LA LIGNE DROITE
Le hasard fournit bientôt une revanche à Raoul.
On était monté au plus haut du Cœcilienberg. L'heure du dîner arrivait. La maman pouvait être inquiète d'une promenade trop prolongée. Il s'agissait de redescendre, etvite.
H Par où descendrons-nous ? dirent les deux enfants.
— Par là, dit Georges, toujours à pic !
— Non, dit Raoul, par là nous trouverions nos rochers trop difficiles et une pente trop roide.
— Bah ! dit Georges, ça ne fait rien; la ligne droite est toujours la meilleure. Je veux arriver avant papa pour prévenir maman. »
L'intention était bonne. Je laissai à chacun le choix de son chemin, tout en recommandant la prudence à maître Georges.
Raoul et moi nous prîmes le plus long. Le rendez-vous avait été donné au kiosque qui marque l'angle des deux vallées. Au iieu d'y trouver Georges, qui avait pris le plus court, nous arrivâmes les premiers.
Georges ne parut que dix minutes après. 11 arrivait clopin-clopant. Pauvre garçon ! Le plus court pour lui avait été le plus long: la ligne droite, cette fois, l'avait
mal servi. Il avait rencontré une descente trop rapide ; son pied avait glissé, il était tombé. Bref, il revenait très-endommagé.
« Assieds-toi, mon cher enfant, lui dis-je.
— Oh! non, me dit-il vivement. Tout, excepté de m'asseoir ! »
Je m'aperçus alors que le fond du pantalon de maître Georges avait extrêmement souffert de l'aventure.
« Laligne droite, lui dis-je, mon chermignon, est toujours la meilleure en morale, oui, et, quoi qu'il doive en coûter, il ne faut jamais s'en écarter ; mais dans l'ordre matériel elle est fort sujette à caution, ne l'oublie pas. Quand on cite un axiome, il faut le comprendre. Lorsqu'un petit garçon veut enjamber une montagne, il n'a de grand que l'ambition. Si, au lieu de proposer l'impossible à ses petites jambes, il se contentait de tourner la montagne, il serait dans le vrai! De même pour les précipices : quand le pont manque, il faut le remplacer par la raison, qui fait sagement le tour des obstacles quand elle n'a pas d'autre moyen de les vaincre.
— Si j'avais eu mon vieux pantalon, merépondit maître Georges d'un air qu'il essayait de rendre crâne, ça m'aurait été bien égal, ce qui m'est arrivé ! Mais qu'estce que maman va dire, qui m'avait défendu ce matin de mettre mon pantalon neuf?... »
La morale des faits, la morale des pantalons déchirés, la morale pratique des mères attentives, parlait plus haut que mon sermon. J'avais eu le tort grave de l'oiiblior.
SUR LE CŒCILIENBERG. b^