‹ Morale familière en menus traits et proposChapitre 13 sur 13 · CLXXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXXVIII

Tout a été dit sur le duel, hormis peutêtre la seule chose qui l'excuse sans le justifier. Il viole la loi naturelle et la loi établie , ne répare rien , ne réhabilite que Toffenseur, si tant est qu'il réhabilite quelqu'un, n'assure aucune satisfaction véritable à l'offensé, et souvent fait celui-ci deux fois victime : d'accord. Il n'en est pas moins la suprême ressource de l'homme de cœur, en plus d'un cas où la loi est impuissante à le protéger.

Vous êtes l'objet d'insinuations perfides: quelle voie s'offre à vous, pour en obtenir raison ? Et même, si vous dénoncez le calomniateur, n'allez-vous pas étendre, aggraver la rumeur qui vous nuit?

On vous injurie, hors la présence de témoins : quelle preuve apporterez-vous de l'insulte ?

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On outrage, par parole ou geste, votre femme ou votre fille : qu'allez-vous faire ? Bâtonner rinsolent, si ce n'est qu'un goujat; le souffleter, s'il est du monde ; et, selon l'honneur du monde, ceci veut du sang.

Votre ennemi vous déshonore, sans qu'il demeure trace de son méfait ; vous en avez la preuve, qui n'est pas de celles que la justice admet : n'allez-vous pas en découdre ?

Je défie qu'en toute circonstance pareille, un galant homme, même religieux, trouve son compte dans les seules suggestions de la charité chrétienne, et ne cherche aussitôt une épée pour venger son affront. Et supposé que les tribunaux aient pouvoir de lui donner raison, quelle réparation illusoire, avouez-le !

Seul, le jury d'honneur pourrait suppléer, en ceci, aux lacunes forcées de la législation ; mais il le faudrait légalement institué, trié sur le volet, et que ses décisions fussent publiques et sanctionnées.

Avec lui, on ne cesserait pas de se battre ; mais je crois sincèrement qu'on aurait fait

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un pas décisif vers la suppression d'un usage barbare, impie, parfois inévitable.

Quiconque joue dans un autre but que sa récréation , ou (disons mieux) quiconque joue gros jeu, est blâmable. Le prouver par argument de morale est aisé ; la seule raison d'intérêt suffit encore à cette preuve.

Vous êtes joueur^ et ne vous en cachez pas ; vous tenez aussi votre passion pour innocente : nous allons bien voir.

Contre qui jouez-vous ? Si c'est entre amis, vous avez honte, je pense, du gain qui vous advient ; et votre perte ne vous laisse pas moins de regret ; d'où il suit que la joie du profit ne compense pas ici le regret de la défaite. — Tenant, au contraire, contre des indifférents, vous risquez de vous faire dépouiller par des aigrefins, voire par d'habiles gens, vulgairement honnêtes, qui font métier du jeu et vous ruinent le plus correctement du monde. Car il est, en ceci, une

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tactique qui, longuement suivie, finit par dompter le hasard. Et de deux choses Tune : ou vous l'ignorez, cette tactique, ou vous la possédez. Vous êtes' dupe, dans le premier cas, et joueur de profession dans Tautre, conséquemment toujours reprochable.

Et je n'invoque pas le tort que vous faites à vos proches et à vous-même, ni la santé qui s'use, ni le tempérament qui s'énerve, ni le sens moral qui s'émousse, ni les habitudes d'ordre et de régularité qui se perdent. Je dis : vous êtes gogo, ou chevalier du tapis-franc, et, dans l'une comme dans l'autre alternative, dévoyé.

Quant au besogneux qui court au brelan pour combler les vides de sa cassette (et il s'en trouve toujours un sur deux qui tentent la fortune), celui-là est nerveux, craintif, déconcerté avant que de toucher au carton, partant battu d'avance.

Le goût de la collection étant une manie.

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c'est travailler à devenir maniaque que se faire collectionneur. Si vous ne recueillez des objets de même nature que pour les revendre à chers deniers, je vous absous : c'est une industrie qui eu vaut une autre. Mais prétendre à un renom quelconque , pour vingt douzaines d'assiettes, pour des ramassis de ferraille , pour des tas d'écus démonétisés que vous aurez su réunir, c'est de l'outrecuidance.

Un Gordien manque à votre médaillier:

vous n'en dormez plus ; et si l'on vous signale l'introuvable Gordien en un cabinet, au fin fond de quelque bourgade éloignée, vous voilà aussitôt en marche vers la demeure de l'heureux confrère en manie. Pour l'amour de la numismatique, l'heureux confrère vous embrassera ; mais autre chose est de toper : il vous tiendra la dragée haute et n'aura pas honte de vous demander cent écus de ce qui vaut bien quinze sous. Encore trop fier serez-vous de l'occasion qui vous est offerte de vous faire juguler.

L'indulgence vous serait acquise, si tant

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de recherche vous donnait prétexte de quelque étude. Mais point : vous n^étudiez ni ne classez, vous entassez ; si vous êtes possesseur de vieux livres, c'est pour ne pas les lire. Votre esprit se ravale à la petitesse de Tobjet poursuivi. Joignez-y le temps perdu et l'argent gaspillé, et vous aurez le bilan tout net de vos chasses.

Du jour où il entreprit de collectionner des sifflets, Glapisson ne composa plus de musique ; je me trompe, il fit encore un opéra comique, qui fut sifflé. L'auteur de la Fanchonnette se consola en achetant des spectateurs du parterre une demi-douzaine de ses instruments favoris, lesquels figurent bel et bien dans ses vitrines, léguées au Conservatoire de Musique.

M. Dutoc, que beaucoup de gens connaissent, n'a chez lui que des meubles de rare valeur. — « Ce coffre pointillé de clous me vient, dit-il, d'un corsaire, qui l'obtint

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d'un bascha, pour rançon. » (Et c'est une huche à serrer Tavoine, qu'il a cloutée luimême). — a Ce fauteuil était la stalle de chœur de l'abbé de Cluny. » (La maison du Vieux Chêne vend les pareils par douzaines.) Les vieux plats, les majoliques , les émaux, les buires, les hanaps, les aiguières, les vidreeomes emplissent ses bahuts, donnent à son salon un faux air du bazar génois d'où ils proviennent. Et ne vous frottez pas à ses panoplies : les tranchants en sont émoulus tous les trois mois par le ■propre ouvrier qui les a fabriqués.

Un brocanteur de profession vint visiter, l'année dernière, cette collection fameuse ; il ne toucha ni ne décrocha rien, traversa au pas de course les diverses pièces du cabinet, et pouffa de rire au nez de M. Dutoc.

— « Ah ! Monsieur , par grâce, lui dit celui-ci, ne me trahissez pas.

— « Vous voulez donc tromper quelqu'un ?

— « Hé ! non, cher Monsieur : je n'ai rien à vendre. C'est pour la gloire.

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— « S'il en est ainsi, rassurez-vous. » A toute personne qui lui en a demandé son avis, le marchand a répondu, depuis lors, que la collection Dutoc était unique et sans prix.

Celui-ci est casseur de pierres, géologue, si vous aimez mieux, et ne va jamais sans un marteau dans sa poche.

Le filet à papillons est Tarme ordinaire de Pentomologiste ; s'il est désarmé, vous reconnaîtrez l'homme à l'odeur de camphre qu'il dégage.

Le conchyliomane longe les plages et les rivières, drague les fonds vaseux ; il n'a jamais vu de mollusques vivants que l'huître et l'escargot, mais il connaît toutes les coquilles.

Pour bon nombre d'horticulteurs, une seule plante existe, celle qu'ils préfèrent : l'un ne voit que la tulipe, un autre ne cul-

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tive qije Tazalée, un troisième n'admet que la plante inodore ou sentant mauvais.

Et, s'il vous plaît, n'émettez jamais un doute à l'endroit de Futile mission que remplit chacun de ces personnages. Songez qu'ils correspondent et échangent des brimborions avec trente maniaques étrangers, leurs admirateurs. L'armée s'en recrute d'ordinaire parmi les rentiers désœuvrés et les petits fonctionnaires ; mais , pour eux , la fonction et le cours de la rente sont préoccupations inférieures ; l'insecte, la fleur, la pierre et la coquille priment tout. Ajoutez à cela qu'ils sont myopes, généralement, et qu'ils ont le nez long. Lucarnes ternes et obstruées, condition fâcheuse pour bien observer.

Ne les blâmons pas. Leurs goûts ne sont point dangereux et n'attentent en rien à la chose publique.

CXGIII

Pierre, à la recherche du type grec, suit

les femmes dans la rue et les dévisage. Si vous lui vantez les becs de corbin, il est homme à vous provoquer.

Tous les jours, au coup de midi, Paul va régler sa montre sur le canon du Palais- Royal ; par les temps pluvieux, il rôde sous les arcades, attendant une éclaircie possible.

Jacques relève la marque de Tétiage au Pont-Neuf et le degré de chaleur chez l'ingénieur Chevalier.

Jules est inspecteur privé des travaux publics en cours d'exécution.

Anatole, boiié à Técuyère, éperonné, cravache à la main, moustache en croc, se pavane aux Champs-Elysées, à l'heure du Bois, mais ne dépasse jamais le rond-point; il est employé à l'Hôtel-de-Ville et n'est jamais monté à cheval. — Tenue de séducteur, croyez-vous ? — Non: un genre.

Antoine charme les oiseaux, entre une et deux heures, sur la terrasse du Luxembourg.

Eugène s'emploie à faire rire les singes du Jardin-des-Plantes; et les singes le con-

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naissent; et lui seul a le talent de les dérider ; et, dès qu'il arrive, toute la rotonde est en joie.

Tous gratte-papiers ou petits rentiers, braves gens, d'habitudes régulières et qui du loisir se sont fait une tâche.

CXGIV

Souffrir est le lot humain, et peut-être une longue souffrance est-elle nécessaire à une longue vie. Belle santé ne se ménage guère et croule tout d'un coup ; faiblesse s'épargne et se radoube. Pour vivre longtemps — ce sont nos paysans qui le disent — mieux vaut encore piauler que siffler.

GXCV

La longévité n'était pas autrefois moyennement aussi grande qu'aujourd'hui ; on vivait en moins grand nombre, et l'on allait plus loin. Précisons : le chiffre des naissances est présentement diminué; mais on

fait tout vivre , grâce à Thygiène mieux entendue, alors qu'anciennement les plus robustes étant seuls assurés de la vie et vivant, en effet, longtemps, la sélection se faisait d'elle-même.

La race n^est point dégénérée d'une façon absolue ; elle se raréfie, ou, si elle se maintient à peu près au niveau de Tancien contingent, c'est par le fait de la conservation des malingres, qui font souche comme les bien portants et procréent des individus de moindre santé : il serait difficile de les en empêcher. Joignez à cette cause d'infériorité les vices précoces, la malaria et la mauvaise alimentation des villes, les abus de plus en plus répandus du tabac et des spiritueux, les résultats morbides de la surexcitation et de la convoitise, et vous aurez un aperçu des circonstances qui, pesant de tout leur poids sur notre génération, déterminent des effets qui ressemblent fort à de la dégénérescence, s'ils ne sont pas cette dégénérescence même.

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J'ai vu, à rheure de Tabsinthe, un moraliste d'estaminet se mettre en sincère fureur, comme il allumait un cigare. Les boîtes d'allumettes à vignettes étaient, à l'entendre, le véhicule le plus actif de la corruption ; il avançait même, à ce propos, que la désuétude du briquet à silex nous conduisait aux abîmes. Le réquisitoire eut du succès.

Notre fumeur ne voyait, par malheur, qu'un petit côté de la question. Il aurait dû censurer, avant l'allumette, le propre cigare qu'il mâchonnait au même instant, la liqueur empoisonnée qu'il venait d'absorber, la feuille illustrée qu'il tenait à la main, et quelques autres choses qui, si elles font faire des haut-le-cœur, n'élèvent pas précisément les cœurs.

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GXCVII

Fortune rapide, telle est la devise en honneur.

Arriver jeune et vite, afin de jouir au plus tôt, surchauffer la machine, lâcher les freins, pulvériser Tobstacle : c'est le train d'Amérique, celui des casse-cou, le vôtre.

Le succès ou la mort, avez-vous dit : la mort est sûre, le succès ne l'est pas. Vous avez tout prévu, soumis, dompté, grands petits hommes, hormis le minime gravier qui échappera au chasse-pierres et fera dérailler le convoi.

Cette hâte de vivre, de gagner, de produire, de jouir, que de maux de nerfs donne-t-elle, que d'existences n'abrège-t-elle pas ! Le temps est un agent dont il faudrait tenir compte en toute chose : on le réduit, on le brûle, en se brûlant le sang. La vapeur

et rélectricité, supprimant les distances, nous épargnent du temps : ce n'est pas assez ; nous voulons d'une heure faire un jour, d'une minute une heure, vibrer sans cesse, ne Jamais détendre le ressort. Qa'arrive-t-il ? La spirale s'énerve, l'instrument craque et se détraque. Et alors que dit-on ? Un tel est mort subitement : pauvre homme ! il avait fait du chemin en peu de temps.

Celui-ci est devenu fou : il avait du talent et produisait beaucoup. Ce que l'on ne dit pas, ce que l'on devrait faire entendre, c'est que l'un allait trop vite, et que l'autre produisait trop.

Je ne dis rien de ceux qu'une sotte dépravation pousse à rechercher la sensation violente, intense et continue. Ceux-là sont fous dès la première heure, et courent tête baissée sur la mine qui doit les faire sauter.

La névrose est la maladie endémique, le fléau qui décime notre génération. Les

causes en sont connues, beaucoup plus que les formes ; car celles-ci sont à ce point diverses et innombrables, que le savant docteur Charcot, qui en a tant vu, ne les a peut-être pas toutes observées. Le chagrin, les excès, les mécomptes, l'ambition déçue, l'activité incessante, l'usure prématurée des facultés sont les origines de ce mal implacable, qui commence par l'hypocondrie et aboutit souvent à la folie.

Un spéculateur débute heureusement, étend le cercle de ses affaires, progresse et prospère, puis engage imprudemment tout son enjeu sur un coup de dés qui échoue. Le voilà ruiné d'argent, d'espérances ; tout s'écroule autour de lui et en lui-même. La plaie d'argent serait guérissable ; celle de santé mentale est incurable : névrose.

Un jeune homme étudie, se surmène, en vue d'un avenir honorable , abuse de ses forces. Un jour vient où son cerveau troublé ne fonctionne plus qu'avec peine. Découragé, vide de pensée, il voudrait se ressaisir et ne peut plus : névrose.

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Une jeune fille a donné son cœur, a livré sa vie tendre et fragile en gage d'un bonheur longtemps attendu. Le fiancé manque à sa promesse. Que deviendra-t-elle ? Le lis va s'étioler, sa tige végétera encore un temps, mais ne fleurira plus, sans doute : névrose sans remède si quelque autre amour ne vient ranimer la pauvre fleur.

Un homme de cœur, père de famille, lutte contre la mauvaise fortune, s'évertue jour et nuit, mène de front douze travaux , qu'un Hercule n'achèverait que séparément. L'adynamie , un jour, le gagnant: « Je vais me reposer quelque temps, dit-il, et je reprendrai tantôt mon collier. » Mais il est épuisé, fourbu, malade sans espoir : névrose.

Celui-ci, brillant, ambitieux, est parvenu jeune aux plus hauts emplois, a su prendre le vent et le contenir dans sa voile. Il va toucher au port, quand un orage imprévu le brise contre un écueil de la passe. Remontera-t-il sur un autre navire ? Non. Son pavillon est humilié, suspect et ne lui per-

mettrait plus de naviguer en franchise.

L'homme est encore vigoureux d'aspect et capable, dites-vous, de se retourner vers quelque objet élevé. Hélas ! il n'a plus de santé que l'apparence ; le désespoir s'agite en lui : névrose, et la plus rebelle de toutes aux soins de la Faculté.

On remarque , chez l'animal abâtardi , fruit d'unions consanguines réitérées, des phénomènes curieux de surexcitation nerveuse, comme une danse de Saint-Guy permanente, jointe à l'extrême débilité. Pouvons-nous ne pas voir en nous-mêmes certains de ces effets, et n'y aurait-il pas aussi une part d'atavisme dans le dépérissement qui nous atteint ? « La vie humaine, a dit un physiologiste, est une balance dont les deux plateaux doivent se faire équilibre ; et ces plateaux sont les nerfs et le sang. » Rompez l'équipondérance : la vie est en péril. Laissez-vous le sang s'appauvrir : les nerfs l'emportent, ébranlent la constitution et la détruisent, en ravageant leur propre système. Or le sang se renouvelle fort mal

aujourd'hui en beaucoup d'individus. Joignez à cela que ce grand boucher qui se nommait Broussais a tant saigné et fait saigner nos pères, qu'ils n'ont pu nous transmettre qu'un sang dilué à Texcès. Il y a longtemps que le contre-poids ne se fait plus de ce coté ; et c'est, j'imagine, cet équilibre compromis que nous devrions, avant toute chose, chercher à rétablir.

Nous sommes trop faibles pour la somme proposée d'entreprises, de sensations et de plaisirs ; le mécontentement de notre sort nous chasse hors de la carrière normale à parcourir ; l'état fébrile habituel, la tension prolongée d'esprit minent nos corps, que la nature, en l'époque de grâce où nous sommes, n'a point faits très robustes ; et, pour tout dire en un mot, les lames usent les fourreaux.

Il faudrait enrayer, faire trêve fréquente aux préoccupations, entrecouper la vie d'affaires et de loisirs, se laisser vivre comme Dieu l'a voulu et comme l'hygiène le conseille. Mais qui donc fait ainsi ? Où sont les

gens que la tarentule n'a pas encore piqués, et qui n'a pas son germe de névrose ?

ce

— S'il est vrai que tu sois heureux, Sophandre, dis-nous ton secret, ou quels principes, du moins, ont régi ta conduite.

— Je suis heureux, en effet, et voudrais que le monde entier pût l'ignorer. J'ai su de bonne heure borner mes désirs , ne compter que sur moi-même, ne m'étonner de rien, m'attendre à tout, jouir de l'heure présente, tirer quelque utilité de mes revers, faire part aux indigents de mon médiocre avoir, n'engager jamais qu'un petit enjeu, ne manger mon froment que récolté, réserver une part de la précédente moisson, ménager mes forces et celles de mes gens, ne jamais dire mes projets, obliger tout venant et n'en attendre aucune gratitude, ne haïr personne, partager toutes mes joies avec les miens, mettre mon espoir en Dieu, ne jamais

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me vanter... Et vous allez trouver que je me vante ici passablement. Aussi ne veuxje rien dire de plus. Soyez sages : vous serez heureux.

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