vague, indéfinie, une volonté souveraine qui a une fois réglé le cours des astres et des choses, déposé des germes, délimité les temps et les saisons, pour rentrer ensuite dans un repos indifférent, d^où vraisemblablement il ne sortira plus. Il a organisé notre destinée générale en une heure de bon plaisir; mais nos fins particulières, il les ignore ou n'en a cure. — « Je vous ai créés : débrouillez-vous. » Voilà ce que TÉternel aurait dit aux pauvres humains; et quand je le nomme Eternel, d'après cette foi nuageuse,
je m'avance beaucoup, dans l'incertitude où je suis si les apôtres du Dieu nouveau lui concèdent cet attribut.
Plaisante manière d'interpréter le grand mystère ! Mais le système des atomes crochus est autrement ingénieux, ne vous déplaise; et il ne paraît pas que cette découverte de rimpersonnalité divine fasse beaucoup d'honneur à la subtilité de nos modernes métaphysiciens. La création sans la Providence : jolie iniquité à mettre au compte d'un créateur irresponsable, — oui, irresponsable , puisque vous le faites impersonnel — et, de plus, capricieux, et qui met ses enfants à l'hôpital du hasard. Quel père et quel créateur !
Pendant la guerre néfaste, à Vendôme, quelques officiers de mobile de divers pays s'étaient réunis pour fraterniser; et, comme il arrive quelquefois, on en vint, après
maint compliment, à s'injurier entre républicains et monarchistes. Des cartes avaient été échangées.
Un petit paysan du Cotentin, officier improvisé comme les autres et non pas des plus mauvais, en dépit d'uu accent bas-normand qui faisait sourire, se leva alors et dit à cette jeunesse : — a Quand la maman est malade, les frères doivent tout oublier pour la secourir ; et celui qui fait le mieux pour elle , prouve le mieux son bon cœur. Réservez, croyez-moi, votre sang et vos armes pour défendre notre mère, à qui l'on a mis le pied sur la gorge, »
C'était parler français : l'accent n'y faisait rien. On fit ovation au Manchois, on but à la défense du pays, et toutes les mains se serrèrent.
Le lendemain, i5 décembre, le petit Normand, aussi prompt à bien faire qu'à bien dire, se fit tuer au pont de Meslay. Nous l'avons pleuré.
Humiliés, battus, amoindris, que devionsnous faire? Nous recueillir, nous frapper la poitrine en silence, abjurer nos erreurs, travailler au relèvement des forces et des caractères.
Et qu'avons-nous fait, au contraire? Nous avons élevé des monuments à la défaite : « Gloria victis, » avons-nous dit !
Hélas! la gloire n'est pas aux vaincus, vous le savez bien; et, le sachant, pourquoi glorifier la chute ? La jactance dans le succès est condamnable ; dans les revers, elle fait pitié.
Il est deux manières d'aimer sa patrie , comme il en est deux d'aimer sa femme. Dire à la compagne de son choix : « Ma^
chère amie, tu es charmante, adorable, parfaite, » l'approuver en tout, aller au-devant de toutes ses fantaisies, est le fait d'un mari aveuglément épris : c'est la mauvaise manière.
Celui-là sait mieux aimer, qui réprime les caprices de la sienne et lui complaît à propos.
Et pareillement le meilleur patriote n'est point le complaisant qui, par infatuation de chauvinisme, est indulgent toujours et quand même aux écarts de ses gouvernants, mais bien l'homme indépendant qui réclame plus de dignité, de puissance, de vraie liberté pour son pays, et ne craint pas d'élever une voix sincère à l'encontre de l'injustice et de l'erreur. Il faudrait beaucoup de ces rigoureux. « Une nation ne s'appuie que sur ce qui résiste. »
Un pays ne se compose pas seulement de terres et d'individus, mais bien aussi d'insti-
EN MENUS TRAITS ET PROPOS. iS
tutions, de croyances, de traditions, qui lui sont un dépôt sacré, peuvent se modifier lentement et de siècle en siècle, mais ne souffrent point qu'on leur fasse violence.
Restaurez l'édifice, améliorez-en Téconomie avec des ménagements infinis; mais, si vous le sapez, c'est la nation elle-même que vous ébranlez et travaillez à défaire. L'esprit national proteste , en pareil cas, et tend à se reconstituer à l'encontre des gouvernants , tout comme en un terrain la végétation première envahit et surmonte à la longue la culture artificielle qu'on voulait lui substituer.
Le bon pilote côtoie l'écueil à grande allure, sûr de lui-même et du navire dont il tient la barre. Le meilleur pilote prévoit cet écueil, et du plus loin s'en écarte. Le premier nous émerveille, jouant avec le danger; l'autre rassure plus qu'il n'étonne, mais nous fait ignorer la crainte.
Deux souverains, Fun mâle, Tautre femelle, régnent à tour de rôle et se succèdent en maint pays. Le mâle est actif, conquérant. La femelle, indolente, débonnaire, remplace celui-ci sans secousse, mais se voit détrônée bientôt par un autre prince de race vaillante. L'alternative du sceptre et de la quenouille se reproduit ainsi et se perpétue, non sans qu'il en coûte quelque chose, quand c'est le prince qui revient. C'est pourtant celui-ci qui est le bon maître, quand il est sage et sait temporiser. La princesse se nomme Routine; et le prince, Progrès.
Valons-nous mieux ou moins que nos pères? La question est irrévérencieuse, mais se pose à tout propos.
— Eh non, cent fois non, nous ne valons pas nosanciens. Nous nous chauffons mieux, nous alimentons mieux , nous voiturons mieux, et n'en valons pas mieux.
J'ai fait partie, dans mon jeune temps, d'un cercle bien intentionné où le thème fut mis en débat sous belle rubrique : Le progrès moral est-il, de nos jours, au niveau du progrès matériel? On plaida, ergota, discuta là-dessus durant plus de trois mois ; on se houspilla même un peu. Au bout du trimestre, la matière allait s'élargissant, mais on n'avançait guère ; l'horizon fuyait devant le sujet; on battait les buissons, on se développait, on ne gagnait pas de terrain. Il fallut y renoncer; la question demeura entière. Je promets du champ à qui voudra la reprendre.
Le fils d'épicier se fait droguiste ; le fils du droguiste, pharmacien; et chimiste, le fils du pharmacien. Le fils de l'huissier se fait
avoué; celui de Tavoué, magistral. La tendance ascendante est générale; et de là vient, dites-vous, le progrès.
— Oui , si ce n'est l'encombrement, avec la perturbation qui doit fatalement s'ensuivre. Je ^comprends le fleuve incessamment porté vers la mer; la source fournit toujours des eaux nouvelles, le flot pousse le flot sans trêve, et l'embouchure dégorge d'autant. Il n'en va pas ainsi de l'humanité. Le nombre est limité des emplois auxquels chacun prétend; notre population, d'autre part, n'augmente pas. Ceux d'en bas tendent vers le haut; mais ceux d'en haut se maintiennent et entendent bien ne pas déchoir. Or, le bas, c'est la terre nourricière que nul ne veut plus cultiver. Concluez et pesez les conséquences prochaines de ce progrès qui vous enchante.
S'il était prouvé que le pessimisme enfante sûrement le progrès ,-il faudrait donner rai-
son aux esprits chagrins. Mais rien n'est moins fondé qu^ine telle proposition. La commune sagesse s'exprime autrement : « Ne vous étonnez de rien, dit-elle, goûtez en son insuffisance le plaisir que chaque heure vous apporte, espérez, faites le bien et y provoquez, et vivez en joie. »
Le péril social vient moins des appétits de la foule que de la rancune des déclassés. Or, le nombre de ceux-ci va toujours croissant; la production utile du pays diminue d'autant; le danger augmente en proportion.
C'est infirmité que d'abandonner une juste cause, en haine de quelques-uns qui la défendent. Il y a de tous les éléments dans une armée , et le tout réuni n'en fait pas moins
Parmée. La campagne faite en commun enveloppe ces hommes de son nimbe de gloire, exalte les bons, réhabilite les égarés, affirme le mérite des douteux, opère la lessive de bien des petites et de quelques grosses iniquités. Que de héros parmi les malandrins du Bocage, et que de malandrins parmi ces héros ! Et combien aussi de caractères reprochables parmi les tribuns improvisés qui nous réalisèrent les conquêtes de la Révolution! Il en faut, de ces soudards, pour mener l'attaque et maintenir la défense. Les légendaires lapins du capitaine Lelièvre n'étaient autres, on le sait, que des :{éphyrs^ des disciplinaires. Au retour de Mazagran, le plus taré de ces cent vingt-trois avait dûment lavé son passé. Toute faute n'est pas irréparable. On peut avoir failli et n'être point relaps. Ne rejetez point la mèche tant qu'elle fume encore. Un galant homme, après tout, n'est point tenu de frayer perpétuellement avec tousses coreligionnaires.
Courir après la popularité, quelle folie ! Le faveur publique est semblable aux montagnes russes; vous n'êtes pas plutôt au sommet de la voie, que vous tombez au plus bas de la pente opposée; vous remontez et redescendez de même. L'impérieuse sirène exige un aliment incessant de sacrifices et de vaines promesses. Comme le manteau qui flotte aux buissons, votre dignité subit à ce jeu plus d'un accroc, et, lambeau par lambeau, se déchire. Ni étape, ni halte dans cette carrière de vertige; et pour bon nombre l'arrêt, c'est la mort. Celui qui pourrait nommer tous les candidats qu'un échec électoral a tués , — oui', véritablement tués, — donnerait une leçon utile à la foule des ambitions en éveil.
— Il faut pourtant des candidats...
— En craignez-vous la disette?
Avant d'être inscrite dans nos lois, la notion du juste et de Tinjuste fut gravée dans la conscience humaine.
Tu pousses ton fils vers Tétude du Droit, qui, ce dit-on, rend apte à toutes les carrières; fort bien. Mais sais-tu que par cette étude on apprend aussi à éluder le statut luimême, à forclore , par la manigance des délais et des exceptions , toute prétention fondée? Ironie de la chose et du mot ! Rien n'est plus tortueux dans ses résultats que cette belle science du Droit.
Père de famille , enseigne d'abord à ton enfant l'équité, et de façon à ce qu'il ne l'oublie jamais. Tu verras ensuite à le faire initier aux moyens dilatoires dont fourmille le Code de Procédure.
Soyez philanthrope avisé, et non pas dupe; pratiquez la charité avec mystère et discernement; allez vers l'infortune avant qu'elle ne se présente à vous ; donnez moins à ceux qui tendent la main qu'à ceux qui n'osent demander. Faisant l'aumône avec éclat , vous attirez, au détriment de la véritable indigence, la foule des mendiants éhontés qui ne sont pas les plus nécessiteux. L'ostentation dans l'aumône, en diminue , d'ailleurs, le mérite; c'est pour le seul bien que le bien est à faire ; n'en attendez jamais de retour.
Travaillez de même à organiser le secours, la bienfaisance, la participation au profit de l'œuvre pour tous ceux qui y coopèrent ; ceci n'est pas toujours facile, mais n'en vaut que plus d'estime à qui réussit.
Quant à cette philanthropie creuse , qui rêve d'alliance fraternelle des peuples et prétend supprimer toute guerre dans l'avenir,
je suis bien tenté de la tenir pour sottise. La diversité des nations n'aura d'autre fin que la consommation des temps. Qui dit nations diverses, dit rivalités d'intérêts, partant conflits éventuels; et de tels conflits ne se soutiennent qu'avec du canon.
J'ai connu un brave garçon qui, en mai I 870 , fut tout heureux de payer d'une pistole son adhésion à la Ligne de la Paix. Trois mois plus tard , on lui mettait le sac sur le dos et un chassepot dans les bras. Il revint de la guerre, mais éclopé; il a dû revenir aussi de ses illusions sur la fraternité des peuples.
Un paysan est au moment de se noyer. Il est repéché par un citoyen courageux, qui le remet aux mains de quelques bonnes femmes et s'éloigne.
Revenu à lui, le rustre tâte ses poches; rien n'y manque. Puis, s'essuyant le front, il constate l'absence de sa coiffure.
« — Et men capiau? » dit-il.
Le voilà aussitôt inquiet, agité et sur pied d'un seul bond.
« — Vous devriez bien, lui dit-on, courir après ce brave homme qui vous a sauvé la vie, et le remercier.
« — De quoi? répond le maroufle, en s'ébrouant... Un maladroit, qui m'a laissé perdre un castor tout neuf et qui me coûtait six francs ! Plus souvent que j'irais lui faire des compliments ! »
Il y a beaucoup de ces paysans, même dans les villes. Soyez bienfaisant, rendez des services : on vous reprochera plus de cajpiaux perdus qu'on ne vous dira de fois merci. Il faut savoir cela et ne point se lasser d'être généreux.
La plèbe est à ce point versatile, aveugle et animée de l'esprit de contradiction, qu'une bonne intention ne doit se porter vers elle
que colorée de vulgaires prétextes. Il y a de la grosse habileté à savoir faire le bien.
Croyez au bien, mais ne soyez pas tenté de le voir partout; et dans ce qui se présente à vous sous cette apparence, cherchez, avant toute chose, si l'intérêt personnel, si un intérêt souvent opposé au vôtre, n'est pas le mobile qui a suscité l'œuvre à laquelle on veut vous associer.
Joignez-vous au voisin pour faire le bien, mais en vue du seul bien, et nullement pour favoriser les lins particulières de Tintrigue empruntant le masque de la bienfaisance.
Vous n'avez pas besoin de tant de compères pour être humain; mais subissant l'influence des compères, vous aliénez votre liberté et risquez de voir votre obole s'écarter de l'objet pour lequel vous l'aviez réservée.
Pour obliger, pour faire l'aumône, n'usez que des ressources du présent, gardez-vous d'engager l'avenir. Riche aujourd'hui , vous pouvez être pauvre demain.
Pierre a cautionné son frère Paul. Ne le blâmons pas trop fort : il a cru bien faire. Au terme échu, Paul insolvable a recours à Pierre, son garant, qui, pour acquitter la dette, va se dépouiller de tout son avoir. Le garant était opulent au moment de l'obligation ; il est besogneux à l'heure du payement; et c'est le pain de ses enfants qu'il aliène pour venir en aide à un frère. Sa générosité a été funeste à ceux qui le touchent de plus prés : il a mal fait.
Outre la probité scrupuleuse, il y avait chez nos devanciers (vous en souvenez-
VOUS ?) une fleur de délicatesse qui les faisait se garder de toute compromission, celle-ci ne fût-elle qu^apparente. C'était plus que de l'honneur ; c'en était la parure inviolée et comme le manteau d'hermine.
Je dis : vous souvenez-vous ? Car maintenant l'heure est aux affaires. La probité vulgaire, on la pratique communément, certes ; mais la pure fleur qui donc songe encore à la cultiver ?
Il est aisé de dire : je gage, je jure, je garantis. Quel enjeu déposez-vous ? Votre garantie, que vaut-elle? Et, s'il y a arbitrage, quels seront les prud'hommes ? Un temps fut où la seule parole d'un homme connu cautionnait les plus gros engagements.
Chose triste à penser et paradoxale en apparence : plus tu seras honnête, plus exposé
peut-être seras-tu à Pinimitié. C'est que rimprobité est une confrérie, et que les loups bipèdes préfèrent se liguer que s'entre-dévorer; c'est qu'un honnête homme leur est souvent un obstacle : raison suffisante pour qu'il devienne tête-de-turc à l'association des coquins. Et c'est pour cela, j'imagine, qu'un seul mot latin exprime courage et vertu.
Devons-nous, comme d'aucuns le conseillent, entrer en accommodement avec les mauvais, par crainte de leurs atteintes? « Un brave homme ne saurait nuire, disent les timorés, tandis qu'il y a tout à redouter d'un coquin : pactisons avec celui-ci. »
— Conduite funeste, autant que louche.
Rompez nettement avec tout ce qui n'est pas droit ; la seule approche en est malsaine, et la fréquentation équivoque. Le faiseur, que vous admettez chez vous par faiblesse, vous
soutirera des gages, s'il ne vous les arrache ; et c'en est assez pour vous compromettre.
Un esprit droit, même inculte, n'est point sujet à déraisonner. L'homme retors, qui est un demi-savant, quand il n'est pas un esprit fort, déraisonne à plaisir et, pour justifier sa conduite, trouve toujours quelque argument spécieux.
« Mon maître est riche : je le pressure , sans qu'il y paraisse ; son opulence le sauve ; je ne lui fais aucun tort.
« L'Etat nous écrase d'exactions ; frauder l'Etat, c'est récupérer un peu de ce qu'il nous dérobe.
« Mon voisin me fournit de farines, et je l'approvisionne de liquides : sa minoterie est falsifiée, mon vin frelaté ; partant, quittes.
a Je ne dois rien, n'ayant rien promis, à la pauvre fille que j'ai mise à mal.
« Les enfants de mon généreux patron sont dans le besoin ; Je n'ai pas d'obligation envers eux : mort le bienfaiteur, éteinte la dette. »
Autant de sophismes. Et du sophisme à rimprobitc, il n'y a que la main, avare et crochue.
Pour le plus grand nombre , c'est pain bénit que gratter sur la chose commune. Vous ne feriez pas tort d'une épingle au voisin ; mais vous fraudez sans scrupule la régie, le fisc et l'octroi. Toute la famille applaudit. Après quoi, de la meilleure foi du monde, vous dites à vos enfants : « Soyez honnêtes ! »
La droiture a souvent le tort (et ce lui en est un) d'éclater hors de propos.
Vous constatez l'injustice, et vigoureuse-
ment vous la démasquez. Aviez-vous qualité pour cela ? Ètes-vous Tagent justicier d'un monde qui rit de tout? Vous avez mis les pieds dans le plat — vilaine expression d'un acte digne et courageux ; — et c'est de vous que le monde va rire, sans compter les ennemis que vous vous êtes fait.
Que de choses ne faut-il pas voir, sans paraître y regarder?
Demeure libre, si tu le peux, et autant que tu le pourras. C'est la sujétion qui donne aux emplois leur plus grande amertume. L'officier a son colonel, qui a son général, lequel a son ministre ; et celui-ci répond de la bévue d'un conscrit devant les Chambres, qui rendent des comptes au pays. Et le général peut se voir refuser vingtquatre heures de congé, quand son père est mourant.
Le bûcheron dit simplement : « Je ne tra-
vaillerai pas d'aujourd'hui », et s'accorde à lui-même le congé que l'on refuse au général.
Ceci n'est pas pour détourner des fonctions, mais est à considérer par qui les sollicite.
Entrer dans une coterie, se laisser affilier à une secte, c'est sacrifier le don le plus précieux de l'existence et dont les bénéfices de la camaraderie ne compenseront jamais la perte. Faites-vous des amis, gagnez des appuis, échangez des services, mais sans contrainte.
Pour connaître tout le prix du loisir, il faut avoir vécu dépendant ; et si l'on en savait le prix, on ne ferait pas bon marché de sa liberté.
— « Que l'on me donne vingt jours, di-
sait un médecin, et c'en cera assez pour régler une grosse affaire et revoir mon village.
— « Rompez votre ban, docteur, lui répondait-on, et pour une fois laissez là vos malades.
— « Impossible, Si je m'échappe , mes bons confrères me prendront toute ma clientèle. Mais j'attends de Paris un de mes neveux, qui vient de soutenir sa thèse et me fera cet intérim. »
Le neveu arriva, en effet, pour succéder à son oncle. On venait de l'enterrer.
Otiuni ciim dignitate, vient me dire un philosophe, n'est-ce point là ce que chacun doit rêver, pourPinstant qui suivra l'accomplissement de sa tâche?
— Oui, si la sérénité du repos existait autrement qu'en rêve. Les bons cœurs sont aimants, et « le souci, est-il écrit, ronge sans cesse celui qui aime ». Seul, l'égoïste est calme. Où que vous placiez, d'ailleurs,
votre Thébaïde, il vous faudra dépister des intrigues, éventer des ruses, déjouer des macliinations. La paix absolue n'est point d'icibas.
La société (celle que tu vois tous les jours) est une commère exigeante, qui te parlera sans cesse de tes devoirs et empiétera quotidiennement sur tes droits. Prends garde qu'elle ne te prenne dans son engrenage de futilités, de rivalités mesquines, de basses jalousies. Une fois bien engagé dans ce laminoir, l'homme est déprimé, aplati.
Tu as des devoirs nombreux envers la vraie société, qui est le pays. A tes voisins tu n'es redevable que d'égards et de bons offices. Hors de là, maintiens libre ton arbitre, défends tes préférences.
Respecte l'individu, dédaigne la foule.