LES PETITS RUISSEAUX
au bonheur de la patrie. C'en serait fait de la nation si pendant vingt ans tous les écoliers étaient des paresseux. Il n'est pas un pays au monde qui ne tombât en décadence si les petits enfants s'entendaient tous un beau jour pour être ignorants.
C'est donc être un mauvais citoyen, c'est ne pas aimer la France, c'est ne pas aimer l'humanité, dont le sort est lié à la France, que de ne pas apprendre sa leçon, que de ne pas faire son devoir, que de ne pas avoir, dès le collège, que dis-je, dès la petite école, l'amour du bien et du bon, l'amour du devoir.
Si toutes les gouttes d'eau de la Seine étaient empoisonnées, personne ne pourrait plus vivre sur ses bords, I^aris cesserait d'être Paris. La qualité de la goutte d'eau n'est donc point indifférente à la qualité de la rivière. Le plus petit garçon est quelqu'un qui deviendra quelque chose d'important: un homme! un citoyen ! La plus petite fille est une femme qui doit à tous et à toutes d'être un jeur une bonne et utile femme, une femme exemplaire.
Quand un fruit se gâte à l'arbre, quand il se gâte dans an panier, il fait du tort aux autres, que la contagion du mal peut gagner.
Un enfant qui se gâte ne fait donc pas de tort qu'à lui-même, il nuit à tous. Or, si par étourderie on peut oublier son propre bien, et ainsi faire une faute, — oublier le bien de tous en même temps, c'est faire une plus grande faute, et je dirais que c'est faire un crime si , étant averti du danger d'égoïsme qu'il y a à mal faire, on s'obslinait dans la voie du mal.
LE C^CILIENBERG.
OliOUGES, UNE PIERRE DANS CHAQUE MAIN, S ESCRIMAIT DE SON MIEUX.
UNE PROMENADE SUR LE CŒC 1 L I ENBERG.
SUR LE CŒCILIENBERG.
l'abrayf, le moulin et la montagne.
A un quart de lieue de Baden, à l'extrémité de la belle M liée de Lichtentahl, en regard des jolis jardins de l'hôtel de l'Ours, il y a une petite montagne qui, pour n'être surmontée d'aucune ruine ni égayée d'aucune restauration, ne mérite pas cependant l'oubli où la laissent les visiteurs attitrés de Baden; je parle des visiteurs qui estiment, en vrais Parisiens qu'ils sont, qu'il n'y a de lieux charmants que ceux dont on leur a trop parlé. Grâce à Dieu, il y a môme à Baden des montagnes modestes, des montagnes-violettes, des montagnes ignorées, qui mettent autant de soin à cacher leurs retraites que d'autres en prennent à les livrer.
Le Gœcilienberg n'a donc pas la célébrité de la montagne du Vieux-Château. Il ne donne ni à boire ni a manger; il n'a que ses ombres épaisses, que ses points de vue tour à tour souriants ou mélancoliques, que ses sentiers peu battus à offrir au promeneur.
Ce n'est pas un lieu profane, c'est une sorte de petit mont sacré. Si des chants pieux, si des cuacts célestes s'élèvent parfois de sa base à sa cime et se mêlent aux
soupirs de ses arbres avant de s'en aller jusqu'à Dieu, c'est que la vieille église de Lichtentahl dort à ses pieds, c'est qu'il domine le couvent le plus artiste du monde, un couvent qui, de temps immémorial, est comme un conservatoire de musique à l'usage des nombreuses princesses allemandes qui fuient le monde et ses périls. Quand on veut voir tout de suite le Cœcilienberg par son meilleur aspect, on traverse le grande cour toujours ouverte de l'antique abbaye, on prend à droite de la vieille et jolie fontaine, du côté du moulin dont la roue discrète est chargée de moudre sans bruit le pain et les kougloffs des nobles religieuses, on entre dans la maison du meunier, et l'on se trouve inopinément au bout d'un passage un peu sombre, dans un des coins les plus pittoresques, dans un des asiles les plus mystiques du monde. Le monastère tout entier est derrière vous avec ses silences. Ses murs gris vous séparent subitement de l'univers habité, les eaux fraîches de l'Oosbach glissent à vos pieds, vous marchez sur une écluse, vous ne tenez plus au monde habité que par une planche, la montagne seule est devant vous avec ses pentes pittoresques. L'ascension n'est pas rude, elle est charmante. Le rideau vert des ^^rands arbres se déchire, à chaque tournant, au profit de vos yeux; les rochers complaisants s'entr'ouvrent pour 'rous laisser passer. En cinq minutes, on est dans une ?oiiiude profonde, au cœur d'un des plus délicieux secrets (rue garde Baden pour les bonnes âmes que le tapage des jardins de la Conversation importune. Le pays d'alcn tour descend sous vos pieds à mesure que vous montez. Chaque regard en arrière soulève un voile et développe un horizon nouveau. Continuez cette facile grimpée.
SUR LE CŒCILIENBERG. 40
VOUS ne rencontrerez personne : vous êtes à une demiheure de Baden, à cent lieues des Jeux.
Il s'ensuit que le Cœcilienberg est une promenade en réserve pour les familles qui viennent demander autre chose que l'éclat des villes aux sapins de la Forêt- Noire. Il n'est pas mauvais qu'on sache qu'il se trouve, même à Baden, un certain nombre de gens avisés qui aiment Baden pour ce que Baden a de bon, qui veulent l'ignorer pour ce qu'il a de mauvais, qui passent pardessus Baden comme si Baden n'existait pas, et s'en viennent tout droit à Lichtenthal, — pour y louer un chalet.
J'engage mes lecteurs, si l'envie leurprend d'être trèsheureux, à user de cette recette. Qu'ils conduisent leurs petits enfants dans cet Éden, qu'ils donnent, s'ils le peuvent, ces vacances de choix à leurs écoliers fatigués, et je suis assuré que les plus difficiles s'écrieront: « Ah ! que Baden est charmant ! L'enthousiasme de certains chroniqueurs nous l'avait fait si inquiétant, si plein de bruits et de vilains bruits ! En vérité, ils lui avaient fait grand tort. »
Oui, grand tort. Mais patience : le démon, qui a fait de Baden un lieu égal aux pires, l'abandonnera bientôt. Les jeux partis, rien ne sera comparable à ce pays enchanté. Vous reviendrez de la Suisse saxonne, des vallées de la Thuringe, des montagnes du Hartz, vous trouverez Baden exquis; d'Italie ou de Suisse, Baden sera encore un petit lieu d'élection; de n'importe où, Baden vous ravira.
ic UNE PROMENADE
UNE CANNE CASSEE SUR LES REINS d'UNE FOURMf.
J'avais fait ce que je conseille ici à tous de faire : je m'étais établi pour une saison à Lichtenthal ; j'avais depuis un mois promené à pied mon petit monde dans tous les coins et recoins de cet adorable pays. Ce jour-là, k temps était à demi beau, il ne fallait pas penser à une longue excursion. « Montons sur le Cœcilienberg, » avaient dit les enfants, et nous étions partis. Les jeunes jambes de Georges et de Raoul avaient devancé les miennes. « Papa, m'avait dit Georges, nous allons couper au court, monter à pic, pour avoir plus tôt la belle vue de là-haut, et pour aussi nous mieux reposer dès que nous serons arrivés.
— Soit, avais-je répondu : fatiguez-vous plus vite, pour vous reposer plus longtemps, ce calcul est de votre âge ; et en tout cas monter à pic en est la gloire ! »
Les enfants étaient en avant, s'aidant sans besoin de leurs petits bâtons ferrés. Quand j'arrivai, après eux, au sommet, je ne les aperçus pas; mais en faisant quelques pas pour contourner un vieux roc, j'entendis deux voix très-animées qui n'étaient pas certes celles de deux mioches au repos. C'étaient pourtant celles de mes deux bambins.
Ils se chamaillaient. Qu'est-ce qui avait pu mettre la discorde entre ces frères, d'ordinaire si unis?
Quelques enjambées me conduisirent à côté d'eux sans qu'ils m'eussect vu venir*
SUR LE CŒCILIENBERG. 5,
Raoul, l'aîné et le plus froid des deux, son bâton à la main, frappait à tour de bras un monticule de fine terre que recouvrait une couche légère de brindilles sèches de sapin.
Raoul était furieux, — le petit Georges était exaspéré de la fureur de Raoul.
« Qu'y a-t-il ? » dis-je aux enfants.
Raoul était trop en colère pour parler.
« Veux-tu que Georges me dise de quoi il s'agif?
— Oui, me répondit Raoul ; mais après, s'il n*a pas bien dit, je répondrai.
— C'est entendu.
— Papa, me dit Georges, Monsieur Raoul a de bien bonnes jambes, il a monté encore plus vite que moi ; mais lorsqu'il est arrivé, il était si essoufflé que, ne pouvant ^'aire un pas de plus, il s'est laissé tomber, sans regarder, à la première place venue. Quand je l'ai rejoint, je l'ai retrouvé très en colère. Il s'était couché sur une grosse fourmilière; il était couvert de fourmis, qui l'avaient piqué pour le forcer à aller plus loin et pour l'empêcher d'abîmer davantage leur maison.
« Afin de se venger des piqûres, Raoul a pris sa canne, et il a détruit en un instant cette belle grande fourmilière qui avait dû coûter bien de la peine à établir à toutes ces pauvres petites bêtes.
« J'ai voulu le retenir; je lui ai dit : — « Il fallait « t'aller coucher plus loin. C'est toi qui as tort, les « fourmis sont dans leur droit, elles ont raison. » —- Raoul n'est pas de mon avis. »
En ce moment, une fourmi plus rancunière encore que Tes autres, et qui s'était cachée entre la cravate de mon
5a UNE PROMENADE
grand garçon et la peau fine de son cou , le piqua vigoureusement.
Mon arrivée avait suspendu les représailles de Raoul : mais, se sentant piqué, sa colère le reprit. Il donna un nouveau, un dernier, un si grand coup de canne sur la fourmilière, que sa canne se rompit net sous son effort. Un petit caillou, que la providence des fourmis avait sans doute placé à dessein sous Textrémité de son bâton, avait reçu le coup ; la canne, portant à faux, s'était brisée.
Les fourmis étaient les plus fortes. Comme Gulliver vaincu par les Lilliputiens, Raoul, désarmé, était forcé d'avouer sa défaite. Il était rouge de dépit.
« Si tu crois, dit-il à Georges, qu'il est agréable de s'endormir sur un tas de fourmis !
— Mon petit Raoul, lui dis-je, si au lieu d'être dans un pays où l'homme, et même l'enfant, n'a rien à craindre des animaux, tu étais dans une contrée où il y a des éléphants, et si un éléphant, pendant que tu dors dans les hautes herbes, se couchait sur ton petit individu sans te voir ; si, de plus, en essayant de te débattre sous l'énorme masse, tu avais gêné son repos, et si l'éléphant te répondait: — « Si tu crois que c'est agréable d'es- « sayer de dormir sur un petit garçon turbulent ! » — Qu'est-ce que tu dirais du propos de l'éléphant ?
— Je dirais que l'éléphant est un très-méchant personnage, dit Raoul.
— Eh bien ! lui dis-je, pour les pauvres petites fourmis tu es l'éléphant égoïste et cruel. )*
Raoul baissa le nez.
L'enfance a un grand tort, elle comprend bien mieux
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la gravité du mal qu'elle subit que la gravité de celui qu'elle fait souffrir aux autres.
Cette fois, le petit Georges avait raison. Raoul, qui était un brave garçon, ne demanda pas mieux que de le reconnaître.